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L’Italie fasciste et l’antifascisme - 8e partie : scission du PSI et naissance du PCI

Les fascistes avaient réussi à s’organiser et à développer une réelle pratique. Qu’en était-il à gauche ? Tout dépendrait de cela.

Soit la gauche s’épuisait, soit elle avançait réellement et alors elle pouvait faire face au fascisme.

L’aile droite du PSI ne le voulait pas, appelant à « tendre l’autre joue », à respecter la « civilité socialiste » à tout prix, pensant que le fascisme n’était qu’un phénomène faible et passager.

Aller de l’avant était par contre le point de vue des révolutionnaires maximalistes, qui voyaient la révolution comme imminente, entraînant les partisans de la Russie soviétique.

Ils entendaient pousser le Parti Socialiste italien à l’action révolutionnaire ; ne parvenant pas à briser l’aile droite, ils quittèrent la salle de débat en janvier 1921, en chantant l’Internationale, lors du XVIIe congrès du PSI à Livourne, pour aller dans une autre salle de conférence fonder le Parti Communiste d’Italie (PCI).

Ce nouveau parti est rejoint notamment par de fortes bases socialistes à Turin, Florence, Trieste, Novara, Gênes, Crémone, Forli, Ravenne, Alessandria, mais il est particulièrement faible dans le sud, ainsi qu’en Vénétie.

Un programme officiel fut établi, en dix points, ainsi qu’un règlement intérieur de 67 articles, extrêmement militarisé : le PCI est alors un parti de militants éprouvés, à la discipline de fer.

Il est porté par une jeunesse volontaire, ardente ; dès l’année suivante, la motion pour que la Fédération de Jeunesse Socialiste d’Italie remplace le mot socialiste par communiste et rejoigne le PCI reçoit 35 000 voix sur 43 000 – et le PCI a au total 40 000 membres.

Si la direction est collégiale, le grand dirigeant est Amadeo Bordiga ; Antonio Gramsci n’a même pas pris la parole au Congrès : il est à l’écart, considéré comme un intellectuel influencé par Henri Bergson, ayant eu en 1914 des sympathies pour le social-patriotisme de Benito Mussolini.

Or, Amadeo Bordiga est un « ultra », tout à fait représentant de la jeunesse maximaliste, dont une des campagnes en 1920 fut effectuée sous le mot d’ordre « Camarades députés, hors du Parlement ».

Amadeo Bordiga réfute la participation à toute institution que ce soit ; à ses yeux, la révolution est imminente et le camp prolétarien doit être d’une clarté limpide.

Le fascisme n’est à ses yeux qu’un mouvement de soutien à la réaction, mais la nature du régime ne saurait changer, le capitalisme ayant besoin du libéralisme et n’ayant aucun intérêt à un retour en arrière à l’absolutisme de type féodal.

Antonio Gramsci, de son côté, est totalement minoritaire, et n’est pas en accord avec Amadeo Bordiga sur ce point. Néanmoins, il le rejoint sur la conception d’un système formant un bloc uni, où les différences sont secondaires.

A ce titre, tout comme Amadeo Bordiga, il voit en les socialistes des ennemis. Dans l’article Coup d’État, non signé, et publié dans l’Ordre Nouveau du 27 juillet 1921, il dit :

« Il se produira en Italie le même processus qui s’est produit dans les autres pays capitalistes.

Il y aura, contre l’avancée de la classe ouvrière la coalition de tous les éléments réactionnaires, des fascistes aux populaires et aux socialistes.

Mieux encore ; les socialistes deviendront l’avant-garde de la réaction anti-prolétarienne parce que ce sont eux qui connaissent le mieux la faiblesse de la classe ouvrière. »

Le PCI voit en le PSI un organe de la réaction. Voici comment Antonio Gramsci, dans l’Ordre Nouveau, résume la position du PCI, dans l’article Le Congrès socialiste du 9 octobre 1921 :

« Après le Congrès de Livourne, le Parti socialiste italien s’est placé en dehors de la vie morale de la classe ouvrière.

Avec la rupture des communistes et le départ d’environ 50.000 autres travailleurs, le Parti socialiste a été réduit à un parti de petits bourgeois, de fonctionnaires attachés à leur charge comme l’huître à son rocher, capables de n’importe quelle faute et n’importe quelle infamie pour ne pas perdre la place qu’il occupe.

Le Parti socialiste entra ainsi dans la plus pure tradition nationale italienne, la tradition de l’habitude inculquée par les sbires et les jésuites, la tradition de n’avoir pas de parole d’honneur, la tradition de la déloyauté et de l’opportunisme le plus honteux, la tradition de Maramaldo. »

Or, le PCI n’a pas du tout arraché au PSI toutes ses forces, il reste minoritaire. Au congrès de Livourne, les communistes obtinrent 58 783 voix, contre 98 028 aux maximalistes unitaires et 14 695 aux réformistes.

Seulement 16 députés PSI sur 156 rejoignent le PCI ; de même il y a très peu de maires devenant communistes (Savona,Tivoli, Crémone, San Remo, Bussoleno, Trecate). Au niveau des chambres du travail, seules celles de Salerne, Trieste, Taranto et Livourne passent au nouveau parti. Aux élections de mai 1921, le PSI obtient 24,7% (soit 1,6 millions de voix), le PCI 4,6 % (soit 304 000 voix).

Or, de son côté, le PSI qui prétendait soutenir l’Internationale Communiste bascule ouvertement dans une tendance droitière, les réformistes dominant très largement, avec un petit courant centriste et un encore plus petit courant partisan de la IIIe Internationale.

L’allemande Clara Zetkine, qui a suivi le PSI, constate la chose suivante :

« Ma plus forte impression a été celle d’une confusion générale au sein du PSI.

Seuls les réformistes de Turati ont une position conséquente sur la situation et savent ce qu’ils veulent. Les maximalistes, les centristes et les unitaires n’ont aucune clarté sur ce qu’ils voient ou sur la manière dont ils le voient, ni sur la position à prendre.

Le débat est serré, grondant et tempétueux mais il ne va jamais au-delà de la surface des problèmes et ne les approfondit pas. Il n’y a pas de large perspective…

L’autorité des chefs vit de souvenirs sentimentaux et de grandeur passée, un capital qui se consume rapidement au cas où le développement objectif continue et se fait plus aigu. Étant donné le caractère du Congrès, je suis extrêmement sceptique sur la possibilité d’un renouvellement et d’un assainissement du parti de l’intérieur.

On ne peut regarder le centre fondamental des masses prolétariennes dans le cadre du PSI. C’est au PCI que revient la tâche d’employer toutes ses énergies pour le rassemblement, l’éducation politique et la mobilisation des masses. »

Le problème est alors que le PSI ne veut plus avancer vers la révolution, que le PCI ne le peut pas, et cela se déroule alors que le fascisme est à l’offensive et qu’il a réussi en cela.

La syndicat CGL avait 2 millions d’adhérents, il n’en a plus que 800 000, le PSI qui avait 216 000 membres en 1921 en a un peu plus de 73 000 en octobre 1922 à son IXe congrès, et 10 250 en avril 1923 à son Xe congrès. En 1922, les salaires ont été réduits de 30 %, il y a 500 000 chômeurs (sur 4 millions de travailleurs industriels, 4 millions de salariés agricoles et 4 millions de paysans).

Benito Mussolini, dans l’éditorial de son journal, Popolo d’Italia, peut annoncer le 15 juillet 1922 :

« Le fascisme italien est actuellement engagé dans quelques batailles décisives d’épuration locale...Il suffit de lire les journaux des adversaires pour comprendre que la plus grande confusion règne dans le camp ennemi. L’un invoque l’aide du gouvernement, l’autre menace de la grève générale, l’autre incite encore au crime individuel, il y en a qui recommandent d’attendre et de patienter...

Nous vous répondons en vous sciant politiquement et syndicalement les os. Avec une chirurgie inexorable. »

vendredi 14 octobre 2016


L’Italie fasciste et l’antifascisme