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L’expressionnisme - 11e partie : Klimt et Schiele

Franz Kafka a été l’expression de la démocratie en Bohême, portée par la bourgeoisie de ce pays, en conflit avec l’Autriche-Hongrie. Mais l’Autriche a également connu une bourgeoisie tentant de se développer, et rencontrant dans la monarchie absolue un allié efficace contre les aristocrates et pour dépasser le féodalisme.

C’est cette tentative bourgeoise autrichienne de gagner des positions dans la société qui a donné naissance à l’immense culture viennoise de l’opéra, la « création » littéraire dans les cafés viennois au charme « typique », avec toute une série de journalistes brillants passant dans la littérature, oscillant entre modernité bourgeoise et antifascisme : Joseph Roth (1894-1939), Robert Musil (1880-1942), Karl Kraus (1874-1936), etc.

L’homme sans qualités de Musil est le symbole le plus célèbre de tout cet esprit, avec une tonalité qui exprime avec une grande netteté que déjà la société bourgeoise a fait son temps, qu’elle ne permet plus de s’épanouir. On peut lire par exemple :

« Mais les choses ne sont pas tellement différentes chez les autres hommes. Au fond, il en est peu qui sachent encore, dans le milieu de leur vie, comment ils ont bien pu en arriver à ce qu’ils sont, à leurs distractions, leur conception du monde, leur femme, leur caractère, leur profession et leurs succès ; mais ils ont le sentiment de n’y pouvoir plus changer grand-chose.

On pourrait même prétendre qu’ils ont été trompés, car on n’arrive jamais à trouver une raison suffisante pour que les choses aient tourné comme elles l’ont fait ; elles auraient aussi bien pu tourner autrement ; les événements n’ont été que rarement l’émanation des hommes, la plupart du temps ils ont dépendu de toutes sortes de circonstances, de l’humeur, de la vie et de la mort d’autres hommes, ils sont simplement tombés dessus à un moment donné.

Dans leur jeunesse, la vie était encore devant eux comme un matin inépuisable, de toutes parts débordante de possibilités et de vide, et à midi déjà voici quelque chose devant vous qui est en droit d’être désormais votre vie, et c’est aussi surprenant que le jour où un homme est assis là tout à coup, avec qui l’on a correspondu pendant vingt ans sans le connaître, et qu’on s’était figuré tout différent.

Mais le plus étrange est encore que la plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas ; ils adoptent l’homme qui est venu à eux, dont la vie s’est acclimatée en eux, les événements de sa vie leur semblent désormais l’expression de leurs qualités, son destin est leur mérite ou leur malchance. »

Indéniablement, le fait de saisir qu’on se fait balloter par la société est une caractéristique de l’expressionnisme. Karl Kraus a pourfendu la presse populiste, Joseph Roth était connu pour ses articles de presse assassins, et les auteurs expressionnistes se sont en grande majorité reconnus dans la bataille communiste pour la défense de la culture face à la barbarie fasciste, tout comme le refus de l’antisémitisme a été un leitmotiv.

Cependant, il faut bien voir que le double caractère de l’expressionnisme peut l’amener à se voir ouvertement reconnu. Ainsi, cette rencontre de la bourgeoisie et de la monarchie absolue a également produit l’expressionnisme dans sa version nationale, autrichienne, portée notamment par Egon Schiele, mais avec Gustav Klimt (1862-1918) comme précurseur revendiqué.

L’expressionnisme est ici, en quelque sorte, un romantisme national, et la nation se reconnaît dans le style nouveau, qui fait sécession de la forme artistique passée et dépassée, car liée à la féodalité, à la période pré-nationale. Sous des couverts cosmopolites, la Secession a été nationale, d’où son mot d’ordre bourgeois : « A chaque époque son art, à l’art la liberté ».

Dans le numéro un de la revue du mouvement, Ver sacrum (printemps sacré), on lit cette charge libérale, très représentative du caractère complexe de l’expressionnisme, se situant entre impressionnisme et portraitisme bourgeois décadent d’un côté, romantisme et affirmation culturelle de l’autre :

« Notre art n’est pas un combat des artistes modernes contre les anciens, mais la promotion des arts contre les colporteurs qui se font passer pour des artistes et qui ont un intérêt commercial à ne pas laisser l’art s’épanouir. Le commerce ou l’art, tel est l’enjeu de notre Sécession. Il ne s’agit pas d’un débat esthétique, mais d’une confrontation entre deux états d’esprit. »

L’expressionnisme autrichien rentre parfaitement dans le cadre d’une époque où la bourgeoisie est déjà avancée, mais pas encore réalisée. La Secession est ainsi une idéologie ; Klimt sera décoré par l’empereur, il peindra nombre de grandes figures de la bourgeoisie, tout en subissant les attaques du camp aristocratique.

Ainsi, la revendication de cette « Sécession » par rapport à l’ancien sera l’art national autrichien, alors que la nation se forme, ne se réalisant véritablement que sur les ruines de l’Autriche-Hongrie, rupture profonde avec la féodalité. L’Etat austro-hongrois travaillé au corps par la bourgeoisie intégrera parfaitement ce nouveau style, le soutenant à bout de bras, avec des commandes de décoration, de tableaux, de bâtiments, de modèles pour la monnaie et les timbre-postes, etc.

Gustav Klimt apparaît dans ce cadre comme la grande figure bourgeoise, le représentant de toute une époque ; le style Secession était l’idéologie de la bourgeoisie nationale face à l’aristocratie, traditionnelle et baroque, empêtré dans le catholicisme le plus sévère. S’il est empreint, déjà, de mysticisme et de subjectivisme, il tente tout de même d’affirmer une esthétique complète, une manière sensible de reconnaître la vie, ce qui correspond à la culture de la bourgeoisie empiriste, acceptant la dignité du réel.

La Secession entendait par ailleurs réaliser un art total, depuis les fourchettes jusqu’aux meubles, et en cela elle est portée par une bourgeoisie encore progressiste mais rentre directement en conflit avec le niveau des forces productives, qui ne permet que des réalisations éparses, pour de très grands bourgeois.

Le symbole absolu de cette nature grand bourgeoise est le Palais Stoclet de Bruxelles, oeuvre d’art dite totale, réalisée par l’architecte autrichien Josef Hoffmann, Gustav Klimt contribuant pour l’intérieur, puisque chaque aspect doit correspondre à cet esprit nouveau, devenu très vite outrageusement esthétisant et encore vénérée aujourd’hui par la bourgeoisie internationale comme le grand symbole d’une tentative de réalisation « absolue. »

De fait, le caractère bourgeois national a indéniablement dominé dans l’expressionnisme autrichien, comme cela sera le cas dans nombre de pays, notamment la Finlande, où l’art dit nouveau devient pareillement idéologie nationale (avec le peintre Akseli Gallen-Kallela (1865-1931), qui a par ailleurs réalisé les fresques du grand symbole national finlandais : le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, réalisée par Eliel Saarinen).


En raison du développement des forces productives, on est déjà dans la tentative de générer une décoration totale, façonnant toute la vie quotidienne. On est déjà dans une problématique socialiste.

La question du corps est par ailleurs omniprésente, avec la contradiction entre villes et campagnes tourmentant des corps oscillant entre naturisme et soumission à une société urbaine. C’est dans le prolongement direct de Gustav Klimt que le peintre Egon Schiele (1890-1918) expose ses corps sensuels mais désorientés, c’est-à-dire expressionnistes.

L’expressionnisme de Egon Schiele, d’une très grande intensité, est en conflit frontal avec l’impressionnisme qui lui dilue l’objet dans l’image, finissant par le faire disparaître dans l’abstraction.

Avec Egon Schiele, on a encore l’objet, qui est tenté d’être representé, même si de manière contorsionnée, et même si l’influence de la décadence se fait déjà lourdement sentir sur la plupart des œuvres.