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L’Italie fasciste et l’antifascisme - 26e partie : Lettres aux frères en chemise noire

Le document suivant reflète la tentative du PCI de mener un travail de masse dans l’Italie fasciste, cherchant à scinder, à démanteler les mobilisations réactionnaires, à lézarder la muraille fasciste. Le document est de 1936, alors que l’Italie fasciste s’est déjà lancée dans des conquêtes militaires en Afrique.

Aux ouvriers et aux paysans,

Aux soldats, aux marins, aux aviateurs, aux miliciens,

aux ex-combattants et aux volontaires de la guerre abyssine,

aux artisans, aux petits industriels et aux petits commerçants,

aux employés et aux techniciens,

aux intellectuels,

aux jeunes,

aux femmes,

à tout le peuple italien !

Italiens !

L’annonce de la fin de la guerre d’Afrique a été saluée par vous avec joie, car dans vos cœurs s’est allumée l’espérance de voir finalement s’améliorer vos pénibles conditions de vie.

On nous a répété que les sacrifices de la guerre étaient nécessaires pour assurer le bien-être au peuple italien, pour garantir le pain et le travail à tous nos ouvriers, pour réaliser - comme disait Mussolini - "la plus haute des justices sociales, qui, depuis la nuit des temps, est le plus grand désir des masses en lutte âpre et quotidienne avec les nécessites de la vie les plus élémentaires", pour donner des terres à nos paysans, pour créer les conditions de la paix.

De nombreux mois sont passés depuis la fin de la guerre en Afrique et aucune des promesses qui nous ont été faites n’a été tenue. Au contraire, les conditions des masses ont empiré avec la fin de la guerre africaine, pendant que, pour notre pays, croit de jour en jour la menace d’être entraînés dans une guerre encore plus grande, dans une guerre mondiale.

Pourquoi les promesses qui ont été faites au peuple n’ont elles jamais été tenues ? Pourquoi notre peuple n’arrive t’il pas à se remettre debout et se retrouve jeté dans des guerres à répétition qui devraient le sauver de la misère, mais qui pourtant augmentent toujours plus sa misère ?

Italiens !

La cause de nos maux et de nos misères repose dans le fait que l’Italie est dominée par une poignée de grands capitalistes, parasites du travail de la Nation, lesquels ne reculent pas devant l’affamement du peuple, pour s’assurer des gains toujours supérieurs, et poussent le pays à la guerre, pour élargir le champ de leurs spéculations et augmenter leurs profits.

Cette poignée de grands capitalistes parasites ont fait des affaires en or avec la guerre abyssine, mais maintenant ils chassent les ouvriers des usines, ils veulent faire payer au peuple italien les frais de la guerre et de la colonisation, et il menacent de nous entraîner dans une guerre plus grande encore.

Seulement l’union fraternelle du peuple italien, réalisée à travers la réconciliation entre fascistes et non fascistes, pourra abattre la puissance des requins de notre pays et pourra arracher les promesses qui pendant plusieurs années ont été faites aux masses populaires et qui n’ont jamais été tenues.

L’Italie peut nourrir tous ses enfants.

Italiens !

Notre pays peut nourrir tous ses enfants et il ne doit pas craindre, comme un malheur, l’augmentation de la population.

Regardez, enfants d’Italie, nos frères, regardez les joyaux de l’industrie turinoise, les milliers de cheminées de Milan et de Lombardie, les chantiers de Ligure et de Campanie, la multitudes d’usines réparties dans la Péninsule, desquelles sortent des voitures parfaites et des produits magnifiques qui n’ont rien à envier à ceux produits dans les autres pays.

Toute cette richesse c’est vous que l’avez créé, ouvriers italiens : elle a été créée par votre travail intelligent et tenace, couplé au génie de nos ingénieurs et de nos techniciens. Regardez, enfants d’Italie, nos campagnes où s’est accumulé le travail séculaire de générations de paysans.

Oui, notre pays est celui du soleil, du ciel bleu et des fleurs, mais notre Italie est belle surtout parce que nos paysans l’ont embellie de leur travail.

C’est vous qui avez créé ces œuvres, avec votre travail, ouvriers italiens, vous qui avez fait donner à notre peuple le nom de "peuple des constructeurs". Nous avons raison de nous en enorgueillir.

Cette Italie si belle, ces richesses sont le fruit du travail de nos ouvriers, de nos journaliers, de nos ingénieurs, de nos techniciens, de nos artistes, du génie de nos gens.

Mais cette richesse n’appartient pas à qui l’a créée. Elle est entre les mains de quelques centaines de familles, de grands financiers et de grands capitalistes, de grands propriétaires terriens, qui sont les patrons effectifs de toute la richesse du pays, qui dominent l’économie du pays.

Cette poignée de dominateurs du pays sont les responsables de la misère du peuple, des crises, du chômage. Ils ne se préoccupent pas des besoins du peuple, mais de leurs profits.

A ces gens, peu importe que des millions d’ouvriers et des journaliers soient sans travail, que des milliers et des milliers de jeunes vivent dans l’oisiveté forcée, que la jeunesse sortie des écoles ne trouvent pas d’occupation, alors qu’en utilisant plutôt toute cette grande force, aujourd’hui gaspillée, on pourrait multiplier les richesses du pays.

Les requins capitalistes affament le peuple, ils jettent sur la paille les ouvriers, ils augmentent l’exploitation des ouvriers qui travaillent et ils abaissent leur salaires, provoquent la ruine des paysans, des petits industriels, des petits commerçants, et des artisans ; et quand le peuple est tombé dans la misère ils lui disent qu’il faut faire la guerre, qu’il faut aller se faire tuer pour remplir leur chambres fortes.

Les requins ne veulent pas payer les conséquences de la crise qu’ils ont provoqué, ils se font donc payer par toute la Nation les milliards nécessaires à colmater le passif de leurs entreprises ! Les requins imposent au peuple une dépense annuelle de six milliards de Lires pour la préparation de la guerre !

Et pour entraver le peuple affamé, pour pouvoir leur imposer les plus durs sacrifices, les requins ont besoin d’un fort appareil de police qui coûte au pays plus d’un milliard par an.

Quarante-trois millions d’italiens travaillent et peinent pour enrichir une poignée de parasites. Ce sont ces grands magnats du capital qui empêchent l’union de notre peuple, poussant les fascistes et les anti-fascistes les uns contre les autres, pour nous exploiter tous avec encore plus de liberté.

Ce sont ces parasites du travail national et du génie italien qu’ils ont enlevé la liberté au peuple, qui ont bâillonné les travailleurs, les techniciens, les intellectuels, fascistes et non-fascistes, pour les exploiter mieux et les asservir. Ce sont ces grands pillards de la richesse du pays qui ont corrompu notre vie publique et enrichissent certains hauts fonctionnaires et hiérarques d’Etat et du Parti fasciste, - qui hier étaient pauvres et aujourd’hui ont des villas, des automobiles et des capitaux placés - , pour s’en faire des instruments serviables, ce sont ces brigands qui nous poussent à la guerre, parce que la guerre augmente énormément leurs profits et elle leur offre la possibilité de nouvelles arnaques et de grandes accumulations de richesse.

Peuple Italien !

Unis-toi pour libérer l’Italie de cette canaille qui dispose de l’existence de quarante-quatre millions d’italiens, qui affame notre pays et le mène à sa ruine, à la guerre permanente, unis-toi pour faire payer aux requins le prix de la guerre et de la colonisation !

Peuple Italien !

Nous, communistes italiens, combattons pour renverser la domination capitaliste sur notre pays, pour arracher des mains des capitalistes qui les monopolisent les richesses de notre pays et les rendre au peuple qui les a produites ; nois combattons pour fonder en Italie un Etat dans lequel chaque citoyen aurait le droit au travail et à recevoir une rémunération selon la quantité et la qualité du travail qu’il fournit, dans lequel chaque citoyen aurait droit à un congé payé ainsi qu’à toute la sécurité sociale et à la retraite, aux frais de l’Etat ; un Etat dans lequel chaque citoyen aurait droit à l’instruction gratuite, de l’école élémentaire au supérieur ; un Etat des travailleurs libres dans lequel tous les citoyens auraient la plus totale liberté politique, de pensée, d’organisation et de presse, un Etat qui soit entre les mains des travailleurs, gouverné par les travailleurs.

Dans un tel Etat, le chômage serait éradiqué pour toujours, les crises abolies, les richesses du pays seraient mises à profit par tout le peuple.

Nos jeunes, nos ingénieurs, nos techniciens auraient un immense champ pour développer leurs capacités, et tous travailleraient un nombre réduit d’heures par jour, leur permettant d’améliorer leurs conditions matérielles et culturelles.

Les paysans ne peineront plus sur une terre qui ne leur appartienne pas. La culture qui aujourd’hui est restreinte et comprimée connaîtrait un développement jamais atteint dans notre pays.

Nous voulons fonder une Italie forte, libre et heureuse, comme est forte, libre et heureuse l’Union Soviétique, où aujourd’hui 170 millions de travailleurs discutent d’une nouvelle Constitution, la Charte de la Liberté, le Statut d’une société de travailleurs libres.

La victoire du programme des communistes, en Italie, sera la liberté assurée par la discipline consciente du peuple maître de son propre destin, sera le pain, le bien-être et la culture garantie à toute la population laborieuse, sera la politique de la paix et de la fraternité entre les peuples, garantie par le peuple lui même au pouvoir.

Nous, communistes, défendons les intérêts de toutes les couches populaires, les intérêts de la Nation toute entière.

Parce que la Nation c’est le peuple, c’est le travail, c’est l’ingénierie italienne ; parce que la Nation italienne c’est la somme de toutes les souffrances et des luttes séculières de notre peuple pour le bien-être, pour la paix, pour la liberté ; parce que le Parti Communiste, luttant pour la liberté du peuple son élévation matérielle et culturelle, contre la poignée de parasites qui l’affament et l’oppriment, est le continuateur et l’héritier des traditions révolutionnaires du Risorgimento national, l’héritier et le continuateur de l’oeuvre de Garibaldi, de Mameli, de Pisacane, des Cairoli, des Bandiera, des milliers de martyrs et de héros qui combattirent, non seulement pour l’indépendance nationale de l’Italie, mais pour conquérir au peuple le bien-être matériel et la liberté politique.

Dans la lutte pour ce grand idéal de justice et de liberté, des dizaines de communistes sont tombés, et des milliers ont été condamnés ces dernières années à des peines monstrueuses. Des centaines de ces héros combattants pour la cause du peuple languissent dans les prisons et dans des iles éloignées. Des dizaines d’entre eux sont emprisonnés depuis déjà dix ans.

Des hommes comme Antonio Gramsci, Umberto Terracini, Mauro Scoccimarro, Gerolamo Li Causi, Giovanni Parodi, Battista Santhià, Adele Bei, et des centaines d’autres, la fine fleur de la classe ouvrière et du peuple italien, les défenseurs héroïques de la culture italienne et des intérêts du pays, qu’ils aiment d’un amour sans égal et auquel ils ont dédié leur vie, n’ont reculé devant aucun risque pour proclamer la nécessité de réconciliation du peuple italien pour faire de l’Italie un pays fort, libre et heureux.

Mais ce programme ne pourra être réalisé sans la volonté du peuple. Aujourd’hui le peuple ne voit pas encore comme possible la lutte pour un tel programme.

Aujourd’hui le peuple veut résoudre les problèmes plus urgents et actuels qui l’angoissent, il veut résoudre les problèmes plus urgents du pain, du travail, de la paix et de la liberté pour tous, et nous sommes comme le peuple, nous appelons à son union et à la réconciliation pour la conquête de ces revendications indiluables.

Le programme fasciste du 1919 n’a pas été réalisé !

Peuple italien !

Fascistes de la vieille garde !

Jeunes fascistes !

Nous, communistes, faisons notre le programme fasciste de 1919, qui est un programme de paix, de liberté, de défense des intérêts des travailleurs, et vous disons :

Luttons unis pour la réalisation de ce programme. Rien de ce qui a été promis en 1919 n’a été tenu.

Les syndicats, auparavant soumis à la libre direction des ouvriers, sont réduits à la fonction d’empêcher les ouvriers de faire pression sur le patronat pour défendre les droits des travailleurs.

L’assemblée parlementaire est commandée par les requins et leurs fonctionnaires, et aucune voix indépendante ne s’y fait entendre pour la défense des intérêts sacrés du peuple.

Vous rendez hommage à la mémoire de Filippo Corridoni. Mais l’idéal pour lequel Corridono combattit toute sa vie fut celui de conquérir pour la classes ouvrière le droit d’être maîtresse de son propre destin, le syndicalisme de Corridoni exprime la lutte des exploités contre les exploiteurs, et il rêvait de la victoire des exploités, de leur libération de l’oppression capitaliste.

Fascistes de la vieille garde !

Jeunes fascistes !

Nous proclamons que nous sommes prêts à combattre à vos cotés et à ceux de tout le peuple italien pour la réalisation du programme fasciste de 1919, et pour chaque revendication qui exprime un intérêt immédiat, particulier ou général, des travailleurs et du peuple italien.

Nous sommes disposés à lutter avec quiconque veut vraiment se battre contre la poignée de parasites qui opprime la Nation et contre les hiérarques qui les servent.

Pour que notre lutte soit couronnée de succès nous devons vouloir la réconciliation du peuple italien, rétablissant l’unité de la Nation, pour la sauvegarde de notre Nation, dépassant la division criminelle créée au sein de notre peuple par qui a intérêt à y briser la fraternité.

Nous devons unir la classe ouvrière et créer autour de celle ci l’unité du peuple, marchant ainsi unis, comme des frères, pour le pain, pour le travail, pour la tere, pour la paix et pour la liberté.

Travailleur fasciste, nous te tendons la main car, avec toi, nous voulons construire l’Italie du travail. L’heure est venue de prendre la matraque contre les capitalistes.

Nous ne voulons plus abattre le fascisme. Nous devons réétablir la confiance réciproque entre les italiens, liquider les rancoeurs passées, cesser la pratique honteuse de l’espionnage qui augmente la méfiance : aucun de nous n’entend conspirer contre son propre pays, nous voulons tous défendre les intérêts de ce pays que nous aimons.

Amnistie complète pour tous les fils du peuple qui furent condamnés pour délit d’opinion. Abolition des lois contre la liberté et du Tribunal Spécial, qui frappent les défenseurs du peuple, qui défendent les intérêts des ennemis du peuple et de l’Italie.

Donnons nous la main, fils de la Nation italienne ! Donnons nous la main, fascistes et communistes, catholiques et socialistes, hommes de toutes les opinions.

Donnons nous la main et marchons cote à cote pour arracher le droit d’être citoyens d’un pays civile qui est le notre. Nous souffrons des mêmes peines.

Nous avons la même ambition : celle de faire une Italie forte, libre et heureuse. Que chaque syndicat, chaque association devienne le centre de notre unité retrouvée et opérante, de notre volonté de briser la puissance du petit groupe de parasites capitalistes qui nous affament et nous oppriment.

Signé : Palmiro Togliatti, Ruggero Greco, Egidio Gennai, Giuseppe Vittorio, Anselmo Marabini, Giovanni Germanetto, Guido Picelli, Giuseppe Dozza, Mario Montagnana, Luigi Longo, Giuseppe Berti, Edoardo D’Onofrio, Teresa Noce, Emilio Sereni, Ambrogio Donini, Agostino Novella, Luigi Amadesi, Rita Montagnana, Ilio Barontini, Aldo Lampredi, Celeste Negarville, Vittorio Vidali (les signatures de ces dirigeants étaient accompagnées de 32 autres signatures de moindre importance)

jeudi 17 novembre 2016


L’Italie fasciste et l’antifascisme