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L’austro-marxisme - 1re partie : la révolution de la vie quotidienne

La première guerre mondiale et la révolution de 1917 avaient profondément ébranlé le mouvement ouvrier en Europe. Le soutien de la social-démocratie à la guerre – à part la social-démocratie russe, avec Lénine – avait fini par disqualifier tout une génération de dirigeants du mouvement ouvrier une fois le conflit terminé.

En même temps, l’onde de choc de la révolution russe avait produit dans de nombreux pays une vague de formation de « conseils » sur le modèle « soviétique » russe, notamment en Allemagne, en Hongrie et en Autriche.

Cependant, dans ce dernier pays, la puissante social-démocratie fut assez puissante pour gérer les conseils, les amenant à se résumer à l’affirmation de la république. Le Parti Communiste se formant alors – en novembre 1918, l’un des tous premiers - paiera durement le prix de cet échec des conseils, en étant condamné à une totale marginalité.

La social-démocratie justifiait sa position en raison de l’isolement total du pays, de la famine, du risque de menace armée extérieure, notamment italienne. Mais sa conception de l’Etat faisait également qu’elle n’avait pas confiance dans les conseils.

Dans ce contexte, elle devint la force majeure dans la naissance de la république et bénéficiera pendant vingt ans d’une aura inébranlable.

Elle se considérait comme exempte des défauts ayant abouti à ce qu’elle voyait comme une double catastrophe de valeur égale : d’un côté la répression social-démocrate, avec Gustav Noske, Philipp Scheidemann, Friedrich Ebert, de la révolution allemande, de l’autre ce qui était considéré comme l’aventurisme tournant à la catastrophe des pro-soviétiques en Hongrie et en Bavière.

L’une des figures exemplaires de cette vision du monde est Friedrich Adler, fils d’un des principaux fondateurs de la social-démocratie autrichienne, Victor Adler. Alors que la social-démocratie soutenait la guerre de 1914-1918, Friedrich Adler exécuta en 1916 l’aristocrate et grand propriétaire terrien Karl Stürgkh, ministre qui était le grand représentant du « parti de la guerre » et avait mis de côté le parlement pour lancer celle-ci en 1914.

On notera d’ailleurs que cette mise de côté du parlement fit que la social-démocratie autrichienne n’eut pas à voter les crédits de guerre, bénéficiant par conséquent d’une certaine aura par la négative comparée à ceux se lançant ouvertement dans l’Union Sacrée dans les autres pays.

Condamné à mort, peine commuée en 18 années de bagne, Friedrich Adler sera libéré par la révolution de 1918, mais jouera alors paradoxalement un rôle central pour étouffer les tentatives insurrectionnelles, devenant une des grandes figures de la social-démocratie autrichienne qui tentait de former ce qu’elle voyait comme une voie intermédiaire entre réformisme et révolution, par la combinaison de ces deux approches.

Profitant d’une solide base ouvrière et d’une affirmation radicale déterminée comme en témoigne le programme historique de Hainfeld de 1889, la social-démocratie autrichienne se donnait comme tache ce que Max Adler résumait de la manière suivante : « bas les pattes devant l’Etat bourgeois », c’est-à-dire que le mouvement ouvrier devait échapper à toute intégration intellectuelle et culturelle.

La social-démocratie visait à ce que Richard Wagner appelait « l’autosocialisation par en bas », par opposition à une « socialisation forcée unilatérale par en haut ». L’approche communiste de Lénine était refusé, mais la social-démocratie autrichienne refusait une opposition frontale comme le faisait la social-démocratie allemande. D’ailleurs, elle passa rapidement à un soutien marqué au socialisme soviétique, tout en considérant qu’il devrait inévitablement se réformer.

La social-démocratie d’Autriche justifiait sa critique par le fait que la Russie était trop arriérée, alors que la classe ouvrière avait en Autriche réussi à imposer un style social-démocrate. Le socialisme dans les faits, cela voulait dire défendre un style prolétarien, comme par exemple pour les femmes des cheveux courts et un type plus large de pantalon, par opposition aux coupes de cheveux « raffinées » et les jupes, relevant d’un style soumis aux critères bourgeois d’une femme réduite au statut d’objet, d’une pseudo-féminisation aliénée.

Lors de la victoire social-démocrate aux élections autrichiennes de 1927, des quotidiens britanniques n’hésitèrent ainsi pas à parler d’élections « coupes à la garçonne », pour insister sur à quel point la question de fond était culturelle.

De fait, la social-démocratie autrichienne parvint à conquérir la mairie de Vienne, alors une des principales villes du monde, et de la transformer en bastion social-démocrate avec une partie très significative de sa population d’organisée dans ses rangs.

D’innombrables organismes générés par le Parti Ouvrier Social-Démocrate devait permettre le triomphe de l’ensemble des valeurs synthétisées : une vie « simple » et « naturelle », à travers la connaissance des sciences et des techniques, avec une grande insistance sur le sport, en particulier la natation, et le refus général de l’alcool et du tabac, un refus d’une sexualité tant bornée que « libre » au profit d’un esprit de camaraderie dans le couple, ainsi qu’entre parents et enfants.

Otto Bauer résumait cette démarche authentiquement social-démocrate – on aurait souvent du mal à voir la différence avec les valeurs prônées alors en Union Soviétique avec Staline – comme relevant de « l’idéalisme et la sobriété », la presse social-démocrate n’hésitant pas à parler de « révolution de la vie quotidienne ».