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L’économiste Eugen Varga et Khrouchtchev - 9e partie : Staline contre Varga

Le premier novembre 1951, 400 économistes se réunissent dans le bâtiment du Comité Central du PCUS(b), afin de travailler sur un manuel d’économie politique considéré comme nécessaire à établir, sous la supervision de Konstantin Ostrovitianov. À cette occasion, un rapport fut notamment établi sur la question de la possibilité et du caractère inévitable des guerres inter-impérialistes dans la période actuelle. Le point de vue d’Eugen Varga fut noté.

C’est ce point de vue et ce qu’il représente que Staline dénonce également dans Les problèmes économiques du socialisme en URSS. Dans le cinquième chapitre, Staline aborde la question de l’évaluation de la situation du capitalisme ; dans le sixième, il traite la question de la nature du capitalisme. Dans les deux cas, Staline y expose deux points de vue formellement opposés à ceux d’Eugen Varga, qui n’est par ailleurs quant à lui jamais nommé en tant que tel.

En ce qui concerne la question de la guerre, Staline maintient les fondamentaux, ce qui va donc à l’encontre des thèses d’Eugen Varga :

« Certains camarades affirment qu’étant donné les nouvelles conditions internationales, après la Seconde Guerre mondiale, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables. Ils estiment que les contradictions entre le camp du socialisme et celui du capitalisme sont plus fortes que les contradictions entre pays capitalistes ; que les États-Unis d’Amérique se sont suffisamment soumis les autres pays capitalistes pour les empêcher de se faire la guerre et de s’affaiblir mutuellement ; que les hommes avancés du capitalisme sont assez instruits par l’expérience des deux guerres mondiales, qui ont porté un sérieux préjudice à l’ensemble du monde capitaliste, pour se permettre d’entraîner à nouveau les pays capitalistes dans une guerre entre eux ; que, de ce fait, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.

Ces camarades se trompent. Ils voient les phénomènes extérieurs affleurant à la surface, mais ils n’aperçoivent pas les forces profondes qui, bien qu’agissant momentanément de façon invisible, n’en détermineront pas moins le cours des événements.

En apparence, la « sérénité » règne partout : les États-Unis d’Amérique ont réduit à la portion congrue l’Europe occidentale, le Japon et autres pays capitalistes ; l’Allemagne (de l’Ouest), la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, le Japon, tombés dans les griffes des États-Unis, exécutent docilement leurs injonctions. Mais on aurait tort de croire que cette « sérénité » puisse se maintenir « pour l’éternité » ; que ces pays supporteront sans fin la domination et le joug des États-Unis ; qu’ils n’essaieront pas de s’arracher de la captivité américaine pour s’engager sur le chemin de l’indépendance (…).

On dit que les contradictions entre capitalisme et socialisme sont plus fortes que celles existant entre les pays capitalistes. Théoriquement, c’est juste, bien sûr. Pas seulement aujourd’hui ; c’était juste aussi à la veille de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce que comprenaient plus ou moins les dirigeants des pays capitalistes. Et cependant, la Seconde Guerre mondiale n’a pas commencé par la guerre contre l’URSS., mais par une guerre entre pays capitalistes.

Pourquoi ? Parce que, d’abord, la guerre contre l’URSS, pays du socialisme, est plus dangereuse pour le capitalisme que la guerre entre pays capitalistes. Car si la guerre entre pays capitalistes pose seulement la question de la suprématie de tels pays capitalistes sur tels autres, la guerre contre l’URSS doit nécessairement poser la question de l’existence même du capitalisme.

Parce que, en second lieu, les capitalistes, bien qu’ils proclament, aux fins de « propagande », l’agressivité de l’Union soviétique, n’y croient pas eux-mêmes, puisqu’ils tiennent compte de la politique de paix de l’Union soviétique et savent que cette dernière n’attaquera pas d’elle-même les pays capitalistes. (…).

La lutte des pays capitalistes pour la possession des marchés et le désir de noyer leurs concurrents se sont pratiquement révélés plus forts [dans les années 1930] que les contradictions entre le camp du capitalisme et celui du socialisme (…).

Il s’ensuit donc que l’inéluctabilité des guerres entre pays capitalistes reste entière.

On dit qu’il faut considérer comme périmée la thèse de Lénine selon laquelle l’impérialisme engendre inévitablement les guerres, puisque de puissantes forces populaires ont surgi maintenant, qui défendent la paix contre une nouvelle guerre mondiale.

Cela est faux.

Le mouvement actuel pour la paix se propose d’entraîner les masses populaires dans la lutte pour le maintien de la paix, pour conjurer une nouvelle guerre mondiale. Par conséquent, il ne vise pas à renverser le capitalisme et à établir le socialisme, — il se borne à des buts démocratiques de lutte pour le maintien de la paix.

À cet égard, le mouvement actuel pour le maintien de la paix se distingue du mouvement de l’époque de la Première Guerre mondiale, lequel, visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile, allait plus loin et poursuivait des buts socialistes.

Il se peut que, les circonstances aidant, la lutte pour la paix évolue çà et là vers la lutte pour le socialisme, mais ce ne sera plus le mouvement actuel en faveur de la paix, mais un mouvement pour renverser le capitalisme.

Le plus probable, c’est que le mouvement actuel pour la paix, c’est-à-dire le mouvement pour le maintien de la paix, contribuera, en cas de succès, à conjurer une guerre donnée, à l’ajourner temporairement, à maintenir temporairement une paix donnée, à faire démissionner le gouvernement belliciste et à y substituer un autre gouvernement, disposé à maintenir provisoirement la paix. Cela est bien, naturellement. C’est même très bien.

Mais cela ne suffit cependant pas pour supprimer les guerres inévitables en général entre pays capitalistes. Cela ne suffit pas, car malgré tous ces succès du mouvement de la paix, l’impérialisme demeure debout, reste en vigueur. Par suite, l’inéluctabilité des guerres reste également entière. Pour supprimer le caractère inévitable des guerres, il faut détruire l’impérialisme. »

Staline défend ici la conception juste. Cependant, cette analyse juste sur le plan théorique nécessite un rapport à la politique. Or, en ce qui concerne la situation du marché mondial, Staline considère que la formation d’un bloc socialiste a arraché une telle partie économique que le capitalisme ne va plus être en mesure de trouver des solutions de développement à moyen terme.

Ce faisant, il remet en cause deux définitions, une de lui-même et une de Lénine, ce qui s’avérera par contre être une double erreur.

Voici ce que dit Staline :

« Le résultat économique le plus important de la Seconde Guerre mondiale, avec ses répercussions sur l’économie, a été la désagrégation du marché mondial unique, universel. Ce qui a déterminé l’aggravation ultérieure de la crise générale du système capitaliste mondial.

La Seconde Guerre mondiale a été elle-même engendrée par cette crise. Chacune des deux coalitions capitalistes engagées dans le conflit espérait pouvoir battre l’adversaire et établir sa domination sur le monde. C’est là qu’elles cherchaient une issue à la crise (…).

La conséquence de l’existence des deux camps opposés [socialiste et capitaliste] pour l’économie fut que le marché unique, universel s’est désagrégé, ce qui fait que nous avons maintenant deux marchés mondiaux parallèles qui eux aussi s’opposent l’un à l’autre. (…).

Mais il s’ensuit que la sphère d’exploitation des ressources mondiales par les principaux pays capitalistes (États-Unis, Grande-Bretagne, France) n’ira pas en s’élargissant mais en se rétrécissant, que les conditions de débouché sur le marché mondial s’aggraveront pour ces pays, et que la sous- production des entreprises y augmentera. C’est en cela que consiste précisément l’aggravation de la crise générale du système capitaliste mondial, à la suite de la désagrégation du marché mondial (…).

Peut-on affirmer que la thèse bien connue de Staline sur la stabilité relative des marchés en période de crise générale du capitalisme, thèse formulée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, soit toujours valable ? Peut-on affirmer que la thèse bien connue, formulée par Lénine au printemps 1916, selon laquelle, malgré sa putréfaction, « dans l’ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu’auparavant », soit toujours valable ?

Je pense qu’on ne saurait l’affirmer. Étant donné les nouvelles conditions dues à la Seconde Guerre mondiale, il faut considérer les deux thèses comme n’étant plus valables. »

Ici, Staline a manqué de dialectique, il a considéré que le capitalisme avait fait en quelque sorte le tour, que l’élan du socialisme en 1945 ne pouvait qu’être unilatéral. C’est là une erreur d’autant plus marquante qu’auparavant, elle n’avait pas été faite.

Sa source vient du fait que l’émergence d’un nouveau cycle capitaliste n’a pas été vu. La fin de l’ancien cycle a été bien compris, mais par manque de dialectique, l’affirmation du nouveau n’a pas été compris.

Staline était ici à l’image du PCUS(b), qui faisait un fétiche de sa propre situation victorieuse. Tout comme le Gosplan fit un fétiche de sa position institutionnelle, le PCUS(b) considérait qu’un certain palier était atteint en rapport avec une certaine situation, et ne prit pas suffisamment garde à l’étude d’une nouvelle situation.

Le capitalisme trouvait de nouveaux moyens d’élargir sa production, connaissant un saut de productivité (au moyen de l’augmentation de la puissance de calcul informatique, de la généralisation de l’utilisation des animaux, de la systématisation de rapports semi-coloniaux semi-féodaux, etc.).

Le PCUS(b) ne le vit pas. Par la suite, le Parti Communiste de Chine le verra pour le tiers-monde, les lignes rouges en Europe et aux Etats-Unis le voyant pour le capitalisme avancé, lieu du 24 heures sur 24 de la domination capitaliste.

dimanche 24 mars 2019


L’économiste Eugen Varga au service de Khrouchtchev