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L’expressionnisme - 8e partie : Franz Kafka et Jakub Schikaneder

On ne dira jamais assez à quel point la contradiction entre les villes et les campagnes est centrale pour comprendre la littérature. Si on ne voit pas cela, on résume la littérature à des états d’âme d’individus pratiquant l’écriture, on ne voit pas les ressorts de la littérature elle-même.

Tel est justement l’erreur de Georg Lukacs, qui considère que l’écrivain doit présenter ce qu’il voit, de manière réaliste, en prenant parti de manière critique dans son regard porté sur la société. Il n’a pas vu qu’en formulant la chose ainsi, il réduisait le réalisme à une méthode, déconnectant la littérature de sa base nationale.

Or, en réalité, la littérature est le reflet de la réalité dans la sensibilité d’un individu, dans un cadre social particulier, la nation.

Cette réalité humaine est ainsi naturelle, car elle est la matière en transformation. Sont en jeu le corps, les cinq sens, la pensée comme matière reflétant le monde. Dans toute œuvre artistique, il faut donc étudier comment sont reflétées la contradiction entre villes et campagnes, entre travail manuel et travail intellectuel.

Et cette réalité est nationale, car la reproduction de la vie réelle est, à l’époque du capitalisme, propre à chaque nation. C’est pour cela que l’on peut et que l’on doit dire que Franz Kafka était un expressionniste.

Georg Lukacs n’a pas vu, en effet, que Franz Kafka était un auteur de la minorité allemande en Tchécoslovaquie, une minorité importante numériquement et culturellement très forte. Franz Kafka étant un authentique démocrate, il ne pouvait que se reconnaître dans le mouvement démocratique tchèque, s’opposant aux tendances allemandes liées à l’Autriche impériale et le catholicisme.

Les personnages de Franz Kafka ne sont ainsi nullement des êtres tourmentés, en souffrance, en attente. La nouvelle La métamorphose est ici une exception, et encore une exception discutable. Mais sinon, le personnage principal est observateur, mais actif, sûr de lui, déterminé, extrêmement critique, rebelle.

L’individu tente de s’arracher à la rigidité sociale, non seulement administrative mais également capitaliste, comme on peut le voir dans son premier roman, Amérique. Il y a la quête de l’épanouissement, très romantique, pratiquement anarchisante, et pour cause.

Car Franz Kafka est une figure ultra-démocratique, mais également individualiste, il est en fait bourgeois progressiste, comme cela était encore possible en Autriche-Hongrie (Franz Kafka est né en 1883, l’Autriche-Hongrie s’effondre en 1918, Franz Kafka meurt en 1924), pays marqué par une administration omnipotente, d’un esprit militariste, anti-démocratique profondément brutal.

Franz Kafka choisit la nation tchèque dans une option démocratique, en tant que membre de la minorité allemande (et de la minorité juive de la minorité allemande), et ainsi, Georg Lukacs a tort quand il affirme au sujet de Franz Kafka :

« Cette impression d’impuissance, élevée au rang de vision du monde, devenue chez Kafka l’angoisse immanente au devenir même du monde, le total délaissement de l’homme en face d’une frayeur inexplicable, impénétrable, inéluctable, fait de son oeuvre comme le symbole de tout l’art moderne.

Toutes les tendances qui, chez d’autres artistes, prenaient une forme littéraire ou philosophique, se rassemblent ici dans une crainte panique, élémentaire, platonicienne, devant la réalité effective, éternellement étrangère et hostile à l’homme, et cela à un degré d’étonnement, de désarroi, de stupeur, qu’on chercherait en vain dans toute l’histoire de la littérature.

L’expérience fondamentale de l’angoisse, telle que l’a vécue Kafka, résume bien toute la décadence moderne de l’art. »
(La vision du monde sous-jacente à l’avant-garde littéraire)

Quiconque a lu Franz Kafka n’y trouve pas d’angoisse et de paralysie, mais bien plutôt une méfiance vis-à-vis d’une société individualiste, concurrentielle. A cela s’ajoute la tentative permanente de vivre une romance, au-delà des menteurs et des hypocrites, des manipulateurs et des obséquieux.

Il n’y a pas d’ailleurs de fascination pour le morbide, pour le subjectivisme pur, et Franz Kafka méprisait la psychanalyse, cette « erreur sans recours ».

Quant à l’atmosphère que l’on retrouve dans l’oeuvre de Franz Kafka, elle est indéniablement tchèque, des allusions y sont faites, même s’il ne les a pas privilégiés, voulant certainement souligner le caractère déjà universel de ce qui peut être vécu : Franz Kafka est déjà un auteur démocratique.

Et cette atmosphère que l’on retrouve chez Franz Kafka, on la retrouve parfaitement dans les peintures du peintre Jakub Schikaneder (peintures contenues dans cet article), également allemand de Bohême, ayant vécu de 1855 à 1924 (et mort la même année que Franz Kafka, par conséquent).

Il y a, chez Franz Kafka, une peinture réaliste d’une réalité en transformation, à un moment où, pour des raisons historiques, la bourgeoisie en retard contient encore une charge progressiste. Là réside la nature expressionniste de Franz Kafka, comme par ailleurs de Gustav Klimt et Egon Schiele.