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L’Italie fasciste et l’antifascisme - 12e partie : la marche sur Rome

La marche sur Rome est l’événement le plus connu du fascisme italien. Il est souvent associé à la prise du pouvoir en tant que tel, ce qui est tout à fait erroné : avec cette marche, le fascisme a progressé d’une étape, mais il ne possède pas encore réellement le pouvoir.

Ce qui se passe est que, après que les faisceaux italiens de combat se soient lancés contre la gauche par la violence, il y a une tentative de capitaliser cela politiquement avec la fondation, le 9 novembre 1921, d’un Parti National Fasciste (PNF).

Benito Mussolini tente, par cette manœuvre, d’unifier un mouvement disparate. Avant la fondation du PNF, les 2200 faisceaux regroupent 320 000 personnes, dont la majorité consiste en des étudiants, des employés, des commerçants et artisans, des propriétaires terriens.

Il parvient à réaliser son coup politique en faisant défiler à Rome, le 22 octobre 1922, 30 000 chemises noires, sous la pluie et avec la passivité de 28 000 soldats, alors qu’à Naples se rassemble deux jours après 60 000 chemises noires pour le conseil national du PNF.

Le Parti Socialiste ne prend pas les choses au sérieux et alors qu’il scissionne, son nouveau dirigeant part à Moscou dans une délégation. De son côté, le PCI appelle à la grève générale, mais elle est réfutée ouvertement par le syndicat CGdL :

« La CGdL, au moment où la passion politique s’embrase et que des forces étrangères aux syndicats ouvriers se disputent violemment la possession du pouvoir, ressent le besoin précis de mettre en garde les travailleurs contre les spéculations de partis ou de groupements politiques qui ont l’intention d’entraîner le prolétariat dans une contestation à laquelle nous devons absolument rester étrangers pour ne pas compromettre notre indépendance. »

Dans ce contexte, le roi Victor-Emmanuel III décide alors de nommer, le 29 octobre, Benito Mussolini chef du gouvernement à la place du libéral Luigi Facta qui voulait instaurer l’état d’urgence, alors que 25 000 chemises noires défilent dans Rome. Benito Mussolini devient alors, en plus du président du conseil, ministre tant de l’intérieur que des affaires étrangères, alors que des fascistes sont aux commandes de la justice, des finances et des terres libérées, tous les autres postes étant confiés à tous les partis, sauf le PSI et le PCI.

Les fascistes procédèrent d’ailleurs immédiatement à la mise à sac, avec l’aide de la police, de tous les journaux de gauche : la Voix Républicaine, l’Ordre Nouveau, l’Avanti !, le Communiste, avec dans ce dernier cas le rédacteur Palmiro Togliatti s’enfuyant par les toits héroïquement, échappant in extremis à un peloton d’exécution.

On notera que Benito Mussolini avait même demandé qu’il y ait un ministre du syndicat CGdL, mais la droite y avait mis son veto. Et lorsque 306 députés contre 116 votent pour Benito Mussolini, ce dernier salue la décision… de ne pas le soutenir faite par Ludovico D’Aragona, secrétaire général de la CGdL, au nom de l’indépendance syndicale par rapport à la politique.

De fait, Benito Mussolini n’a pas de majorité. Aux élections de 1921, sa liste était un front intitulé « blocs nationaux » avec, en plus du Parti National Fasciste, l’Associazione Nazionalista Italiana (ANI) d’Enrico Corradini et d’autres regroupements nationalistes, ainsi que des libéraux soutenant Giovanni Giolitti, qui fut premier ministre à de nombreuses reprises et notamment de juin 1920 à juin 1921.

Elle avait obtenu un peu plus de 1,2 million de voix, soit 19,7 %, avec 105 sièges sur 535, dont 35 pour le PNF, 20 pour l’ANI.

Or, le PSI avait obtenu plus de 1,6 million de voix, soit 24,7 % et 123 sièges et le Parti populaire italien, d’orientation catholique sociale, plus de 1,3 million de voix, soit 20,4 % des voix et 108 sièges. Le PCI, de son côté, avait reçu plus de 304 000 voix, soit 4,6 % et 15 sièges.

Si Benito Mussolini voulait avoir un gouvernement stable et dépasser sa situation de minorité avec 35 députés, il lui fallait conquérir la majorité, en brisant le PSI et en scindant le Parti Populaire italien pour qu’une partie le rejoigne.

Le PSI et le PCI ne pensaient pas que cela soit faisable : ils s’attendaient à une répression, mais dans un cadre légal ou para-légal. A leurs yeux, le fascisme serait intégré lentement, mais sûrement, dans les institutions. Pourquoi en serait-il autrement, alors que le biennio rosso avait échoué, que le prolétariat avait vu ses principales structures pratiquement démantelées ?

Dans son article pour l’Internationale Communiste sur les origines du cabinet Benito Mussolini, Antonio Gramsci ne parle ainsi pratiquement pas des fascistes : pour lui, c’est juste un aléa de la vie politique italienne.

Dans l’Ordre Nouveau, qui paraît désormais clandestinement, on lit le 21 novembre 1922, dans la déclaration du PCI quant à sa presse supprimée par les fascistes, on peut lire :

« La fusion de tous les partis bourgeois autour du fascisme est une confirmation de l’exactitude de notre critique. Le fascisme au gouvernement démontre beaucoup mieux que certaines de nos conférences qu’une période révolutionnaire s’est ouverte.

La mort de la démocratie coïncide avec l’agonie de la classe dominante.

Que demande le prolétariat au nouveau gouvernement ? Rien. Nous donnerez-vous peu ou beaucoup de libertés ? Nous nous servirons de cette liberté que vous nous donnerez. Les bribes de libertés n’existeront que quelques heures et nous les emploierons de manière rentable.

Vous, les fascistes, vous êtes les continuateurs et les héritiers légitimes de toute la tradition politique de la bourgeoisie italienne. »

La gauche italienne n’avait pas compris que le fascisme n’était pas une simple forme particulière de la démocratie bourgeoise, mais sa transformation nécessaire sous la pression des monopoles, dans le cadre de la concurrence au sein même des fractions de la bourgeoisie.

jeudi 20 octobre 2016


L’Italie fasciste et l’antifascisme