Centre MLM de belgique

L’Italie fasciste et l’antifascisme - 6e partie : le « biennio rosso »

Au lendemain de la Première Guerre mondiale impérialiste, ce n’est pourtant pas le nationalisme qui a immédiatement l’initiative, mais le mouvement ouvrier, avec deux années d’intenses mobilisations.

Le drame historique est qu’il n’y eut pas de développement d’un contenu idéologique et culturel conséquent ; pour cette raison, le « biennio rosso » - les « deux années rouges » - ont abouti directement à renforcer le fascisme en lui laissant un espace majeur.

De fait, le Parti Socialiste italien disposait en 1919 d’une base solide. Il avait 200 000 membres, ayant encore ses structures intactes en s’étant surtout mis en veilleuse pendant la Première Guerre mondiale, sur une ligne refusant tant le soutien à la guerre que son refus, synthétisé par le mot d’ordre « ni adhérer ni saboter ».

Aux premières élections à la proportionnelle, justement en 1919, il reçut 32 %, devenant la première force électorale du pays.

La Confederazione Generale del Lavoro, le syndicat lié au PSI, avait 250 000 adhérents en 1918, 1,5 million en 1919, 2 millions en 1920.

De son côté, l’Unione Sindacale Italiana, d’esprit anarcho-syndicaliste, possédait plusieurs centaines de milliers de membres. Une grève générale de solidarité avec la Russie révolutionnaire eut ainsi lieu les 20 et 21 juillet 1919.

Cela se déroulait dans un contexte explosif : l’Italie avait gagné la guerre, mais sans en obtenir de profits ; l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie qui étaient des partenaires économiques importants étaient totalement ruinés ; l’industrie de guerre parvenait très difficilement à se reconvertir.

Cela aboutit à un vaste mouvement, engageant pratiquement un million d’ouvriers et un million de paysans dans des grèves, marquées souvent par des occupations d’usines et de terres.

Le fait le plus marquant, déclenchant toute une démarche qui se généralisa, se passa à la Fiat-Centro de Turin, où les ouvriers décidèrent d’élire des délégués d’ateliers.

Le mouvement se développa et au milieu du mois d’octobre 1919, la première assemblée des délégués représentait 30 000 ouvriers.

Initialement isolée, avec l’armée bloquant la ville, le mouvement s’étendit rapidement de Turin aux autres villes du nord industriel, comme Gênes, Pise, Livourne, Florence. 500 000 ouvriers occupaient leurs usines, donnant aux conseils ouvriers formés une signification historique.

Les cheminots du Ferrovie dello Stato rejoignirent le mouvement, qui eut même un très large écho dans la paysannerie, notamment en Émilie-Romagne, avec des occupations de terres agricoles, marquées par des affrontements armés avec les bandes des propriétaires terriens.

La chose se réédita, à Turin seulement, avec 200 000 ouvriers, en avril 1920. Une nouvelle vague de grèves et d’occupations se déroula en septembre 1920, puis en mars 1921 : cette fois-ci elle fut cependant écrasée par les fascistes.

Les ouvriers avaient obtenu des victoires, comme la journée de huit heures, une hausse des salaires ; les paysans avaient toutefois peu gagné : 30 000 hectares illégalement, 60 000 avec des accords, mais sur 27 millions d’hectares c’était infime.

En fait, ouvriers et paysans avaient surtout atteint une riche expérience, notamment combattante, alors que l’année 1920 a amené à elle seule la mort de 227 personnes, alors que 1072 furent blessées.

Les occupations d’usines étaient gérées par des gardes rouges ; les entrées et sorties étaient surveillées, l’alcool interdit, le vol sévèrement puni.

Pourtant, c’est le paradoxe, il n’existait pas d’atmosphère révolutionnaire. Absolument aucun commentateur ne considérait qu’il s’agissait là d’une vague révolutionnaire, que la révolution était possible. Par contre, la gauche de la social-démocratie voyait dans la lutte une forme idéale de combat, voire même le combat lui-même.

Antonio Gramsci et Amaedo Bordiga représentent ici les deux options possibles au sein de la gauche de la social-démocratie italienne ; ils seront à ce titre les deux premiers dirigeants du Parti Communiste d’Italie qui va naître suite au bienno rosso.

Ils s’étaient déjà rencontrés le 18 novembre 1917, lors d’une conférence clandestine d’une vingtaine de personnes, délégués des sections socialistes italiennes les plus importantes. Antonio Gramsci, basé à Turin et fils d’un employé, avait alors 26 ans ; Amadeo Bordiga, âgé de 28 ans et fils d’un enseignant à une école supérieure d’agriculture, venait de Naples.

S’ils appartenaient tous deux à la fraction dite « maximaliste », leurs options divergeaient déjà. Il est symbolique qu’Amadeo Bordiga ait fondé en décembre 1918 le journal « Le Soviet », dans une optique d’un léninisme idéalisé comme force donnant par en haut la vigueur au soviet (c’est-à-dire au « conseil », en russe), alors que le journal d’Antonio Gramsci soit « Ordre nouveau », fondé en mai 1919, avait une ligne qu’on peut qualifier de « basiste », insistant sur la question de l’organisation à la base.

La position d’Antonio Gramsci au sujet du biennio rosso est significative ; dans son article intitulé Aux délégués d’ateliers de l’usine Fiat-centre et de l’usine Brevetti-Fiat, connu pour exprimer une sorte de synthèse à ce sujet, il salue le mouvement dans son ensemble et affirme :

« La nouvelle forme prise dans votre usine par le comité d’entreprise, avec la nomination de délégués d’ateliers ainsi que les discussions qui ont précédé et accompagne cette transformation, ne sont pas passées inaperçues dans le monde ouvrier ni dans le monde patronal turinois.

Dans l’un des camps, les ouvriers d’autres établissements de la ville et de la province s’appliquent à vous imiter, dans l’autre, les propriétaires et leurs agents directs, les dirigeants des grandes entreprises industrielles, observent ce mouvement avec un intérêt croissant, et ils se demandent, et ils vous demandent, quel peut être son but, quel est le programme que la classe ouvrière turinoise se propose de réaliser (…).

Et c’est ainsi que les organismes centraux qui seront créés pour chaque groupe d’ateliers, pour chaque groupe d’usines, pour chaque ville, pour chaque région, et qui aboutiront au Conseil ouvrier national suprême, poursuivront, élargiront, intensifieront l’œuvre de contrôle, de préparation et d’organisation de la classe tout entière avec, comme objectif, la prise du pouvoir et la conquête du gouvernement. »

C’est là un point de vue absolument syndicaliste, oscillant entre syndicalisme-révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Les conseils ouvriers vont se développer, organiser, structurer, aboutissant par conséquent, au bout d’une certaine dimension, à la prise du pouvoir.

Les syndicalistes-révolutionnaires et les anarcho-syndicalistes ne disent pas autre chose, par l’intermédiaire du syndicat et non des conseils, mais la démarche est strictement la même dans le fond.

La réaction d’Amadeo Bordiga, l’autre grand dirigeant de la gauche de la social-démocratie italienne, est tout autant parlante. Dans le bilan qu’il fait du bienno rosso, il s’oppose de manière frontale à Antonio Gramsci. Dans Pour la constitution des conseils ouvriers en Italie, il explique :

« Le véritable instrument de la lutte de libération du prolétariat, et avant tout de la conquête du pouvoir politique, c’est le parti de classe communiste.

Sous le pouvoir bourgeois, les conseils ouvriers ne peuvent être que des organismes dans lesquels travaille le parti communiste, moteur de la révolution. Dire qu’ils sont les organes de libération du prolétariat sans parler de la fonction du parti, comme dans le programme approuvé par le Congrès de Bologne, nous semble une erreur.

Soutenir, comme le font les camarades de « l’Ordine Nuovo » de Turin [dont le dirigeant est Antonio Gramsci], qu’avant même la chute de la bourgeoisie les conseils ouvriers sont déjà des organes non seulement de lutte politique mais aussi de préparation économico-technique du système communiste, est un pur et simple retour au gradualisme socialiste celui-ci, qu’il s’appelle réformisme ou syndicalisme, est défini par l’idée fausse que le prolétariat peut s’émanciper en gagnant du terrain dans les rapports économiques alors que le capitalisme détient encore, avec l’Etat, le pouvoir politique. »

Amadeo Bordiga s’oppose à l’économisme de la ligne en faveur des conseils prônée par Antonio Gramsci, mais pour lui opposer la ligne de l’économisme en faveur du « Parti ». Car tous deux restent économistes, au sens où les questions idéologiques, théoriques, culturelles, sont absolument remises à l’arrière-plan, quand elles ne sont pas directement niées.

Or, cette réduction économiste d’Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga, leur affrontement en fait fictif, a une importance capitale, puisque dès 1917, au sein du Parti Socialiste italien, la motion des « maximalistes » avaient reçu 14 000 voix, contre 17 000 aux « centristes ». Lorsque le PSI progresse, les maximalistes ont le dessus en son sein ; dès 1919, il y avait pratiquement 88 000 membres, alors que le quotidien du Parti tire à 300 000 exemplaires.

Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga vont se voir propulser à la direction du nouveau parti, le PCI, avec la responsabilité de diriger des milliers de militants suivant leurs principes. Et ils vont devoir le faire alors que le fascisme se développe massivement, en réaction au mouvement ouvrier, dans le prolongement de l’irrédentisme et du nationalisme.

lundi 10 octobre 2016


L’Italie fasciste et l’antifascisme