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L’austro-marxisme - 6e partie : problèmes de la culture

La vision de la défense de la culture comme avancée unilatérale au socialisme vit ses soucis réels s’exprimer dans la question du contenu culturel à valoriser dans le domaine de la production.

La commission artistique du Parti Ouvrier Social-démocrate avait comme bulletin interne Art et peuple ; son dirigeant David Josef Bach soulignait que le capitalisme séparant toujours davantage l’art du peuple, cette contradiction présentait une charge révolutionnaire.

Lui-même était actif dans la musique, défendant tant l’héritage de Beethoven et Wagner que les oeuvres nouvelles de Gustav Malher et Anton Bruckner, étant par ailleurs proche d’Arnold Schönberg, Anton Weber et Alban Berg, contribuant aussi à mettre en scène Hanns Eisler, Max Reger, Kurt Weill.

Cela signifie que David Bach faisait au départ jouer l’orchestre ouvrier dans une optique de récupération de l’héritage culturel historique, mais qu’il s’ouvrait d’un côté aux modernistes expérimentateurs et de l’autre aux modernistes « avant-gardistes », c’est-à-dire dans les deux cas à des expressions d’intellectuels bourgeois de gauche et engagés.

En URSS, le réalisme socialiste répondit à cette problématique ; le Parti Ouvrier Social-Démocrate ne fut pas en mesure d’y faire face. Il y eut donc beaucoup d’énergie, mais allant de pair avec une certaine dispersion, ainsi que de l’éclectisme.

Il en alla de même dans le domaine théâtral, en raison paradoxalement des grands succès acquis à Vienne.

En 1908 avait déjà été fondée la Scène populaire libre viennoise, sur le modèle berlinois fondé quant à lui en 1890. Elle publia une revue à partir de 1908, Der Strom (« Le courant »), ses principales figures étant Engelbert Pernerstorfer, Stefan Grossmann, Arthur Rundt, Josef Luitpold Stern.

En 1922, cet organisme généré par le Parti Ouvrier Social-Démocrate avait déjà 40 000 membres. Mieux encore, dans une période où l’effondrement du régime impérial austro-hongrois avait paralysé les structures bourgeoises, l’initiative permit de conquérir l’hégémonie dans les théâtres. Entre novembre 1919 et février 1923, un million de sociaux-démocrates allèrent au théâtre par l’intermédiaire de la commission artistique s’occupant de la distribution des places.

Cela signifiait cependant l’absence de choix esthétique approfondi, en raison du besoin de gérer l’ensemble des œuvres dans un contexte de domination du capitalisme.

Dans la lignée de Schiller et Kant, Josef Bach attribuait bien à l’initial à l’art une fonction révolutionnaire et populaire en soi, ce qui est juste seulement si l’on a une définition de l’art qui corresponde à ce que le matérialisme dialectique appelle le réalisme socialiste.

Mais il devait assumer, dans le contexte historique, tout un ensemble de productions, y compris de basse qualité, voire n’allant pas dans un sens révolutionnaire.

Le polémiste Karl Kraus attaqua pour cette raison vigoureusement le fait que la commission proposa des opérettes et des pièces triviales ; il reprocha également toutes les grandes mises en scènes faites dans les manifestations et cérétmonies d’être une « institution concédée par l’État pour la consommation des énergies révolutionnaires ».

Oscar Pollak, avant de devenir le rédacteur en chef du quotidien du Parti, la Arbeiter Zeitung, dénonça quant à lui la politique de Josef David Bach, plus proche selon lui des intellectuels des fameux cafés viennois que des ouvriers.

A cela s’ajoutaient les rapports conflictuels : le théâre populaire allemand et le théâtre Raimund eurent de bons rapports avec la commission culturelle du Parti Ouvrier Social-Démocrate d’Autriche, à l’opposé de l’opéra et du théâtre du Burg.

Parmi les oeuvres ayant le plus de succès dans les oeuvres modernes, il faut notamment citer Ernst Toller avec « Hoppla, wir leben ! » (12 000 tickets vendus), Brecht et Weill avec « L’opéra de quat sous » (presque 20 000 tickets), ainsi que Tretiakov avec « Brülle, China ! ».

Il faut ajouter « Gequälte Menschen » de Credé, ainsi que des oeuvres de Leo Lania, Alphons Paquet, Franz Theodor Csokor, Heinrich Mann, Ferdinand Bruckner, Stefan Zweig, Jules Romains, Jaroslav Hasek, Erwin Piscator,

Mais les oeuvres les plus fréquentées étaient bien entendu celles étant classiques : Gerhart Hauptmann (77 000 tickets vendus), Shakespeare (65 000 tickets), Schiller (54 000), Ibsen (53 000), Anzengruber (51 000), Georg Kaiser (44 000), Bernhard Shaw (38 000), Schnizler (34 000), Nestroy (33 000), Wedekind (33 000), Goethe (27 000), Grillprzer (25 000).

On notera également que la pièce de théâtre du communiste allemand Friedrich Wolf, Les marins de Cattaro, fut joué à Vienne, mais pas à Berlin, en raison de l’anti-communisme de la social-démocratie allemande.

Il faut noter aussi l’existence d’un groupe socialiste de spectacle, avec notamment Robert Ehrenzweig, Jura Soyfer, Karl Bittmann, Viktor Grünbaum, Fritz Jahoda, Viktor Weiskopf, Ludwig Wagner, Paul Lazarsfeld.

Il s’agissait de spectacles publics puis surtout d’un cabaret politique, sorte de petit spectacle dénonciateur, ayant tenu plus de 400 représentations, avec des thèmes comme la guerre des paysans en Allemagne, « Guerre à la guerre ! », « La lutte du travail », « La fête de l’action de la femme ».

Lors de la cérémonie d’ouverture du grand stade à Vienne en juillet 1931, le spectacle mit ainsi en scène côte à côte des citations de la Bible et des rapports de la bourse, devant 260 000 spectateurs.

La chose se reproduisit les 21 et 22 mai 1932, alors que 70 000 personnes se rassemblèrent au stade le 1er mai 1933 pour célébrer culturellement la fête du prolétariat interdite politiquement par le gouvernement.

La problématique culturelle se posa également dans le très vaste système de bibliothèques organisés par la social-démocratie à Vienne. Cette dernière profita de la social-démocratie allemande pour se procurer des romans à faible prix, ce qui fut bien entendu stopper en 1933.

L’organisation des bibliothèques ouvrières était telle qu’en 1932, trois millions d’ouvrages y avaient été empruntés ; parmi les auteurs les plus lus, on trouve Jack London, Erich Maria Remarque, Émile Zola (surtout pour Nana), Friedrich Gerstäcker, Maxime Gorki, Peter Rosegger, Upton Sinclair, Léon Tolstoï, Ludwig Anzengruber, Ludwig Ganghofer, Arthur Schnitzler, Jules Verne.

Cela signifie qu’à côté de vrais auteurs, on en trouve à la source de romans d’aventure, divertissants mais sans fonds voire emplis de préjugés, même si les bibliothèques sociales-démocrates refusèrent d’avoir des ouvrages de Karl May, la grande figure du genre du monde germanophone.