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L’Italie fasciste et l’antifascisme - 16e partie : « un an de fascisme en Italie »

Ce qui caractérise la gauche italienne en 1923, c’est qu’à ses yeux le fascisme est déjà instauré depuis 1922 : celui-ci est compris comme une simple modalité de la démocratie bourgeoise. Voici l’article Un an de fascisme en Italie, publié dans le journal communiste milanais Lo Stato Operaio, du 18 Octobre 1923, qui fait un état des lieux.

Un an après la soi-disant révolution fasciste, on ne peut rester indifférent au souvenir de ce qu’était le programme du fascisme à la veille de la conquête du pouvoir, et en examinant les résultats atteints pendant ce laps de temps. Une période de douze mois, dans cette époque vertigineuse durant lesquels les mois semblent des décennies, ne peut pas être considérée trop brève pour juger d’un gouvernement, même si ce dernier - comme celui fasciste en l’occurrence - déclare qu’avant d’accepter le jugement de qui que ce soit, il a besoin de "temps".

Le programme fasciste à la veille de la marche sur Rome pouvait se résumer ainsi :

Politique Intérieure :

a) Retour à l’ordre ; cela revient à dire plus de grèves, plus d’agitation ouvrière, davantage de squadrisme (NDT : terme propre au fascisme de l’époque, emploi de la force par des bandes armées), et davantage de... bastonnades.

b) Collaboration entre les différentes classes sociales dans le but d’augmenter la production et de transformer la "divisée et belligérante population italienne, en un bloc unique et homogène face à l’étranger".

c) Résolution du problème des "classes moyennes", "courbées sous le poids de la haute finance et tenues à distance du prolétariat".

d) Lutte sans pitié contre toute forme de parasitisme et libération de l’industrie et de l’agriculture de toutes sortes de brides.

e) Rapide retour à l’équilibre des comptes de l’Etat.

Politique Extérieure :

Rapide règlement de la situation en Tripolitaine grâce à une offensive "décisive" contre les rebelles, et utilisation de la colonie pour absorber la main d’oeuvre italienne émigrante ; défense énergique (même "fasciste") des intérêts de l’Italie, depuis trop longtemps sacrifiés par la bien-pensance des gouvernements précédents (surtout au profit de l’Angleterre et de la France), aussi bien durant la guerre qu’à travers tous les traités de paix ; redéfinition italienne des positions de Fiume.

Tant la politique intérieure que celle extérieure devaient être, à un moment, la cause et l’effet de la destruction du vieil Etat libéral ramolli, fils du "stupide dix-neuvième siècle", et de la constitution de l’"Etat National", de l’"Etat Fasciste", lequel, s’élevant au dessus des catégories et des appartenances aux divers échelons de l’échelle hiérarchique de la société, les dominant toutes, était censé exercer une sorte de patronage arrondissant les angles, et harmonisant toutes les fonctions et les intérêts.

La création d’une telle sorte d’Etat, tenant sa raison d’être de rien de moins que la volonté du "libre citoyen", mais assumant toute la structure hiérarchique du processus moderne de production, formait le point d’orgue du Parti Fasciste, lequel pensait donner ainsi un nouvel exemple d’originalité et de grandeur, voyant le monde se tourner tout entier d’admiration vers le prodige de la race romaine !

De ce programme, sur lequel chacun devait porter serment, voyons aujourd’hui ce qu’il en reste, voyons s’il existe au moins des traces de réalisation.

Du retour à l’ordre, il ne nous semble pas nécessaire de parler. Il suffit de parcourir la presse pour s’en faire une idée. Partout, d’un bout à l’autre de la Péninsule, la chasse aux éléments subversifs continue sans pitié, inexorablement, comme avant octobre 1922, et peut-être même plus qu’avant.

L’exemple de ce qui s’est passé dernièrement à Molinella en est typique. Pendant que le Duce, à l’Assemblée, invitait les membres de la Confédération du Travail à collaborer cordialement avec son gouvernement ; ses sbires en province, son préfet, piétinaient leurs sermons sur la nécessité de l’ordre et toutes les dispositions de la loi concernant la liberté des citoyens, et massacraient, emprisonnaient les travailleurs, coupables de rien d’autre que de défendre leur propriété coopérative, accumulée pendant trente ans de sacrifices et de travail ininterrompu.

Le nombre d’expéditions punitives a, il est vrai, diminué ; les morts, coupables d’avoir le crâne si peu résistant aux coups des matraques et des crosses fascistes, sont moins fréquents ; voilà peut-être un signe de cet "ordre" en voie de rétablissement ?

Ou est ce le signe de quelque chose d’autre ? La classe ouvrière d’Italie est intimidée.

Elle a vu ses meilleurs éléments assassinés et condamnés à la prison et à l’exil ; ses organisations sont défigurées. Elle voit chacune de ses faibles tentatives de reprendre des positions perdues et de les défendre d’un ultérieur assaut violemment réprimé au premier geste.

Le spectre du chômage qui déjà frappe des centaines de milliers de travailleurs italiens, rend encore plus difficile un quelconque mouvement de la part de la classe ouvrière. Pour cela celle ci se tait, se tient tranquille de peur de s’enfoncer dans les ennuis. Ce genre de "tranquillité" peut-il être interprété comme une preuve de cet ordre en voie de reconstitution ? Il faudrait être aveugles pour ne pas voir le contraire et pour ne pas se rendre compte qu’il s’agit bien d’une situation fictive, sans aucune base dans les rapports réels existants entre les classes, mais seulement maintenue grâce à un régime de terreur et de violence.

De plus, là où la classe ouvrière peut encore donner signe de vie, nous assistons, outre l’intervention des forces armées de l’Etat, lesquelles massacrent les ouvriers en leur donnant au moins la satisfaction d’être massacrés de manière légale, aux mobilisations fascistes comme elles sont survenues pendant la dernière grève des maçons romains.

Ainsi, non seulement on assiste toujours aux violences, mais aussi au squadrisme. Squadrisme qui, s’il ne trouve plus tellement le moyen de s’appliquer contre les ouvriers et les travailleurs subversifs, ne reste pas inefficace pour ce qui est de résigner les têtes et les coeurs des adhérents au PP qui, dans leur grande majorité appartiennent aux catégories des petits propriétaires, journaliers, petits commerçants et employés ; pour ainsi dire les classes moyennes que le fascisme déclarait vouloir représenter.

Mais si le squadrisme, même non légalisé, même non reconnu et combattu, reste et constitue la manifestation la plus caractéristique de la violence des conflits d’intérêts, des contradictions, nous voyons bien alors que le désordre, loin d’avoir disparu, se généralise toujours de manière plus profonde, en ce que sont toujours plus nombreuses les masses impliquées dans le mouvement et contraintes à prendre position, soit pour les dominants, soit pour les dominés.

Le problème de l’"ordre" restant donc tel qu’il était il y a un an, il en va de même pour l’autre problème, celui de la collaboration entre les différentes classes. En fait, pour le fascisme il n’existe pas de classes sociales, mais simplement des catégories caractérisées par la place qu’elles occupent dans la hiérarchie de la production. Il ne suffit pourtant pas de nier quelque chose sur le papier, car malgré les élucubrations cérébroïdes des écrivains fascistes, les classes existent encore en Italie et dans le monde, elles luttent et combattent pour vaincre et s’écraser mutuellement.

L’existence des classes se manifeste en Italie comme partout, non seulement à travers la persistance des organisations syndicales et des partis aux principes et aux méthodes différentes, mais aussi les luttes inévitables que ces organisations et ces partis engagent les uns contre les autres. Pour éliminer ces luttes, le fascisme a donné vie aux corporations syndicales, a conduit de part et d’autre une violente campagne pour désagréger les partis et les groupements traditionnels et pour absorber les éléments les plus affûtés.

Pourtant, toutes ces tentatives se sont avérées être de complets fiascos. Toutes les organisations syndicales nationales, soit patronales qu’ouvrières, existantes il y a un an, existent encore.

Même si leur activité directe a provisoirement cessé, même si ils ont modifié leur tactique et leur programme de façon à pouvoir se mouvoir dans l’orbite des lois fascistes, elles restent debout comme principaux points de référence des divers courants qui évoluent dans le champ économique, et restent prêtes à recueillir en leur sein les larges masses à peine le régime de terreur manifestera le moindre signe d’affaiblissement. Dans le champ syndical, on peut même noter quelque chose de plus.

Les corporations qui devaient se substituer aux organes de collaboration citées plus haut se sont vues contraintes à utiliser l’arme de la grève et de l’occupation d’ateliers ; concrètement aux méthodes caractéristiques des organisations de classe.

De leur coté, les industriels et les propriétaires fonciers n’ont jamais cessé de pratiquer l’attaque et la défense directes, court-circuitant les corporations et le parti fasciste chaque fois qu’ils le jugeaient opportun, recourant jusqu’à l’organisation squadriste de bastonnades contre des dirigeants de corporations auxquelles ils adhéraient, comme c’est arrivé par exemple à Padoue et à Sienne.

Sur le terrain politique, l’unique résultat organisationnel que le fascisme a atteint avec sa tentative de désagrégation des partis adversaires et d’absorber leurs éléments, a été l’incorporation des partis nationalistes, par ailleurs payé assez cher avec les conflits survenus en Italie méridionale et la confusion des langues s’étant développée en son propre sein. En Italie, l’expression collaboration de classe, n’est rien d’autre qu’une formule démagogique censée piéger les esprits, mais privée de correspondance dans le monde matériel.

vendredi 28 octobre 2016


L’Italie fasciste et l’antifascisme