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L’URSS socialiste - 4e partie : Staline défend l’option de Lénine sur le capitalisme d’Etat

Lénine fut grièvement blessé lors d’un attentat mené contre lui par les Socialistes Révolutionnaires de gauche, et sa santé déclinant, c’est en novembre 1922 qu’il fit son dernier discours, au Soviet de Moscou. Il rappelait que

« la NEP [la nouvelle politique économique] continue d’être le mot d’ordre principal, immédiat, universel d’aujourd’hui »

et conclut en disant :

« de la Russie de la NEP sortira la Russie socialiste. »

C’était bien entendu une affirmation en faveur de la construction du socialisme en Russie même. Mais à la suite de la vague gauchiste se produisit une vague droitière, niant cette possibilité même. C’était l’expression de la capitulation.

La « déclaration des 46 », en 1923, considérait ainsi que le Parti bolchevik était pratiquement mort dans sa vie intérieure. Trotsky, un menchévik qui avait rejoint les bolcheviks à la révolution d’Octobre, diffusa une lettre dans le même sens, avant de publier en 1924 un ouvrage intitulé « Les leçons d’Octobre ». Il devint le principal chef de file de tout un courant refusant de considérer la NEP comme un « sas » au socialisme.

En réponse, Staline publia « Des principes du léninisme ». Lorsque Lénine décéda en janvier 1924, le Parti bolchevik vécut un moment clef, avec d’un côté Staline maintenant la ligne de Lénine dans une orthodoxie stricte, et un bataillon d’intellectuels prônant un changement de ligne.

Le point de vue de Staline est qu’au contraire, la ligne élaborée par Lénine, avec le capitalisme d’Etat comme phase transitoire, permet le passage au socialisme. Il explique, dans le rapport politique du Comité Central au XIVe congrès du Parti Communiste bolchevik :

« Notre système économique est quelque peu hétérogène, car il y a chez nous cinq formes économiques différentes.

Il y a une forme économique que l’on pourrait appeler économie naturelle et qui comprend les exploitations paysannes dont la production est extrêmement peu liée au marché.

La deuxième forme économique est celle de la production marchande, à laquelle se rattachent les exploitations paysannes produisant pour le marché.

La troisième forme économique est celle du capitalisme privé, qui n’est pas encore mort, qui s’est ranimé et se ranimera encore dans une certaine mesure, tant que la Nep existera chez nous.

La quatrième forme économique, c’est le capitalisme d’État, c’est-à-dire le capitalisme que nous avons permis et que nous avons la possibilité de contrôler et de tenir en laisse, conformément aux intérêts de l’Etat prolétarien.

Enfin, la cinquième forme économique, c’est l’industrie socialiste, c’est-à-dire notre industrie d’État, où n’est représentée qu’une seule classe : le prolétariat.

Je voudrais dire deux mots du capitalisme et de l’industrie d’État — cette dernière de type socialiste — pour dissiper les malentendus et la confusion qui règnent actuellement dans le parti à ce sujet.

Peut-on appeler notre industrie nationalisée capitalisme d’État ? Non.

Pourquoi ? Parce que le capitalisme d’Etat, dans les conditions de la dictature prolétarienne, est une organisation dans laquelle sont représentées deux classes : la classe des exploiteurs qui dispose des moyens de production, et la classe des exploités qui ne dispose d’aucun de ces moyens. Quelle que soit la forme spéciale qu’il puisse revêtir, le capitalisme d’État doit être, d’après son essence même, capitaliste. Lorsque Lénine soumit le capitalisme d’État à une analyse serrée, il pensait avant tout aux concessions.

Ne prenons que les concessions, et voyons si deux classes y sont représentées. Oui, deux classes y sont représentées : celle des capitalistes, c’est-à-dire les concessionnaires qui se livrent à une exploitation et disposent en même temps des moyens de production, et celle des prolétaires qui sont exploités par les concessionnaires.

On voit déjà clairement que nous ne sommes en face d’aucun élément socialiste, du fait que, dans une entreprise concessionnaire, il ne vient à l’esprit de personne de faire de la propagande pour une campagne d’augmentation du rendement du travail, puisque chacun sait que l’entreprise concessionnaire est une entreprise non-socialiste, étrangère au socialisme.

Prenons un autre type d’entreprise, celui des entreprises d’État. Sont-ce des entreprises capitalistes ? Non, parce que, chez elles, il n’y a pas deux classes représentées, mais une seule, la classe ouvrière, qui dispose des moyens de production et n’est pas exploitée, puisque l’excédent recueilli par l’entreprise sur les salaires sert au développement de l’industrie, c’est-à-dire à l’amélioration de la situation matérielle de toute la classe ouvrière.

On pourrait dire que cela n’est encore pas du socialisme intégral, si l’on tient compte de toutes ces survivances de bureaucratisme que nous avons conservées dans les organes dirigeants de nos entreprises. Cette remarque est juste, mais elle n’est pas en contradiction avec le fait que l’industrie d’État représente un type de production socialiste.

Il y a deux types de production : le type capitaliste ou capitaliste d’État, dans lequel se trouvent deux classes, où la production se fait au profit des capitalistes, et un autre type dans lequel il n’y a pas d’exploitation, dans lequel les moyens de production appartiennent à la classe ouvrière et où l’entreprise ne travaille pas au profit d’une classe d’exploiteurs, mais consacre ses bénéfices au développement de l’industrie dans l’intérêt de toute la classe ouvrière. Lénine dit également que nos entreprises d’État sont des entreprises du type socialiste.

On pourrait ici faire une comparaison avec notre État. Notre État n’est pas un État bourgeois, puisque, selon les paroles de Lénine, il représente un nouveau type d’État, celui de l’État prolétarien.

Pourquoi ? Parce que notre appareil officiel n’a pas pour but l’oppression de la classe ouvrière, comme c’est le cas dans tous les États bourgeois sans exception, mais sa libération du joug de la bourgeoisie. C’est pourquoi notre État est un État prolétarien, bien que l’on puisse y découvrir un grand nombre de survivances bureaucratiques.

Personne n’a autant critiqué notre État à cause de ses survivances bureaucratiques que Lénine lui-même, qui pourtant ne cessait d’affirmer que notre régime soviétiste est un type d’État prolétarien. Il faut savoir distinguer le type d’un Etat des survivances de l’ancien État qu’il conserve dans son appareil et son système, de même que l’on doit pouvoir distinguer les survivances bureaucratiques dans les entreprises d’État du type d’organisation industrielle appelé chez nous type socialiste.

On ne peut donc pas dire que notre industrie d’État n’est pas socialiste à cause des survivances bureaucratiques qu’elle conserve encore dans nos organes économiques. On ne peut pas le dire, car on devrait alors dire aussi que notre État prolétarien n’est pas en réalité un État prolétarien.

Je peux vous énumérer toute une série d’appareils bourgeois qui travaillent mieux et plus économiquement que notre appareil d’État prolétarien, mais cela ne signifie pas que notre appareil d’État ne soit pas prolétarien et qu’il ne représente pas un type d’État supérieur à l’État bourgeois.

Pourquoi ? Parce que cet appareil bourgeois, même s’il travaille mieux, travaille cependant pour les capitalistes, tandis que notre appareil d’État prolétarien, même s’il commet parfois des erreurs, travaille cependant pour le prolétariat, contre la bourgeoisie. Nous ne devons pas oublier cette différence fondamentale (…).

La question paysanne a donné lieu dans notre parti à deux déviations qui consistent, l’une à sous-estimer le danger koulak, l’autre à l’exagérer et à sous-estimer le rôle du paysan moyen.

Je ne veux pas dire que ces deux déviations représentent pour nous un danger mortel. Mais il est nécessaire de les combattre à temps avant qu’elles n’entraînent des conséquences graves.

En ce qui concerne la première déviation, elle était inévitable, car le développement de notre vie économique entraîne une certaine recrudescence du capitalisme, qui devait, à son tour, entraîner une certaine confusion dans notre parti. D’autre part, ce développement provoque une lutte entre l’industrie socialiste et le capital privé.

Lequel des deux vaincra l’autre ? La prépondérance est actuellement du côté de l’élément socialiste. Mais c’est un fait que l’élément koulak se développe et que nous ne l’avons encore pas battu économiquement.

Le koulak rassemble ses forces, et ne pas le remarquer, croire que le koulak n’est qu’un épouvantail, c’est nuire au parti, c’est le désarmer dans sa lutte contre le koulak, contre le capitalisme, car le koulak n’est autre chose que l’agent du capitalisme au village (…).

La première déviation consiste à sous-estimer le rôle du koulak et principalement de l’élément capitaliste au village.

Elle part du point de vue que le développement de la Nep ne conduit pas au rétablissement des éléments capitalistes au village ; que le koulak et, en général, les éléments capitalistes, sont en voie de disparition ou, plus exactement, ont disparu ; qu’au village il n’y a aucune différenciation sociale, que le koulak n’est qu’un spectre du passé, un épouvantail et rien de plus.

Où conduit cette déviation ? Elle conduit, en réalité, à la négation de la lutte de classe au village.

La deuxième déviation consiste à exagérer le rôle du koulak, et principalement des éléments capitalistes au village, à se laisser aller à une terreur panique, à nier que l’alliance du prolétariat et de la petite paysannerie avec les paysans soit possible et conforme à nos intérêts.

Elle part du point de vue que le capitalisme est en train de se rétablir à la campagne, que ce rétablissement du capitalisme est un processus tout-puissant qui touche jusqu’à la coopération, que, par suite, la différenciation doit croître incessamment et que les groupes extrêmes, c’est-à-dire les koulaks et la petite paysannerie, se renforcent de jour en jour et que les groupes moyens, c’est-à-dire la paysannerie moyenne, doivent s’affaiblir de plus en plus et disparaître progressivement.

Pratiquement, cette déviation conduit au déchaînement de la lutte de classe au village, au retour à la politique du communisme de guerre, donc à la proclamation de la guerre civile dans notre pays et, ainsi, à la destruction de tout notre travail de construction et, enfin, à la négation du plan coopératif de Lénine, qui consiste à inclure l’économie paysanne dans le système de construction socialiste (…).

En d’autres termes, nous introduisons le commerce libre, nous permettons un certain développement du capitalisme, nous introduisons la Nep pour développer nos forces productrices, pour augmenter la quantité de produits existant dans notre pays, pour renforcer notre alliance avec le paysan moyen.

Cette alliance constitue la base des concessions que nous faisons dans la ligne générale de la Nep.

Telle est la position de Lénine dans cette question.

Lénine savait-il alors que la Nep serait utilisée par les spéculateurs, les capitalistes et les koulaks ? Naturellement oui. Mais il ne s’ensuit pas que la Nep soit une concession aux koulaks et aux capitalistes, car la Nep, en général, et le commerce, en particulier, sont utilisés non seulement par les capitalistes et les koulaks, mais aussi par les organes de l’État et la coopération, car ce ne sont pas seulement les koulaks et les capitalistes qui pratiquent le commerce, mais aussi les organes de l’Etat et la coopération, qui, quand ils auront appris le commerce, arriveront à dominer peu à peu le marché et souderont ainsi notre industrie à notre agriculture.

Ainsi les concessions que nous avons faites tendent essentiellement à renforcer notre alliance avec la paysannerie. Ne pas le comprendre, c’est considérer la question non pas en léniniste, mais en vulgaire libéral (…).

Dans son discours, la camarade Kroupskaïa dit : La Nep, c’est, en somme, du capitalisme, mais du capitalisme admis à certaines conditions et que l’Etat prolétarien tient en laisse.

Est-ce exact ? Oui et non. C’est un fait que nous maintenons le capitalisme dans certaines limites, mais dire que la Nep est du capitalisme, c’est une absurdité.

La Nep est une politique de l’État prolétarien par laquelle on autorise le capitalisme, tout en conservant à l’État les postes de commandement ; c’est une politique basée sur la lutte entre les éléments socialistes et les éléments capitalistes, sur le développement croissant des premiers aux dépens des seconds et sur leur victoire finale ; c’est une politique tendant à la suppression des classes et à la création des bases de l’économie socialiste.

Ne pas comprendre ce caractère double, transitoire de la Nep, c’est ne pas comprendre le léninisme. Si la Nep était du capitalisme, Lénine aurait dit : « La Russie capitaliste deviendra la Russie socialiste ».

Mais pourquoi Lénine a-t-il choisi une autre formule et dit : « La Russie de la Nep deviendra la Russie socialiste » ? (…)

Nous ne devons pas oublier la façon socialiste dont les ouvriers se comportent dans les entreprises appartenant à l’Etat, où ils rassemblent eux-mêmes le combustible, les matières premières et les produits, et s’efforcent de répartir ces produits parmi les paysans, en les transportant par leurs propres moyens. C’est là du socialisme. Mais, parallèlement à ce socialisme, nous avons la petite production qui, très souvent, en est indépendante.

Pourquoi en est-elle indépendante ? Parce que la grande production n’a pas encore été rétablie, parce que les entreprises socialistes ne reçoivent qu’un dixième environ de ce qu’elles devraient recevoir.

La dévastation du pays, le manque de combustible, de matières premières et de moyens de transport font que la petite production reste indépendante de la production socialiste. Dans de telles conditions, qu’est-ce que le capitalisme d’État ? C’est l’union de la petite production. Le capital groupe la petite production et se développe grâce à elle. Il faut voir les choses comme elles sont.

Certes, liberté du commerce signifie développement du capitalisme.

C’est incontestable. Là où existe la petite production et la liberté de l’échange, le capitalisme apparaît. Mais avons-nous à craindre ce capitalisme si nous avons en mains les usines, les entreprises, les transports et le commerce extérieur ? C’est pourquoi je répète encore une fois ce que j’ai toujours dit, à savoir que nous n’avons pas à redouter un tel capitalisme. Ce capitalisme, c’est les concessions.

C’est ainsi que Lénine considérait la question du capitalisme d’État.

En 1921, à une époque où nous n’avions presque pas d’industrie, où nous ne possédions pas de matières premières, où le transport ne fonctionnait presque pas, Lénine proposa le capitalisme d’État comme un moyen de lier l’industrie à l’agriculture. C’était là une politique juste. Mais s’ensuit-il que Lénine considérât cette politique comme juste et souhaitable pour toutes les situations ? Naturellement non. S’il a adopté cette politique, c’est pour nous permettre d’avoir une industrie socialiste développée.

Et maintenant, peut-on dire que nous n’avons pas d’industrie développée ? Non. L’industrie d’État a fait d’énormes progrès, le commerce, les coopératives se sont fortement développés, et le contact entre la ville et la campagne a été renforcé, grâce à l’industrie socialiste. Notre situation est devenue meilleure que nous ne l’espérions. Comment peut-on donc dire, après cela, que le capitalisme d’État représente la forme principale de notre économie ?

L’erreur de l’opposition, c’est précisément de ne pas vouloir comprendre ces choses élémentaires. »