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L’austro-marxisme - 9e partie : la question nationale autrichienne

Une question culturelle essentielle en Autriche était la question de l’identité nationale. En effet, les Habsbourg avait construit une entité supra-nationale pour diriger l’empire, tout en s’appuyant clairement sur les germanophones.

Voici comment, dans une brochure de 1924, Otto Bauer présente la nature de l’Autriche, avec la question des Habsbourg en arrière-plan.

« Après l’écrasement de la révolution de 1848, l’Autriche fut dominée par l’absolutisme. L’empereur, ses généraux et ses bureaucrates régnaient sur toutes les classes des peuples autrichiens.

Cet absolutisme s’effondra sur les champs de bataille de Magenta et de Solférino (1859), de Königgrätz (1866). Affaibli par ces défaites, l’empereur dut partager le pouvoir avec deux classes économiquement les plus fortes, la noblesse féodale et la grande bourgeoisie.

La noblesse féodale était la classe des grands propriétaires terriens. Son noyau était constitué de l’ancienne grande noblesse. Les princes de l’Église, les évêques et les abbés étaient intimement liés à la grande noblesse.

La grande bourgeoisie est la classe des capitalistes. Elle est constituée par la haute finance, les magnats de la banque et de la bourse, les grands industriels et les grands négociants. La noblesse administrative, la haute bureaucratie d’origine bourgeoise, mais aussi les couches dirigeantes de l’intelligentsia : les professeurs et les avocats étaient intimement liés à elle.

La noblesse féodale et la grande bourgeoisie, les anciens seigneurs de la terre et les nouveaux seigneurs de l’industrie, les privilégiés du sang et les privilégiés de l’or purent grâce à l’effondrement de l’absolutisme prendre part à l’exercice de la puissance étatique.

L’ancienne constitution autrichienne (patente de février 1861, constitution de décembre 1867) était un compromis entre l’empereur, ses généraux et sa bureaucratie d’une part, la noblesse féodale et la grande bourgeoisie d’autre part.

La constitution conservait à l’empereur, à sa bureaucratie et à ses généraux la souveraineté effective ; ils étaient seuls à régir l’administration.

Mais grâce au Parlement, les deux classes qui le dirigeaient, la noblesse féodale et la bourgeoisie purent partager cette souveraineté.

Mais au Parlement, noblesse féodale et grande bourgeoisie, comtes et fabricants, évêques et professeurs se faisaient face en ennemis, luttaient les uns contre les autres pour obtenir une part de ce pouvoir.

L’histoire de l’Autriche dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vint du XIXe siècle est l’histoire de la lutte des classes entre la noblesse féodale et la grande bourgeoisie.

La grande bourgeoisie cherchait ses soutiens dans la moyenne et dans la petite bourgeoisie des villes allemandes. Elle jouait ainsi le rôle d’avant-garde de toute la bourgeoisie allemande aussi bien contre l’État policier et contre l’Église que contre les nations slaves ascendantes.

Le parti libéral rassemblait sous l’hégémonie de la grande bourgeoisie les masses de la bourgeoisie allemande.

Dans sa lutte contre la grande bourgeoisie, la noblesse féodale s’appuyait d’une part sur la masse des paysans alpins allemands que l’influence de l’Église conservait sous sa coupe [allusion aux régions du Tirol et du Vorarlberg], d’autre part sur les nations slaves, les Tchèques, les Slaves du Sud et les Polonais dont elle constituait l’avant-garde contre la domination de la bourgeoisie. »

Otto Bauer reprend ici surtout le point de vue de Friedrich Engels, alors que la situation avait entièrement changé depuis. A l’agonie alors des peuples slaves d’Europe centrale et leur effacement devant d’autres nations avait succédé un élan national très profond chez certains peuples, notamment chez les Tchèques où le capitalisme avait connu une croissance très significative.

L’affirmation nationale démocratique prenait donc clairement le dessus chez eux, ce qui provoqua même une rupture au sein de la social-démocratie autrichienne, les Tchèques en sortant devant l’incompréhension de cela par les Autrichiens.

De fait, la social-démocratie autrichienne était passé à côté de cet événement historique et Otto Bauer défendait le point de vue comme quoi l’affirmation slave ne faisait que pousser la bourgeoisie allemande dans les bras du régime impérial.

C’était là un point de vue qui en était resté dans le passé et qui signifiait que l’Autriche n’était qu’un appendice de l’Allemagne. Historiquement, c’est le communiste Alfred Klahr qui se fera inversement le théoricien de l’affirmation de l’existence en formation d’une nation autrichienne, aux contours clairement définis et différents de la nation allemande dont elle s’est séparée.

Tel n’était donc pas du tout le point de vue dans la social-démocratie allemande. Otto Bauer lui-même considérait que le processus révolutionnaire aboutirait inéluctablement au retour de l’Autriche dans la nation allemande. En 1907, alors que l’Autriche est déjà une réalité bien distincte de l’Allemagne, la Sécession viennoise émergeant comme affirmation nationale, il affirme que :

« La lutte des classes de la classe ouvrière allemande, le grand combat de la social-démocratie a tout d’abord comme tache de parvenir à obtenir aux ouvriers allemands leur part de la culture nationale, d’unifier dans une grande communauté culturelle nationale tous ceux qui se nomment Allemands, et par là de faire des hommes et femmes ouvriers du peuple allemand enfin vraiment des bons Allemands. »

La social-démocratie ne dérogera jamais à ce principe. Son but, à partir de 1918, est le « rattachement avec des moyens pacifiques à la république allemande ». Alors que le pays avait abandonné le nom de « Autriche allemande » pour « Autriche », le Parti Ouvrier Social-démocrate continuait d’utiliser cette expression.

Le programme de Linz de 1926 prévoit toujours que l’Autriche rejoigne l’Allemagne et si cela fut mis de côté par la direction en 1933 à la suite de l’arrivée des nazis au pouvoir, il n’était en aucun cas pour autant question de nation autrichienne.

Otto Bauer affirma par ailleurs même alors que l’Autriche deviendrait, en raison de l’obscurantisme nazi en Allemagne, le véritable bastion de la « liberté allemande », la presse social-démocrate imaginant l’Autriche comme « le Piémont de l’esprit allemand, de l’art et de la science allemands » en accueillant l’émigration démocratique.

Même en 1938, année de sa mort, Otto Bauer considéra que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne était un événement sans retour, ce que penseront également l’ensemble des dirigeants sociaux-démocrates jusqu’en 1945.

Cela signifie concrètement que durant toute son existence, l’austro-marxisme a assumé un pangermanisme voilé par son affirmation de la révolution démocratique de 1848, célébrée à la moindre occasion, avec notamment les figures de Georg Herwegh, Ferdinand Freiligrath et August Heinrich Hoffmann von Fallersleben (l’auteur de la chanson « Deutschland über alles »).

L’affirmation de la classe ouvrière passait pour la social-démocratie par la négation de l’Autriche, comprise comme une construction fantasmagorique des Habsbourg et du clergé. Démonter les légendes monarchistes était un devoir de la social-démocratie pour élever le niveau culturel.

Otto Bauer considérait de toutes manières qu’il ne fallait porter d’attention qu’aux plans d’ensemble. L’Autriche était vue dans tous les cas comme un petit pays insignifiant, sans influence historique, à l’écart des grands événements.

En 1925, il note de manière assez élaboré :

« Dans un espace étroit, notre sens se rétrécit. Exclu de la vie de la grande nation, loin des luttes où se décident le destin de l’humanité, nous Autrichiens allemands risquons de faire face au danger de devenir petits et adeptes de la petitesse.

L’étatisation réductrice culturelle qui nous menace n’est pas le moindre des dangers de ce douloureux processus de réorganisation (…).

Il y en a beaucoup qui croient pouvoir échapper dans le passé au problème de nos jours-ci, qui trouvent consolation en prenant soin des « traditions » du bon vieux temps où l’Autriche était grande.

Une bien maigre consolation ! Car ne reviendra pas l’empire, devenu insupportable, dès que ses peuples sont devenus majeurs, honorables nécessités liés au développement historique !

Non, non pas le rêve d’un passé qui ne reviendra jamais, mais seulement des taches séduisantes de l’avenir sont en mesure de donner un sens à la vie à notre jeunesse, un sens qui nous préserve du danger de l’étatisation réductrice culturelle.

C’est une tache particulière à satisfaire, et c’en est une que seul le socialisme peut satisfaire. »

Si était louable le souhait d’éviter l’esprit borné propre aux espaces restreints - indéniablement un malheur de l’Autriche -, Otto Bauer avait raté la question nationale autrichienne, et avec lui toute la social-démocratie.