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L’Éthique de Spinoza – 5e partie : la dimension messianique

Si l’on veut résumer très simplement la pensée de Spinoza, voici ce qu’il faudrait dire, et que seul le matérialisme dialectique permet de synthétiser. Aristote a conçu le monde comme une suite de causes et de conséquences, approche exigeant un démarreur qui est le moteur non mu, c’est-à-dire Dieu.

Spinoza reprend cette conception, cependant il donne un sens aux conséquences. L’épicurisme, cette forme de matérialisme très développé, ne parvenait pas à saisir l’univers comme ensemble organisé et tout ce qui arrivait existait selon lui par hasard, les atomes s’entrechoquant.

Le stoïcisme avait perçu la nature organisée du monde, mais considérait que le sens en était arbitraire.

Spinoza intervient alors et explique que les accidents, les phénomènes qui se déroulent partout et tout le temps, sans raison directement apparente, sont en réalité différents modes d’expression de l’ensemble, du tout c’est-à-dire de Dieu.

C’était la un renversement formidable. L’athéisme, au lieu de nier simplement Dieu, affirmait alors que Dieu était en réalité la nature, l’univers et que l’existence matérielle relevait non pas de matière locale, isolée, mais du mouvement de l’ensemble de la matière.

Les existences différentes, par exemple des éléphants et des fourmis, sont des modes ; l’ensemble des modes forme ce qu’on appelle Dieu.

Spinoza est ici spécifiquement issu de la culture intellectuelle juive, car il conserve l’unicité complète du divin et également son caractère incompréhensible. En effet, l’humanité n’est qu’un mode et par conséquent n’est pas en mesure de se mettre au niveau de l’ensemble des modes, de se transcender.

De plus, la religion juive s’est développée comme religion nationale, en attente d’une rédemption historique. Spinoza conserve cet aspect en plaçant Dieu au sein de la matière et non pas dans un au-delà inaccessible.

Toutefois, Dieu perd son caractère personnel et il n’y a pas de messie individuel se révélant à la face du monde : il y a un ordre naturel nécessairement juste s’exprimant de la réalité elle-même.

On retrouve ici un aspect très particulier au judaïsme, à savoir la question de la présence effective de Dieu dans le monde. Dans le christianisme, Jésus est le Fils de Dieu ; dans l’Islam, Mahomet est l’homme le plus parfait. Dans les deux cas, il y a une dimension magique de ces prophètes en contact direct avec Dieu (voire pour le Christ en étant Dieu, mais pas le Père ni le Saint Esprit), dans le prolongement de la figure de Moïse.

Or, la figure du messie dans le judaïsme est tout à fait différente, puisque le messie est un homme, sans aucune capacité magique, sans pouvoirs hors normes. Sa nature est historique et uniquement historique. Il en va de même de la figure du Messie attendu, simple mortel sans pouvoirs magiques.

Cela change tout et permet l’avènement de la pensée de Spinoza. En effet, le rétablissement de l’ordre divin passe par un être uniquement matériel dans le judaïsme et par conséquent, Dieu est dans la matière elle-même.

C’est là bien entendu une contradiction fondamentale avec ce que prétend le judaïsme en tant que religion, et cela explique pourquoi les éléments rompant avec la religion se tournent aisément vers un engagement social et matériel.

Cela explique aussi le développement du sionisme en tant que forme politico-religieuse idéaliste de réalisation matérielle de l’ordre naturel-divin (et plus l’échec matériel, de type socialiste, est patent, plus l’ancrage dans le mysticisme religieux est puissant, comme le montre l’évolution de la société israélienne).

Dieu est donc non pas seulement la substance suprême, mais la seule substance et la réalité doit en revenir à ce qu’elle est : un simple aspect, un simple mode du grand ensemble divin. L’affirmation de cela, sous la forme d’une « éthique », est en soi un acte politique de type messianique.

On sait que Spinoza n’a voulu que la publication de l’Éthique ne soit réalisée qu’après sa mort. Il y a deux possibilités pour cela. La première consiste en l’explication traditionnelle comme quoi une publication de son vivant aurait été trop risquée. Cela est tout à fait possible.

Néanmoins, on peut faire une seconde hypothèse : celle où Spinoza passe le flambeau, transmettant la mission à accomplir au messie potentiel du prochain cycle historique.

Mais y a-t-il un tel concept dans l’Éthique de Spinoza ? Et s’il a raison au sujet d’un ordre divin naturel, alors pourquoi cet ordre semble-t-il être transgressé ?

La réponse à la première question est positive et va de pair avec la conception juive des cycles historiques où le messie peut apparaître à chacun d’entre eux. En effet, tout est une question interne, propre au système.

Le judaïsme a une lecture idéaliste du monde, où un Dieu en fait national s’adresse à la nation et promet son maintien, puis son retour dans la sphère politique. Le peuple juif attend religieusement un retour national et politique.

Spinoza renverse l’attente, en niant un Dieu anthropocentrique. Il ne s’agit donc pas d’attendre un changement politique par en haut, mais de construire une morale, une éthique, conforme à ce qui est juste par nature dans notre monde.