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L’économiste Eugen Varga et l’I.C. - 8e partie : l’analyse du capitalisme d’après 1918

La crise de l’économie mondiale capitaliste fut une œuvre ayant un vrai retentissement, de par son lien avec le congrès de l’Internationale Communiste en 1921. Le point de vue d’Eugen Varga tournait dans cette période autour d’un axe très précis : le décrochage complet des pays d’Europe centrale, c’est-à-dire notamment l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Pologne.

La situation de ces pays était catastrophique sur le plan humain, le contexte était hautement explosif et contrastait avec la situation de croissance des États-Unis et du Japon, et relativement de la Grande-Bretagne qui avait été la plus grande puissance avant 1914.

Alors qu’aux États-Unis des récoltes étaient brûlées en raison de l’impossibilité de les vendre, la famine frappait des franges entières de la population européenne. Malgré les besoins de celle-ci en général, comme pour l’habillement ou l’alimentation, il n’y avait aucune solution concrète proposée par le capitalisme, qui faisait face à une crise inédite.

L’Europe de l’Ouest avait été avant 1914 la base industrielle du monde, avec une classe ouvrière éduquée et formée amenant une bonne productivité, alors que les États-Unis n’étaient alors qu’un pays d’exportation agricole. La possession de colonies permettait à la Grande-Bretagne et à la France de disposer de ressources nombreuses à peu de frais.

Le capitalisme disposait d’autant plus de stabilité que le courant révisionniste dans la social-démocratie encourageait à la paix sociale et à l’intégration dans les institutions bourgeoises. Mais la guerre avait entièrement bouleversé cette situation.

L’implication dans une guerre générale avait provoqué un épuisement des ressources, une vie à crédit de la part de l’État, une usure terrible du matériel, un gaspillage énorme pour l’armée, alors que l’appauvrissement des masses s’intensifiait. Le capitalisme connaissait une brutale série de déformations. C’était d’autant plus vrai pour les pays coupés du marché mondial, comme l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, ou encore la France qui a connu la guerre sur une partie importante de son territoire.

Il est vrai qu’il y avait eu un élan après 1918, avec le rétablissement des échanges internationaux, la fin des blocus maritimes, le rétablissement des transports, la fin du contrôle d’État. Mais cela ne pouvait qu’être temporaire selon Eugen Varga et cela ne résolvait pas le problème de fond, l’absence de capacité de production en rapport avec une véritable consommation en fonction.

La production industrielle et agricole se retrouvait dans une situation de crise insoluble : les États-Unis disposent de biens mais ne peuvent pas les vendre ; l’Europe centrale ne dispose pas de ces biens, mais ne peut pas les acheter. L’effondrement du capitalisme d’Europe centrale entraîne avec lui l’ensemble d’un système déjà entièrement disloqué par les exigences de la guerre mondiale.

En 1918 comparé à 1914, l’Allemagne produisait pratiquement deux fois moins de patates, de blé, d’avoine, de sucre ; le nombre de cochons avait été divisé par deux, etc. La France avait pratiquement moitié moins de chevaux et de cochons, la production de blé avait été divisée par deux, tout comme la production de charbon. Celle de fer avait été divisée par pratiquement cinq, celle de navires par douze.

Les dettes de l’État allemand étaient passées en quatre ans de 11 à 150 milliards de marks, la circulation de monnaie de 2 à 22 milliards (puis quasiment 69 à la fin de 1918) ; les dettes de l’État français était passé dans la même période de 33 à 200 milliards de francs, la circulation de monnaie de 6 à 30 milliards (puis quasiment 38 à la fin de 1918).

L’Angleterre avait agrandi sa production agricole et maintenait l’inflation, mais connaissait pareillement un certain recul de la production industrielle. La hausse des prix était générale dans les pays européens et la monnaie s’effondrait face au dollar.

La guerre avait de toutes façons entraîné dans son sillage, par sa contraction du marché mondial, tous les pays européens, y compris les non-belligérants qui voyaient leur dette publique exploser de 1913 à 1918 (Norvège de 182 %, Suisse de 116 %, Danemark de 156 %, Suède de 142 %, etc.) et leur production chuter de par le manque de possibilité de distribution.

Le grand profiteur de cette situation avait donc été les États-Unis, qui avait pu accélérer son industrialisation, inondant les marchés d’Amérique centrale et du Sud, livrant des matières premières, des biens alimentaires et du matériel militaire aux forces alliées.

Les exportations américaines amenaient 69 millions de dollars en 1913, 3281 millions de dollars en 1917, 4016 en 1919, 2949 en 1920, dont à peu près les 2/3 de biens industriels. Au lendemain de la guerre, la productivité était d’ailleurs telle que deux ouvriers américains équivalaient en productivité à cinq ouvriers anglais.

Le Japon avait également profité de l’espace libre, même si de manière bien moins importante. Néanmoins, tant les États-Unis que le Japon faisaient face au problème que les pays européens, ruinés, ne pouvaient consommer ; ils se retrouvèrent par conséquent en situation de surproduction.

Il en allait de même pour l’expansion industrielle des colonies, qui en l’absence d’importations de la puissance coloniale avaient pu trouver un moyen de se développer relativement.

Dans un tel contexte, le chômage de masse était inévitable, en particulier pour les pays en surproduction ; les ouvriers se retrouvaient aussi avec une mauvaise volonté évidente de s’impliquer dans la production. Eugen Varga cite notamment l’exemple de la productivité du mineur français, qui passa de 695 en 1913 à 564 en 1918 et 448 en 1919.

La question qui se posait alors, et qui marquait une différence notable entre sociaux-démocrates et communistes à ce moment-là, était de savoir si le capitalisme était en mesure de relancer le processus d’accumulation du capital ou pas.