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L’expressionnisme - 7e partie : la question Franz Kafka

La question de Franz Kafka (1883-1924) est l’une des plus brûlantes de l’histoire culturelle-idéologique du 20ème siècle. En fait, il est même possible de dire qu’il ne peut pas y avoir de compréhension matérialiste dialectique de la culture européenne du 20ème siècle sans une interprétation correcte de ce que représente Franz Kafka.

En effet, soit il fait partie de l’expressionnisme, comme reflet critique de la société capitaliste, soit il est une composante de l’esprit nihiliste de la société bourgeoise en décadence.

Soit Franz Kafka est un auteur tchèque reflétant la société de son époque, son évolution et ses changements, avec réalisme et une expression ultra-sensible. Soit il relève de ce qui sera l’existentialisme et de la considération du monde comme étant un labyrinthe incompréhensible où l’individu est seul et souffre en silence.

Ce qui fait de la question de Franz Kafka quelque chose de si important, c’est qu’il est un auteur majeur du début du 20ème siècle. La qualité de son œuvre est indéniable et son impact énorme.

Depuis l’après 1945, la bourgeoisie européenne ne cesse d’ailleurs de faire de Franz Kafka l’un de ses porte-drapeaux individualiste, anti « totalitaire », imaginatif jusqu’au magique ou au délire, ultra psychologique.

Un monde « kafkaïen » est, dans la définition bourgeoise, une société absurde, bureaucratique, préfigurant le « totalitarisme » communiste, niant l’individu et ses droits absolus.

Quand on lit Franz Kafka, il est pourtant aisé de voir que l’interprétation bourgeoise est totalement erronée, à moins de résumer l’oeuvre de Franz Kafka à La Métamorphose et de se contenter d’une interprétation totalement subjectiviste.

Car, et le fait est indéniable, Franz Kafka écrit de manière réaliste. Il n’y a rien de magique, il n’y a nul subjectivisme dans sa présentation de la réalité qu’il montre. Il n’y a d’ailleurs même pas de charge poétique : Franz Kafka n’abandonne jamais le terrain du réalisme.

De plus, les personnages ne sont absolument jamais passifs. Le personnage principal de ses œuvres est actif, il n’hésite pas à remettre en cause, à être critique, tout en étant un observateur méthodique.

On a nullement un personnage troublé et tourmenté, tel que la bourgeoisie présente d’ailleurs Franz Kafka lui-même, fusionnant justement sans aucune justification Franz Kafka et le protagoniste de ses œuvres.

Cela, même les communistes critiquant l’oeuvre de Franz Kafka l’ont reconnu. Voici comment Georg Lukacs exprime cette critique, dans un article célèbre durant la polémique sur l’expressionnisme. Georg Lukacs demande : « Franz Kafka ou Thomas Mann ? », opposant l’auteur bourgeois Thomas Mann, qui passe du réalisme bourgeois à l’antifascisme, en restant sur le terrain du réalisme, à Franz Kafka.

Georg Lukacs reproche deux choses à Kafka :

- pratiquer le réalisme dans une société irréelle ;

- déplacer par là le questionnement sur l’existence dans un monde imaginaire, le menant ainsi à un « néant transcendantal ».

Voici comment Georg Lukacs formule la chose :

« Franz Kafka est l’exemple classique de l’homme qui s’immobilise dans une peur panique et aveugle de la réalité effective.

Sa situation exceptionnelle dans la littérature d’aujourd’hui tient à ce qu’il a su exprimer, de façon directe et simple, ce sentiment à l’égard de la vie ; on chercherait en vain chez les raffinements de forme, les techniques maniérées, par lesquelles d’autres écrivain prétendent traduire la même structure de base.

C’est cette structure même, dans sa simple immédiateté, qui détermine sa propre manière d’écrire. Par cet aspect de son art, il peut sembler que Kafka appartienne au groupe des grands réalistes.

Et cette appartenance est – du point de vue subjectiviste – encore plus manifeste, si l’on songe que bien peu d’écrivains ont su, avec autant de puissance, saisir et exprimer ce que le monde a de primitif et d’élémentaire, et l’étonnement qu’on éprouve devant ce qui n’a jamais encore été.

En un temps comme le nôtre, où la routine de l’expérimentation et du cliché règnent sur la plupart de ceux qui écrivent et de ceux qui les lisent, cette véhémente impétuosité produit nécessairement une très forte impression.

Et ce qui augmente encore l’intensité de cet art est le faut que, chez Kafka, non seulement le sentiment descriptif soit d’une sincérité sans apprêt qui est aujourd’hui devenue bien rare, mais que le monde même que crée l’artiste conserve une simplicité et une évidence accordée à ce sentiment. C’est là que réside la plus profonde originalité de Kafka.

Kierkegaard écrit quelque part : « Plus un homme est original, plus son angoisse est profonde. » C’est bien avec une telle originalité, parfaitement authentique, que Kafka représente cette angoisse et, par là même, la structure objective qu’on lui assigne comme cause extérieure et qui est censée la justifier.

Si Kafka est un artiste incomparable, ce n’est point qu’il ait découvert des moyens nouveaux d’expression, mais cela vient plutôt de ce qu’il donne au moine objectif, tel qu’il le conçoit, et aux personnages qu’il situe en face de ce monde, une évidence tout à la fois suggestive et exaspérante : « Ce qui choque, dit Adorno, ce n’est pas tant que le monde soit monstrueux, c’est qu’il paraisse aller de soi. » (…

L’indétermination propre à l’angoisse trouve, sur le plan de l’art, son contenu le plus adéquat dans cette couleur locale pragoise, avec son atmosphère indéfinissable, qui semble la soustraire à l’histoire et au temps.

De la situation historique où il se trouve placé, Kafka profite donc de deux manières ; d’une part, ses singularités concrètes, parce qu’elles s’enracinent immédiatement dans le vieil empire autrichien, reçoivent un hic et nunc sensible et l’apparence d’une existence sociale ; d’autre part, l’indétermination de ce qui fait, en dernière analyse, l’objectivité propre à l’univers kafkaïen s’exprime, sous la plume de l’auteur, avec une authentique naïveté, celle du pur pressentiment, du véritable non-savoir ; ainsi assume-t-elle chez lui la valeur d’une « condition humaine » prétendue « éternelle », d’une façon plus organique que ne le feront les reflets d’une réalité sociale infernale et pourvoyeuse d’angoisse à travers les œuvres d’écrivains postérieurs qui, éliminant dès le départ, et fort artificiellement, les déterminations sociales concrètes qui se présenteront à eux, seront forcés, pour dépeindre précisément le destin intemporel de l’existence humaine en général, de dissimuler cette réalité sous les raffinements d’une recherche formelle.

Il en résulte chez Kafka une surprenante intensité de l’effet immédiat, une bien plus forte puissance de suggestion, mais qui ne réussissent pas à supprimer ici non plus, l’aspect allégorique du hic et nunc.

Car les détails les plus merveilleusement suggestifs renvoient toujours à une réalité qui les transcende, à ce qui constitue l’essence même de la période impérialiste, intuitivement pressentie et stylisée en être intemporel.

Il ne s’agit donc pas, comme chez les auteurs réalistes, de faits centraux, de nœuds de bifurcation de points cruciaux pour les conflits qui se déroulent dans le présent, mais, en dernière analyse, de simples chiffres renvoyant à un insaisissable au-delà.
Plus évidente, par conséquent, est leur puissance immédiatement évocatrice, plus profond est aussi l’abîme, plus pressante la rupture allégorique entre l’être et la signification. »
(Franz Kafka ou Thomas Mann)

Tel est le point de vue de Georg Lukacs, qui considère que Kafka relève de la décadence.