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L’Éthique de Spinoza – 1re partie : le principe de totalité

Lorsqu’on se demande pourquoi on existe, on trouve déjà un fait évident fournissant un début d’explication : on a des parents. On appartient de ce fait à l’espèce humaine, dont on voit chaque jour de ombreux représentants.

Mais pourquoi le monde existe-t-il, d’où vient-il, pourquoi existe-t-il ? Les religions ont tenté, à travers les siècles, de fournir une réponse qui, comme on le sait, est fondamentalement anthropocentrique.

A cela, Spinoza répond comme les autres matérialistes avant lui : le monde existe, car il existe. C’est même la première définition donnée dans l’Éthique, dès les premières lignes de l’ouvrage :

« J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence ; autrement dit, ce dont la nature ne peut être conçue comme existante. »

On peut se poser des questions sur ce qui existe dans le monde, mais nullement sur le monde lui-même, dont l’existence s’impose à nous.

Nous-mêmes n’en sommes qu’une composante. Et ce monde, c’est-à-dire l’univers, est infini et éternel, contrairement à nous qui n’en sommes qu’un élément, seul le monde existant d’ailleurs en tant que tel, en tant que système. Seule compte la totalité, car elle seule existe.

C’est là une affirmation matérialiste bouleversante, qui a de fait bouleversé. Spinoza est notre titan, il a été l’étendard de tous les matérialistes découvrant son oeuvre peu après sa mort.

Il a fait trembler tous les réactionnaires d’Europe, faisant se saisir d’effroi les partisans des religions en Europe. Il a fait battre les cœurs de touts les progressistes, qui savaient que désormais l’athéisme, non pas comme simple négation de Dieu, mais comme affirmation de la matière comme infinie et éternelle, c’est-à-dire le matérialisme, disposait de son porte-drapeau.

Le spinozisme portait le flambeau de la libération de l’Humanité et encore aujourd’hui, Spinoza doit être salué comme notre grand précurseur, celui qui met un terme au Moyen-Âge et annonce le matérialisme dans son développement dialectique.

Voilà pourquoi les religieux et les cléricaux n’ont eu de cesse de diffamer Spinoza, de fausser l’interprétation de son oeuvre. Les religions savent que leur fondement est anéanti avec Spinoza, qui affirme la possibilité de connaître sur Terre, et non au Ciel, la « béatitude suprême ».

De toutes les religions, celle qui tremblait historiquement le plus fut le judaïsme. Car Spinoza est un penseur juif, tant sur le plan de la culture que sur le plan intellectuel et religieux. Il est même le point le plus abouti du judaïsme en tant que religion, représentant sa fusion dans l’universel.

Jésus-Christ avait également essayé cela, en tout cas dans l’interprétation de Paul, qui fait du christianisme un universalisme, amenant un nouveau Testament pour tous et toutes. Il y a cependant une différence de taille : Jésus-Christ tente de dépasser le judaïsme en universalisant le peuple élu, en restant donc sur le terrain de l’anthropocentrisme.

Spinoza, quant à lui, le fait en se mettant au niveau de l’univers lui-même, en assumant, tel un cosmologiste matérialiste qu’il fut, le caractère organisé de l’univers formant par ailleurs une seule et même chose, la seule chose existante d’ailleurs, tous les éléments séparés, dont l’humanité, n’étant qu’un aspect de l’ensemble.

Une thèse immédiatement compréhensible pour le judaïsme, qui pour cette raison n’osera même pas expliquer dans son texte d’exclusion de Spinoza de la communauté juive, avec appel fait à Dieu pour qu’il soit maudit, de quoi Spinoza a été coupable...

Puis, depuis cette époque, le judaïsme n’a cessé de tout faire pour s’éloigner de la position de Spinoza, qui est pourtant la conclusion logique de toute pensée juive conséquente, se débarrassant des préjugés féodaux et religieux, du mysticisme et des croyances.

On s’imagine bien, vu cela, à quel point Spinoza est resté prudent.

Du point de vue de l’observateur médiéval, le plan de l’Éthique n’a rien de choquant, il n’interpelle pas. On trouve en effet cinq parties, dont l’ordre apparent est conforme à la lecture religieuse du monde (que ce soit, donc, le christianisme, mais aussi le judaïsme, dont est par ailleurs issu Spinoza, l’Islam, ou encore le platonisme, le néo-platonisme, etc.).

Les voici, avec les titres choisis par Spinoza :

1. De Dieu

2. De la nature et de l’origine de l’âme

3.De l’origine et de la nature des affections

4. De la servitude de l’homme

5. De la liberté de l’homme

En apparence, rien de choquant à ce plan tout à fait traditionnel. On commence par constater le caractère absolu de Dieu, pour ensuite explique que les âmes en sont issus. Les âmes, de par leur liaison à la matière, c’est-à-dire au corps, disposent d’affections.

Enfin, il se pose la question de savoir dans quelle mesure le libre-arbitre humain existe par rapport à Dieu : de ce fait, un lecteur de l’époque irait pratiquement directement regarder les chapitres 4 et surtout 5, afin de satisfaire sa curiosité quant au choix de l’auteur entre catholicisme et protestantisme, ou bien entre le judaïsme et l’Islam.

Quant au lecteur moderne, il considérerait ce plan comme obscur, voire franchement insipide s’il ne savait pas que Spinoza aurait une conception panthéiste du monde et que sa définition de Dieu serait particulière, aussi son attention se porterait-elle surtout sur le premier chapitre.

En réalité, pour saisir Spinoza et son œuvre, il faut comprendre qu’il ne connaît pas le matérialisme anglais, ni le matérialisme français, qui tous deux portent leur attention sur le particulier, afin de faire avancer le progrès technique nécessaire à une classe, la bourgeoisie, qui réfute toute vision d’ensemble qu’elle relie à la féodalité, la religion, etc.

Il s’agit chez ces matérialismes d’un reflet du mode de production capitaliste, fondé sur le capitaliste comme individu entrepreneur en quête de profit. Spinoza, bien entendu, est cependant influencé par cela également, ce qui amène une relative incohérence dans son éloge de la totalité.

Spinoza connaît par contre toute la littérature religieuse européenne et moyen-orientale, les principales thèses des religions juive, catholique et musulmane, avec leurs variantes. Il connaît également les principaux philosophes historiques, Platon et Aristote, respectivement représentant l’idéalisme et le matérialisme. Il s’appuie nettement également sur la tradition de l’averroïsme, posant les mêmes questions - réponses que l’averroïsme latin.

Cependant, Spinoza a l’extrême prudence de ne citer personne. Ses thèses sont, de ce fait, non pas tant maquillées que présentées de la manière la plus neutre qui soit, au moyen par ailleurs de séries de proposition logique. L’Éthique de Spinoza se veut « démontrée suivant l’ordre géométrique ».

Spinoza alterne ainsi définitions, explications, axiomes, propositions, démonstrations, corollaires, scolies, postulats, le tout formant un immense mécano logique où toutes les propositions s’emboîtent les unes dans les autres, pour n’en former qu’une seule : l’univers est un tout et lui seul existe réellement, tout le reste n’étant qu’un aspect de l’existence de celui-ci.

C’est une thèse absolument matérialiste, formant ce qu’on appelle le monisme ; une thèse inacceptable pour les féodaux ayant besoin d’un Dieu « personnel », incompréhensible pour des bourgeois ayant considéré comme « fou » le principe de totalité.