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L’austro-marxisme - 7e partie : les faiblesses

Le grand souci de la social-démocratie autrichienne, c’était le décalage entre Vienne massivement acquise à sa cause et le reste du pays empêtré dans le catholicisme.

La centrale d’éducation du Parti disposait ainsi de 1500 thèmes prêts pour des conférences, voire des cycles de conférences. Rien qu’à Vienne en 1931 de manière quotidienne, elle mettait à la disposition trois séries de photos et douze films, organisait sept excursions et vingt-cinq conférences.

Ces chiffres énormes témoignent de l’importance énorme de la social-démocratie à Vienne, où 400 « écoles du socialisme » existaient également. Mais en Haute-Autriche, région avec autant d’habitants que Vienne, il n’y avait eu la même année que 67 cours et écoles, et 95 conférences, soit ce que Vienne réalisait en moins d’une semaine.

De la même manière, le nombre total de conférences en-dehors de Vienne était de 348, surtout en Basse-Autriche et en Styrie, soit ce que Vienne réalisait en moins de deux semaines. Même si des professeurs itinérants étaient à la disposition de l’organisation, le Parti ne réussissait pas à gagner l’ensemble des masses du pays.

Le problème était également patent avec la presse. En 1930, la social-démocratie autrichienne disposait de sept quotidiens, 68 revues, 52 journaux syndicaux, pour un tirage de 3 161 000 exemplaires au total.

En 1929, le Parti employait 1330 personnes, comme employés techniques ou dans les imprimeries. Ces dernières disposaient de 322 personnes dans les régions et de 425 personnes pour les imprimeries nationales, les secrétariats régionaux de 131 personnes, les journaux régionaux de 76 personnes et ceux nationaux de 391 personnes, la direction du Parti de 9 personnes, la milice de 20 personnes

Seulement, la Arbeiter Zeitung quotidienne n’était publiée qu’à entre 60 et 90 000 exemplaires. Le Kleine Blatt, servant à concurrencer les journaux de boulevard, fut alors publié, d’abord à 106 000 exemplaires en 1927, déjà à 182 000 en 1929. Cela montre une tournure populiste pour contourner la question du niveau idéologique ; les membres du Parti ne lisaient pas leur organe de presse.

D’ailleurs, la revue théorique Der Kampf (La lutte), mensuelle, ne paraissait qu’à entre 4 et 6000 exemplaires. La revue théorique de la social-démocratie allemande, la Neue Zeit (dont Karl Kautsky avait été exclu en 1917), n’avait que 170 abonnements à Vienne, la revue social-démocrate de droite Sozialistische Monatshefte en avait 50.

Ces chiffres très faibles n’étaient pas différent pour les ouvrages. C’était déjà très faible avant 1918. Le programme Ce que veut la social-démocratie de 1912 ne fut tiré qu’à 134 000 exemplaires, l’année d’avant les protocoles du congrès du parti n’avait été tiré qu’à 4 400 exemplaires. L’histoire du mouvement syndical autrichien par Julius Deutsch fut tiré à 5500 exemplaires, Le Capital financier de Rudolf Hilferding ne se vendit qu’à 888 exemplaires en deux éditions (puis 1500 exemplaires après 1918).

Ce fut encore pire par la suite. Les protocoles du congrès du Parti de 1920 n’eurent un tirage que de 600 exemplaires, ceux de 1921 de 500, ceux de 1925 à 1930 1000 chacun, celui de 1931 de 2000. Pour un parti de masse, c’était là un signe de faillite terrible.

Les écrits de Victor Adler furent tirés à 4500 exemplaires pour le premier tome, à entre 2 et 3 000 pour les neuf autres. Les deux brochures les plus marquantes furent Bolchevisme ou social-démocratie d’Otto Bauer, à 10 000 exemplaires, ainsi que Plus-travail et plus-value de Karl Renner, à 21 000 exemplaires.

Il est vrai que chaque membre du Parti Ouvrier Social-Démocrate d’Autriche recevait bien le mensuel « Le social-démocrate », chaque femme recevant en plus le mensuel « La femme » ; en 1930, le nombre de ces revues imprimées et diffusées fut de 4 994 086. Il y avait aussi l’hebdomadaire Der Unzufriedene (« Le mécontent ») et une revue illustrée Der Kuckuck (« Le coucou »), témoignant d’une véritable vie intellectuelle. Mais c’était sans atteindre le coeur des masses.

Pire encore, tout cela était considéré comme somme toute très secondaire. L’influence du pragmatisme dans l’austro-marxisme se devine bien dans cet extrait de lettre de Victor Adler à August Bebel :

« Les gens qui écrivent entendent avoir raison pour l’éternité, tandis que les gens qui agissent savent qu’un peu trop ou un peu moins, un peu trop à droite ou à gauche ne gâche rien, du moment qu’on y va quand il faut. Mais les lettrés craignent davantage les théoriciens futurs que les conséquences de leurs actes. Ils veulent à tout prix être seulement logique, et sont par là prisonniers des choses celles-ci une fois écrites.

Alors que les politiciens – tu sais cela mieux que quiconque – n’ont que faire de la logique, du moment que cela fonctionne et est efficace !

Mais ne dis rien de ces secrets d’affaires à K.K. [Karl Kautsky], il me jetterait tout de suite sur un bûcher ! »

Ce qui ne l’empêcha pas d’avouer dans une lettre à Karl Kautsky :

« Je ne comprends rien à cette histoire de plus-value et je m’en fous ! »

Cette perspective produisit une blague dans la social-démocratie autrichienne, faisant allusion à l’aigle à deux têtes impérial :

« Le docteur Adler est la fierté des marxistes et l’exemple des révisionnistes. Comment cela est possible ? C’est parce qu’il est un oiseau autrichien, qui a deux têtes ».

Ce rejet de la théorie avait également été imposé par le régime. Jusqu’en 1897, les ouvriers n’avaient aucun droit de vote, puis celui-ci fut jusqu’en 1907 réduit à une curie sans importance. Victor Adler fut condamné jusqu’en 1900 pas moins de 17 fois, à en tout neuf mois de prison, à quoi s’ajoutent des amendes.

Des 406 numéros de la Gleichheit (« Egalité ») puis de la Arbeiter Zeitung entre 1886 et 1894, 210 furent confisqués. Mais il y avait pire peut-être que la répression : l’ambiance décadente d’une société largement paysanne, avec une vieille aristocratie bornée aux commandes de la moitié de la haute administration, le tout produisant un grand relâchement dans la bureaucratie faisant des Autrichiens des gens désormais suspects aux Allemands concernant la question de l’efficacité.

La social-démocratie voyait ainsi dans le régime un despotisme, mais un despotisme relativisé par le laisser-aller général. La classe ouvrière était la pointe de la modernité dans un pays extrêmement arriéré économiquement, au développement industriel d’une faiblesse inouïe.

La social-démocratie pensait pour cette raison pouvoir alors se cantonner dans l’affirmation du progrès, sans chercher à le délimiter.

Robert Musil, le romancier auteur de L’homme sans qualité (1930-1932), constatait ainsi avec justesse que :

« La bourgeoisie s’est depuis la révolution [mettant fin à l’empire austro-hongrois] fermé à tout ce qui a un lien avec la montée politique de la classe ouvrière.

Pour autant qu’elle n’ait pas sombré dans le désordre des rêveries nationalistes, elle s’est cependant relativement confiée sans limites à la direction déterminée du capitalisme et du cléricalisme.

S’est ainsi produite la situation paradoxale sur le terrain culturel que la défense et la continuation du cercle d’idées libre-penseur, humain, originellement bourgeois, sont aujourd’hui largement fournies par la social-démocratie contre la résistance des bourgeois. »

Il fallait cependant voir plus en profondeur et cela ne fut pas le cas : on a la même chose que chez Karl Kautsky qui, bien qu’orthodoxe dans son marxisme, avait une lecture évolutionniste du matérialisme.

Le parallèle avec le Parti soviétique est ici évident. Sur le fond, la question de l’opportunité de l’insurrection mis à part, il ne semble pas y avoir de différence d’approche entre le Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche et la ligne appliquée au même moment par le Parti Communiste d’Union Soviétique (bolchévik).

Une différence existait cependant et devait avoir des conséquences immenses. Si le PCUS(b), grâce à Staline, s’appuyait sur le matérialisme dialectique comme noyau scientifique pour tous les aspects naturels et sociaux, scientifiques et culturels, le Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche avait une conception erronée du marxisme, par incompréhension du léninisme.

Tant qu’il s’agissait de prolonger l’élan social-démocrate, ce Parti agissait de manière fondamentalement correct. Mais dès qu’il fallait approfondir les efforts effectués, les faiblesses émergeaient inéluctablement.

Les éducateurs du Parti baignaient ainsi dans l’idéologie de Mach, du positivisme du « Cercle de Vienne », c’est-à-dire que le rationalisme était opposé à la réaction, sans compréhension des principes dialectiques, de sa valeur pour la nature.

La psychologie était comprise au moyen des travaux d’Alfred Adler, qui entendait combattre les complexes d’infériorité individuels, et de ceux de Karl Bühler, qui portait son attention sur les enfants. Sur le plan de l’architecture, le Parti se tournait vers le courant de la « nouvelle objectivité », notamment les disciples d’Otto Wagner Josef Frank et Oskar Strnad.

Victor Adler, qui avait écrit le grand classique social-démocrate qu’est le programme de Hainfeld, relu et corrigé par Karl Kautsky, considérait qu’il comprenait juste assez de la philosophie pour ne rien en dire.

Les plus jeunes, accompagnaient les découvertes bourgeoises du moment dans le domaine des sciences. Son fils Friedrich Adler se tournait vers Kant, Max Adler vers Mach, Otto Bauer initialement vers Kant, puis vers Mach. Quant à Karl Renner, le représentant de l’aile droite, il ne s’embarassait pas de philosophe, sa démarche étant purement pragmatique.

Mais tous étaient d’accord pour dire que la philosophie n’était qu’une superstructure, une construction relevant d’un choix personnel laissant de toutes façons, s’imaginaient-ils, intouché la base qui était la vision matérialiste de l’histoire. Otto Bauer, en 1924, dans La vision du monde du capitalisme, résume bien cette approche en affirmant :

« Ainsi toute la conception mécaniste de la nature avec tous les systèmes philosophiques fondés sur elle est dissoute dans le positivisme moderne et le relativisme.

Mais quand l’auto-dissolution des visions du monde classiques du capitalisme se complète, elle le fait d’abord encore dans les limites de la pensée bourgeoise. Est encore à résoudre la tâche de libérer la critique moderne de la connaissance de ces limites. »

Ce sera, dans les années 1960-1980, la position exactement similaire du Parti Communiste français, refus de l’insurrection y compris.