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L’austro-marxisme - 12e partie : le 12 février 1934 vu par Ilya Ehrenbourg

L’année 1928, un dirigeant de la social-démocratie autrichiennne me montrait les maisons qui avaient été fait construire par la ville de Vienne. C’était des bâtiments magnifiques, plein de lumière et d’air. Ils étaient entourés de jeunes arbres, de pelouses et de parterres de fleurs.

Je vis tout : également les aires de jeux pour enfants, les établissements de bains et les cafés. Libérés des puantes grottes de misère de la vieille Vienne, les enfants d’ouvriers s’égayaient sur des petites places vert clair.

Les maisons portaient le nom dont le classe ouvrière du monde entier est fière : Karl Marx, Engels, Liebknecht. Il s’agissait de véritables villes, construites par les meilleurs architectes d’Europe. En leur sein vivaient des dizaines de milliers d’ouvriers et d’employés.

Lorsqu’on jetait un œil sur les maisons, on pouvait oublier la réalité : qu’étaient assis des officiers impatients dans les cafés du Ring [boulevard circulaire encerclant le centre-ville], qu’exigeaient la destruction des infidèles des évêques gonflés en soutane pourpre, que signaient des chèques à des pogromistes chrétiens-sociaux acharnés des banquiers juifs se rappelant qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, que tout Vienne n’est au fond qu’une carte importante sur un tapis vert, et que bluffent, rient, perdent et gagnent ici des joueurs rusés – Italiens, Allemands, Français, Tchèques.

Oui, si l’on jetait un œil sur les fontaines jaillissantes de la cité Karl Marx, sur les salles de lecture et les terrains sportifs, alors on pouvait oublier toute la dure vérité. Et pourtant cette vérité se présentait derrière chaque recoin.

A côté des festives fontaines jaillissantes, un chômeur tiraillé par la faim s’effondrait par terre. Beaucoup de façades de la ville rappelaient au tempétueux mois de juillet de l’année 1927. Lorsque les fils des grands propriétaires terriens du Tyrol maudissaient les façades des bâtiments des villes, ils disaient : « Cela fait assez longtemps que la canaille nous a sucé notre sang ».

Je disais alors à mon accompagnateur : « De fait, vous avez construit de belles maisons. Encore une fois avez-vous montré au monde, que les travailleurs expriment davantage de goût, de sens pour la simplicité et la joie de vivre que les douteux esthètes des rues du Ring.

Mais ne trouvez-vous pas vous-mêmes que ces maisons soient construites sur un sol étranger ? D’après l’expérience de notre pays, nous savons que les travailleurs doivent payer par le sang chaque pied de terre conquise.

Nous avons dû au départ détruire et pas qu’un peu. Détruire, pour construire après les victoires. Vous n’avez pas commencé avec les fusils, mais avec le compas et la règle. Comment cela terminera-t-il chez vous ? »

Mon accompagnateur ria : « La fin sera une victoire pacifique du socialisme. N’oubliez pas, que lors des dernières élections soixante pour cent de la population de Vienne a voté pour nous. »

Maintenant, je voyais de nouveau ces merveilleuses maisons, en un lourd jour de février.

En denses flocons de neige tombait la neige pleine de pitié, comme pour cacher le bas travail.

Des flocons denses de neige pitié, comme si elle désirait cacher le misérable travail des hommes.

Mais même sous la neige baillaient les trous formés par les grenades, encore sentaient la poudre les maisons brûlés de Floridsdorf et sur les parcs étaient répandus d’horribles décombres.

Ici et là, depuis les fenêtres pendouillaient des chutes de linges ou des mouchoirs – les drapeaux blancs de la capitulation, derrière lesquelles on sentait le rire brun, le sang coagulé.

Les gens se chuchotaient que derrière les ruines il y aurait encore des cadavres pas encore ramassés.

Sur les toits des maisons sur lesquelles on avait tiré flottaient les drapeaux vert et blanc de la Heimwehr [les forces paramilitaires fascistes], et en bas, dans la neige, dans la saleté, dans la détresse et la défaite, se pressaient des femmes inquiètes, des enfants et des vieillards.

Ils n’avaient pasl e droit de retourner dans les appartements démolis, fracassés. Les policiers casqués arrêtaient les passants, et comme des chacals, les lâches héros de la Heimwehr patrouillaient dans les cités. Le prince [et chef de la Heimwehr Ernst Rüdiger] Starhemberg lança, levant son verre à la victoire, « A nous », puis bientôt « Eviva ».

La Vienne des ouvriers se taisait. C’était la « victoire pacifique du socialisme ».