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L’Inde et la tentative de donner naissance à une nation « safran »

Ces dix dernières années, l’Inde a beaucoup changé, et en même temps elle n’a pas changé. C’est la réalité complexe et perturbante des pays semi-coloniaux semi-féodaux faisant face à une modernisation, comme l’a expliqué le grand matérialiste dialectique afghan Akram Yari.

Bien entendu, le mode de production indien n’a pas changé dans sa nature ; c’est la substance sociale qui a connu des changements massifs dans son expression. Le système traditionnel de castes du village a été transformé ; il est toujours là, mais sous une autre forme.

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Dans ce processus, « l’Inde » apparaît : comme nation, comme unification. Il y a toujours moins d’espace pour un culte spécifique local, qu’il soit hindou ou musulman, la tendance est à l’union, par l’État, par en-haut.

Dans ce contexte, un effet secondaire est le soutien massif à Narendra Modi et son Bharatiya Janata Party (BJP- « parti du peuple indien ») aux élections qui ont commencé au début d’avril et se terminent à la mi-mai 2014.

Cela signifie que l’Inde aura certainement un premier ministre et un principal parti des partisans de l’idéologie ultra-nationaliste, principalement soutenue par les six millions de membres de la paramilitaire Rashtriya Swayamsevak Sangh (« organisation des volontaires nationaux »), mais ayant également un soutien populaire massif. L’ensemble de la classe dominante indienne attend cela, de manière pratiquement officielle comme cela est expliqué dans la presse économique.

C’est de fait quelque chose de très important dans l’histoire de l’Inde, parce que c’est une modernisation « safran » du pays, avec une multitude de dangers pour les masses et la révolution démocratique.

En fait, nous passons de l’Inde arriérée des années 1960, où l’État était une administration fondée sur la brutalité, la corruption et l’amateurisme, à une Inde « modernisée » avec la même base sociale mais avec un État plus moderne, adapté aux exigences de la nouvelle situation en Inde et dans le monde.

La campagne en faveur de Narendra Modi joue ici un rôle clef. Durant les élections et jusqu’à la mi-mai, le BJP aura organisé 5827 réunions électorales de tout type, Modi « apparaissant » même au moyen d’une technologie 3D dans 1950 meetings dans tout le pays !

Au début des années 1970, il y a déjà eu une telle campagne, fondée surtout sur une seule personne présentée comme le sauveur : ce fut avec Indira Gandhi, avec son slogan « Garibi hatao », ce qui signifie « abolir la pauvreté » en hindi. Le parti du Congrès était alors le vrai cœur de l’État indien, c’était la clef de la stabilité, dans la situation complexe de la soumission à à la fois l’impérialisme américain et le social-impérialisme soviétique.

De nos jours, Modi a comme slogan « Congress Mukt Bharat », ce qui signifie « Une Inde libre du Congrès ». Le romantisme du BJP prétend que tous les problèmes viennent du parti du Congrès, le parti principal depuis l’indépendance. Le problème ne serait pas la réalité semi-coloniale semi-féodale, mais une manière incorrecte de gérer l’État.

Voici comment Modi présente cette idéologie :

Modi-3« Le peuple de l’Inde a décidé de déraciner le Congrès. Congress Mukt Bharat BJP ka naara nahi hai, jan jan ka sankalp hai. Quand je dis Congress Mukt Bharat, je ne veux pas dire seulement les dirigeants du parti du Congrès, mais la culture que le Congrès a été amené à représenter.

De multiples manières, par différents dirigeants et partis, la culture du Congrès s’est répandu à travers l’Inde. L’Inde a besoin de se libérer de cela.

Que cela soit la politique dynastique, le népotisme, la corruption, le communautarisme, les divisions de la société ou la pauvreté, se libérer de tout cela, c’est ce que je veux dire par Congress Mukt Bharat. »

Cela signifie que l’Inde fait face, comme phénomène principal, à un nationalisme hindou conquérant les masses en proposant une alternative à la situation présente. C’est une vague safran terriblement forte, un danger contre-révolutionnaire majeur.

L’hindouisme, avec toute son histoire complexe, joue ici un rôle majeur comme outil idéologique pour mobiliser les masses dans le sens de la modernisation de la réalité semi-coloniale semi-féodale. Et ce n’est pas la première fois que l’hindouisme se transforme, il a une forte possibilité d’évolution, à travers les luttes de classe de l’histoire indienne.

Cette modernisation sera brutale ; le fantôme des « violences du Gujarat », de l’époque où Modi était le premier ministre du Gujarat, plane sur les élections : la violence hindou avait suivi la violence musulmane, de manière plus dure et avec une tolérance certaine de l’État local, qui a également amené beaucoup de « modernisation » dans l’économie là-bas.

En fait, Modi porte officiellement la ligne consistant à faire de l’Inde une puissance « économique » et « spirituelle » (et même une « superpuissance » dans une conception fantasmagorique) ; l’hindouisme, comme idéologie féodale, est en passe d’être modernisée pour amener une mobilisation de masse, dans le cadre d’une Inde semi-coloniale semi-féodale changée (au sens de modernisée).

Quels sont ces changements ? Un aspect très important est la formation, par la « révolution verte », d’une base féodale forte et « moderne » dans l’agriculture, dont la production de céréales est passée de 50,8 millions à 263 millions de tonnes de 1951 à 2013. La majorité de la population laborieuse – 52 % - est toujours active dans l’agriculture, pour seulement 14 % dans l’industrie.

67 % des gens utilisent encore des produits élémentaires, comme la bouse de vache, les résidus de récolte, le bois de chauffage, pour faire du feu pour la cuisine, 53 % n’ont pas de toilette, la moitié des gens n’ont pas l’électricité.

Mais en même temps, l’Inde est une puissance nucléaire ; 850 millions de gens ont un téléphone portable, 43 % des foyers ont la télévision, et 80 % des villages ont au moins une ligne électrique. Il y a également en Inde 27 villes dépassant un million de personnes.

En raison de cela, l’État ne peut pas rester comme il est, fait d’amateurisme ; il y a besoin d’une nouvelle idéologie et d’une nouvelle organisation, avec davantage d’emprise sur la population, afin d’être en mesure de mobiliser dans les sens des réformes nécessaires. En fait, l’Inde est en train de devenir un État fasciste qui est plus moderne, davantage capable de centraliser et de généraliser un mouvement unique.

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Ce processus état inévitable ; comme la révolution démocratique n’a pas eu lieu, c’est l’État qui organise l’unification de la nation. Et comme la substance sociale est profondément anti-démocratique, l’affirmation de la nation apparaît par l’intermédiaire d’une idéologie « safran ».

Avec cet arrière-plan, nous pouvons voir que la Guerre Populaire, conduite par le Parti Communiste d’Inde (maoïste), joue un rôle d’importance, comme fer de lance de la question démocratique. Mais le problème est que le régime semi-colonial semi-féodal a réussi à faire une nouvelle impulsion, parvenant à une nouvelle étape qui a besoin d’être comprise.

Nous pouvons voir ici la « carte » de ce qui arrive :

« S’appuyant sur les thèses du Président Mao, il [le Président Gonzalo] nous dit que le capitalisme bureaucratique a cinq caractères :

1) C’est le capitalisme bureaucratique c’est le capitalisme que l’impérialisme développe dans les pays arriérés et qui comprend les capitaux des grands propriétaires terriens, des grands banquiers et des magnats de la grande bourgeoisie.

2) Il exploite le prolétariat, la paysannerie et la petite bourgeoisie et limite la bourgeoisie moyenne.

3) Il passe par un processus qui fait que le capitalisme bureaucratique se combine avec le pouvoir de l’Etat et devient capitalisme monopoliste étatique, compradore et féodal ; il en découle qu’en un premier moment il se développe comme grand capital monopoliste non étatique, et en un deuxième moment - quand il se combine avec le pouvoir de l’Etat - il se développe comme capitalisme étatique.

4) Etant arrivé au plus haut degré de son développement, il fait mûrir les conditions pour la révolution démocratique ; et

5) Confisquer le capitalisme bureaucratique est la clé pour mener à bonne fin la révolution démocratique, et décisif pour passer à la révolution socialiste.

Le Président Gonzalo voit que le capitalisme bureaucratique est le capitalisme qui engendre l’impérialisme dans les pays arriérés, qu’il est lié à la féodalité caduque et soumis à l’impérialisme, phase supérieure du capitalisme. » (Parti Communiste du Pérou : La révolution démocratique

La montée de Modi, de l’Etat, témoigne du passage à une nouvelle étape ; c’est ce qui doit être compris par le camp de la révolution démocratique.

mercredi 30 avril 2014


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