Centre MLM de belgique

L’arrière-plan historique de la grève des 100 000

La situation de la Belgique

* La victoire militaire de l’Allemagne nazie sur la Belgique et la France a fait que la Belgique et le Nord de la France sont réunis et directement administrés par l’armée nazie, sous la direction du général von Falkenhausen.

* L’esprit de résistance nationale à l’occupant allemand s’est tout de suite développé en Belgique, avec la diffusion de nombreuses publications clandestines, notamment grâce au Front de l’Indépendance (FI) fondé en mars 1941 par le Parti Communiste de Belgique.

* Le Parti Communiste de Belgique a également généré une structure armée, avec l’Armée belge des partisans composé de Partisans armés, ainsi que des structures de lutte spécifiques comme les Comités de Lutte Syndicale et le Comité de défense des Juifs.

L’héroïque grève amstellodamoise de février 1941

Alors que les Pays-Bas étaient comme la Belgique occupés par l’Allemagne nazie, les forces collaboratrices néerlandaises du Nationaal-Socialistische Beweging in Nederland et leurs milices du Weerbaarheidsafdeling menèrent en février 1941 une série de provocations antisémites dans différents quartiers d’Amsterdam, notamment à Jodenbuurt.

De Dokwerker

S’ensuivirent des affrontements, notamment avec la jeunesse juive, amenant par exemple la défaite de la police allemande lors d’une de ses attaques contre un glacier, ainsi que la mort d’un nazi néerlandais, que l’occupant allemand décrivit comme victime d’une personne juive qui aurait prétendument sectionner ses artères avec ses dents pour boire son sang.

Les forces allemandes d’occupation, menant alors une large propagande irrationnelle, arrêtèrent dans ce quartier 425 hommes juifs, qui furent par la suite envoyés aux camps de concentration de Buchenwald et Mauthausen, où ils périrent tous sauf deux, alors que la formation d’un ghetto fut programmée.

Ces arrestations provoquèrent cependant une réaction antifasciste vigoureuse, à l’initiative du Parti Communiste des Pays-Bas qui appela à la grève générale dans le prolongement du 25 février où un meeting illégal se tint en pleine place Noordermarkt.

Les travailleurs du tramway d’Amsterdam se mirent en grève, le mouvement s’étendit immédiatement aux services municipaux, à la classe ouvrière et 300 000 personnes défilant dans les rues amstellodamoises le 26 février 1941.

La répression militaire allemande fut alors générale, mais un signal antifasciste populaire massif avait été donné aux masses mondiales. Suivirent notamment la grève générale en Belgique et dans le nord de la France en mai 1941, la grève générale à Oslo en Norvège en septembre 1941, celle au Luxembourg en août 1942.

Depuis 1952, il existe à Amsterdam une statue, le De Dokwerker, représentant un docker et rappelant le meeting du 25 février 1941 et cette héroïque grève du 26 février.

La situation de la classe ouvrière

En raison de la guerre, il y avait une pénurie de main d’œuvre dans les mines de Belgique et du Nord de la France. Toutefois, la production de charbon était vitale aux yeux de l’Allemagne nazie.

Par conséquent, les cadences y furent accrues, tout congé supprimé, les rations alimentaires sont parfois réduites à néant, toute opposition passible du tribunal militaire.

Cela n’empêcha pas la résistance ouvrière de se développer, malgré le silence complet des médias contrôlés par l’occupant. A la mi-janvier 1941, une dizaine de charbonnages de la région de Bray sont en grève, une quinzaine dans la région de Liège.

La lutte pour une meilleure alimentation et contre les conditions de travail fait boule de neige : des grèves ont lieu notamment en mars dans le Borinage, des rassemblements d’ouvriers des constructions de navire Beliard et Crighton ont lieu à Hoboken, alors qu’en avril des grèves se déroulent en Hainaut et à Gand, ainsi qu’à Charleroi.

La situation internationale

Le mois de mai 1941 se situe à un moment clef de la seconde guerre mondiale. La Belgique a capitulé en mai 1940 et l’Allemagne nazie, dans le cadre de sa Flamenpolitik, travaillait à détruire la Belgique en divisant les masses entre Flamands et Wallons.

Si la France a capitulé en juin 1940, avec une partie du pays occupé et l’autre vassalisé au moyen du régime de Pétain, l’invasion de la Yougoslavie par l’Allemagne nazie s’avérait bien plus difficile, en raison d’une vaste résistance armée organisée par les forces communistes.

Enfin, l’Allemagne nazie visait à agresser l’Union Soviétique, ce qui sera effectué à partir de juin 1941.

La grève des 100 000

Tout a débuté par une grève des mineurs de la Boverie, à Seraing, le 9 mai 1941. Le lendemain, dans la plus grosse entreprise métallurgique de Liège qu’est la fonderie de Cockerill-Sambre, les femmes appellent à la grève, qui se produit dans la foulée avec 8000 ouvriers en grève.

La date ne doit rien au hasard : l’invasion allemande de la Belgique a commencé précisément une année plus tôt. La dimension antifasciste de l’initiative est évidente.

La grève dura jusqu’au 18 mai, se concluant par une victoire, l’occupant nazi acceptant une hausse de salaires de 8 %, ainsi qu’une augmentation des rations et des allocations de vacances.

Quelques extraits du Drapeau rouge, organe du PCB

Dans le Drapeau rouge publié en mai 1941, alors qu’il y a déjà 20 000 mineurs en grève au Borinage, on lit entre autres :

« Les autorités allemandes ont beau menacer de déportation et d’emprisonnement, les gens de « l’ordre nouveau » ont beau chanter les louanges « anti-ploutocratiques » des mesures prises par l’occupant, le mouvement gréviste n’en continue pas moins son développement.

Depuis le 10 mai, des grèves importantes ont eu lieu dans le pays, généralement pour les mêmes revendications : amélioration du ravitaillement, augmentation des salaires, contre les impôts. Et ces grèves furent accompagnées de délégations et de manifestations de femmes dans les différentes communes et villes industrielles (…).

Ou l’on donnera à manger aux travailleurs et à leurs familles, ou la bataille continuera et s’élargira (…).

Ces messieurs veulent que les travailleurs de chez nous se sacrifient pour la victoire de l’impérialisme allemand. Eh bien ! Cela ne sera pas ! Ni pour Berlin, ni pour Londres !

La lutte continuera pour les revendications justifiées des travailleurs, qui est en même temps la lutte pour la paix et pour le socialisme ! »

Dans le numéro de juin 1941, on lit :

« Les revendications des grévistes sont les suivantes :

- 500 grammes de pain par jour pour toute la population,
- distribution effective des 15 kilos de pommes de terre prévus mensuellement,
- 500 grammes de beurre,
- 1 kilo de féculents,
- 2 kilos de sucre par mois,
- 50 grammes de viande par jour,
- distribution de lait pour les malades et les pensionnés sans échange des timbres de beurre,
- ajournement du paiement de la taxe de crise pour 1939 jusqu’à la fin de la guerre,
- et enfin 25 % d’augmentation de salaires. »

Dans le numéro spécial de juin 1941, on lit :

« Les peuples de Flandres et de Wallonie, opprimés par l’occupation étrangère, écrasés par les souffrances de la guerre impérialiste, aspirent à leur libération.

La classe ouvrière vient de leur donner un exemple inestimable. Elle a démontré que, même en pleine guerre, la machine politique et militaire de l’impérialisme en apparence le plus solide peut être forcé au recul.

Du coup, le prolétariat de Belgique a justifié sa place à la direction de la lutte populaire pour l’indépendance du pays. Lui seul a la force de guider, de conduire les larges masses. Lui seul peut animer et diriger le « Front de l’Indépendance ».

Mais le prolétariat doit pour cela parfaire son organisation. Non seulement son organisation syndicale, par la reconstitution des syndicats libres, mais aussi son organisation politique.

Le Parti communiste, qui seul a soutenu de toute ses forces les mouvementes récents, doit être renforcé. Dans son sein doivent se grouper tous les travailleurs d’avant-garde, tous ceux qui, à travers les premiers succès, voient les perspectives de succès plus grands, et qui veulent conquérir non seulement des hausses plus substantielles de salaires, mais une paix populaire et l’indépendance du pays, un nouveau régime social comme en Union Soviétique : le Socialisme. »

Le PCB sur l’occupation de la Belgique

Dans le Manifeste aux Peuples de Flandre et de Wallonie pour l’indépendance du Pays publié à ce moment par le Parti Communiste de Belgique, on lit :

« L’impérialisme allemand fait ainsi de la Belgique un réservoir économique et une place d’armes pour continuer sa guerre et ce, aux frais de nos peuples. Le but de cette guerre ?

L’Allemagne nazie ne cache plus son intention de s’installer définitivement dans notre pays, de nous ravir notre indépendance.

Dans la "Nouvelle Europe" pacifiée par les chars d’assaut et les stukas allemands, la Flandre et la Wallonie seraient réduites au rang de colonies de l’impérialisme allemand.

La "collaboration" de la Belgique avec l’Allemagne, tant réclamée par les nazis, signifie son incorporation, sous l’une ou l’autre forme, dans le grand Reich germanique, maître et oppresseur de l’Europe (…).

La résistance des peuples qu’elle (l’Allemagne hitlérienne) opprime, se manifeste sous des formes les plus diverses, de la Norvège jusqu’aux Balkans, à Amsterdam comme à Liège.

Dans la lutte contre leurs oppresseurs, les peuples peuvent compter sur l’aide du prolétariat international et sur l’appui puissant du grand pays socialiste de l’Union soviétique. »

L’écho en France de la grève des 100 000

La victoire en Belgique provoqua un écho immédiat en France, avec la quasi totalité des mineurs du Nord-Pas-de-Calais, soit autour de 100 000, qui se mit en grève à partir du 27 mai, jusqu’au 9 juin, suivis en partie par les travailleurs des cokeries, du textile, des centrales électriques.

Comme en Belgique, le patronat travaillait main dans la main avec l’occupant, exerçant dans ce cas concret une pression énorme pour faire reculer les acquis du Front populaire. Le rendement individuel chronométré avait notamment été rétabli et les congés supprimés.

Un rôle essentiel furent joués dans cette grève par le communiste Michel Brûlé, qui travaillait à la fosse « Le Dahomey » de la compagnie minière de Dourges, à Montigny-en-Gohelle, base de départ de la grève qui s’est élargi ensuite à Courrières et Ostricourt le 29 mai, puis Carvin et Escarpelle le 30 mai, Anzin le 31 mai.

Brûlé sera fusillé en 1942, alors qu’Emilienne Mopty, à la tête du mouvement des femmes, sera décapitée en 1943. Il y eut également des centaines d’arrestations, ainsi que 270 mineurs également déportés en Allemagne, dont 130 y mourant.

Des conquêtes furent toutefois obtenues, avec une amélioration du ravitaillement et des fournitures d’habits de travail.

Julien Lahaut, figure historique de la Belgique

Le dirigeant communiste Julien Lahaut a été le grand dirigeant de la grève des 100 000 ; en tant que Conseiller communal de Seraing (c’est-à-dire conseiller municipal) où il avait fondé la Centrale des Métallurgiste, il a représenté cette commune dans les négociations avec l’occupant, le comité de grève occupant même l’Hôtel de Ville.

A ce titre, il fera également partie de la délégation à Bruxelles, lors des discussions des 13 et 14 mai avec le secrétaire général à l’Agriculture, en charge du ravitaillement.

Il était surtout, depuis 1936, secrétaire général du Parti Communiste de Belgique. A ce titre, il sera arrêté, torturé au Fort de Huy, déporté à Neuengamme puis à Mauthausen.

La répression nazie a, de fait, immédiatement suivie la fin de la grève, avec 1800 progressistes arrêtés à la fin juin 1941, lors de l’opération « Sonnenwende », alors que la guerre d’agression contre l’URSS est lancé.

Julien Lahaut sera assassiné, le 18 août 1950, alors qu’il était président du Parti Communiste de Belgique et la principale figure de l’opposition politique à la royauté réorganisée.

mardi 10 mai 2016


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