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L’austro-marxisme - 14e partie : Otto Bauer et le socialisme intégral

En exil, Otto Bauer tenta de reformuler l’approche de la social-démocratie autrichienne. Il se rapprocha très clairement des positions soviétiques, qu’il ne voyait définitivement plus comme un Etat dominé par une petite clique bureaucratique formant un nouveau capitalisme, mais comme un authentique pays socialiste, une référence incontournable pour tout révolutionnaire.

C’était déjà parfaitement lisible dans la démarche du Parti Ouvrier Social-Démocrate depuis le milieu des années 1920.

Il théorisa alors ce qu’il appela le socialisme intégral, c’est-à-dire la réunification de la social-démocratie et du mouvement communiste, sur une base nouvelle unifiant le meilleur des deux approches.

L’approche d’Otto Bauer tangue entre un véritable saut qualitatif et une approche qu’on a pu voir dans les années 1936-1938 en Espagne ou après 1945 dans les démocraties populaires, et une régression à un dénominateur commun aux contours mal définis et relevant d’un réformisme de gauche.

Voici comment il formule son point de vue, en 1936, dans Entre deux guerres mondiales ? La crise de l’économie mondiale, de la démocratie et du socialisme.

« Ce développement du capitalisme à un niveau sans pareil de développement technique, social et culturel a été l’un des résultats les plus importants de la démocratie.

Cela n’a cependant pas été l’œuvre des capitalistes ; c’était le résultat des luttes de classes que la classe ouvrière a mené pour et dans la démocratie.

Mais le résultat de ces luttes a renforcé le capitalisme (…). Le capitalisme a rendu soumis les forces naturelles de l’être humain, il a multiplié les forces productives du travail, il a rendu l’humanité incomparablement plus riche qu’elle ne l’a jamais été.

Avec son développement technique, main dans la main avec le développement des sciences naturelles, de la médecine, de l’hygiène, il a accompli des performances qui seront l’héritage précieux de chaque ordre social futur.

Mais tout ce développement s’est accompli sous la domination du capital (…). De caractère tout aussi ambigu est la démocratie bourgeoisie (…). Tout ce fructueux développement de la démocratie s’est accompli sur le terrain de l’ordre social capitaliste et pour cette raison sous la domination du capital (…).

La démocratie bourgeoise a été le plus grand triomphe du capitalisme (…). La guerre a été le plus grand triomphe de la démocratie bourgeoise (…).

Depuis l’effondrement de la social-démocratie allemande, le Labour Party anglais, le parti bolchevique russe et le parti socialiste de France sont les trois partis les plus puissants du mouvement ouvrier socialiste dans le monde.

Le Labour Party est la plus pure incarnation du réformisme. Le parti bolchevique russe est la direction du communisme révolutionnaire. Le parti socialiste français se situe entre les deux (…).

Dans l’idéologie du parti socialiste français, il y a indubitablement des éléments importants et prometteurs pour le développement d’une conception qui s’élève au-dessus de l’opposition entre réformisme et bolchevisme.

Des éléments semblables se retrouvent dans les partis socialistes des pays fascistes. Les cadres sont issus des partis démocratiques réformistes de masses, vaincus et démantelés. Mais la défaite de ces partis les a rendu révolutionnaires, la terreur fasciste les a contraints à la lutte révolutionnaire.

En eux se rejoignent les traditions de la phase réformiste démocratique et les nouvelles méthodes et perspectives révolutionnaires.

Enfin, il y a entre les deux Internationales de petits groupes résultat les uns de scissions à gauche de la social-démocratie, les autres de scissions à droite de l’Internationale Communiste. Ils cherchent aussi à élaborer une conception dépassant les dogmes figés des grands camps dans le socialisme international.

La tâche, c’est de développer ces multiples éléments unificateurs de la théorie et de la politique socialistes, d’intégrer ce que la guerre mondiale avait divisé.

J’appelle socialisme intégral cette conception unifiée qui doit surmonter la scission du prolétariat mondial (…).

D’un côté, nous avons les grands mouvements ouvriers de masses : le Labour Party anglais, les partis et les syndicats sociaux-démocrates des pays scandinaves, de Belgique, des Pays-Bas, avec leurs succès, les syndicats des États-Unis, les partis ouvriers d’Australie – tous ces grands mouvements de masse sont démocratiques et réformistes.

De l’autre côté, nous avons la lutte consciente pour une société socialiste qui se réalise en URSS, dont l’influence domine les cadres socialistes révolutionnaires des pays fascistes, se fait sentir dans les mouvements socialistes de masses en France et en Espagne et aussi dans le mouvement révolutionnaire d’Extrême-Orient.

Les rapports entre le mouvement réformiste de classe et le socialisme conscient, tel est le problème dont il faut partir pour élaborer un socialisme intégral (…).

La scission de la classe ouvrière, provoquée par la guerre mondiale et par l’évolution opposée de la révolution russe et des révolutions d’Europe centrale [Hongrie, Allemagne], a dressé le mouvement ouvrier réformiste et le socialisme révolutionnaire face à face, comme deux pôles opposés.

La classe ouvrière a fait l’expérience des conséquences catastrophiques de cette scission. Le fascisme et le danger de guerre poussent les deux camps à surmonter cette hostilité (…).

Le réformisme n’est pas une idéologie bourgeoise, ce n’est pas « l’asservissement idéologique des ouvriers à la bourgeoisie ». C’est l’idéologie de la classe ouvrière à une étape déterminée de son développement.

Le marxiste qui a compris que l’idéologie et la tactique réformistes sont la phase nécessaire et inévitable du développement de la classe conscience de classe prolétarienne dans des conditions déterminées, à une étape déterminée de son développement, ne peut pas croire qu’il pourrait surmonter l’idéologie réformiste des masses, la tactique réformiste des partis de masses, tant que les conditions mêmes qui ont donné naissance à cette idéologie et auxquelles répond cette tactique ne sont pas surmontées (…).

Il [Le marxisme] doit faire comprendre aux masses que seule une dictature temporaire du prolétariat peut détruire définitivement la puissance économique et idéologique de la bourgeoisie capitaliste, pour rétablir la démocratie à un plus haut niveau, dans une forme plus accomplie, sur la base d’une nouvel ordre social et garantir ainsi à l’humanité les grandes conquêtes de la civilisation bourgeoise comme des biens inaliénables.

Dans cette conception de l’histoire, il doit unir l’ethos du socialisme démocratique et le pathos du socialisme révolutionnaire (…).

Il faut avant tout mettre le fait le plus important de l’histoire d’après-guerre au centre de la conception de l’histoire qu’il s’agit de transmettre à la classe ouvrière, et ce fait c’est le développement triomphal du socialisme en URSS.

Il faut combattre les préjugés petits-bourgeois et d’un démocratisme vulgaire à l’égard de l’URSS, qui continuent à sévir au sein du socialisme réformiste. Il faut apprendre aux masses ouvrières que dirigent les partis ouvriers réformistes à reconnaître qu’en URSS se développe au rythme le plus puissant et le plus rapide un ordre socialiste prouvant la supériorité du socialisme sur le capitalisme.

Il faut se servir de tous les succès remportés en URSS pour la propagande en faveur de la société socialiste (…).

En un temps où la classe ouvrière des pays capitalistes a subi les plus graves défaites et voit peser sur elle les plus graves menaces, le marxisme révolutionnaire doit insuffler aux masses la foi dans les idées socialistes, la confiance dans leurs propres forces, l’espoir en leur émancipation en leur montrant que là-bas, dans le vaste territoire qui va de la Baltique et de le mer Noire au Pacifique, une société socialiste est en voie de réalisation.

Là-bas se développe une grande puissance socialiste, votre alliée, avec laquelle vous, les travailleurs du monde entier, vous abattrez le capitalisme, vous réaliserez la société socialiste, vous surmonterez les frontières nationales pour édifier la future fédération internationale des Etats socialistes ! (…)

Le processus de transformation de la société capitaliste en société socialiste qui s’accomplit en URSS ne sera achevé que lorsque la dictature, seule capable de mettre et de maintenir en mouvement ce processus, sera éliminée et remplacée par une démocratie socialiste qui rendre les masses populaires elles-mêmes maîtresses de leur travail, de leur vie, de leur civilisation sur la base des droits individuels restaurés, de la liberté intellectuelle totale, de l’autodétermination collective directe. »

Otto Bauer décéda en juillet 1938. Après 1945, le Parti Socialiste d’Autriche ne fut formé que dans un sens résolument pro-américain et liquida entièrement tout ce qui avait un rapport avec lui. Le Parti Communiste d’Autriche ne comprit rien à cela ni au patrimoine ouvrier des années 1920 et 1930 et resta entièrement marginalisé.

La résolution de 44 cadres socialistes prônant une indépendance par rapport aux Etats-Unis et soutenant en pratique la ligne d’Otto Bauer fut écrasée, son existence même passée sous silence. Même la Jeunesse Socialiste, qui avait soutenu la résolution, n’osa jamais la mentionner nulle part.

Le Parti Socialiste ne parla absolument jamais de l’austro-marxisme, ne publia aucun ouvrage à ce sujet. Le secrétaire Adolf Schärf refusa une proposition d’étudiants d’installer un buste de Max Adler dans l’université de Vienne au motif que celui-ci aurait été pour la dictature du prolétariat.

Les œuvres choisies d’Otto Bauer ne furent publiés qu’en 1961, à quoi répondirent en quelque sorte les Souvenirs d’Adolf Schärf qui appelaient à la liquidation complète de tout ce qui avait trait à Otto Bauder, ce que Norbert Leser s’effectua à faire sur le plan théorique.