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L’Éthique de Spinoza – 10e partie : la tentative de Spinoza et le monisme matérialiste dialectique

De la question du pilote et du navire fait que Spinoza n’a pas été en mesure d’affirmer un matérialisme total, où la matière cherche le meilleur et où par conséquent la matière vivante est à défendre dans sa quête pour persévérer dans son être.

On a la preuve de cet échec avec la définition du bonheur donné par Spinoza, qui est exactement la même que l’averroïsme, elle-même étant la même qu’Aristote. La connaissance raisonnée, contemplant l’univers, suffirait en soi.

Spinoza dit ainsi :

« Les désirs qui suivent de notre nature de façon qu’ils se puissent connaître par elle seule sont ceux qui se rapportent à l’âme en tant qu’on la conçoit conne composée d’idées adéquates.

Pour les autres désirs, ils ne se rapportent à l’âme qu’en tant qu’elle conçoit les choses de manière inadéquate (…).

Il est donc utile avant tout dans la vie de perfectionner l’entendement ou la raison autant que nous pouvons.

Et en cela seul consiste la félicité suprême ou béatitude de l’homme, car la béatitude de l’homme n’est rien d’autre que le contentement intérieur lui-même, lequel naît de la connaissance intuitive de Dieu, et perfectionner l’entendement n’est aussi rien d’autre que connaître Dieu et les attributs de Dieu et les actions qui suivent de la nécessité de sa nature.

C’est pourquoi la fin ultime d’un homme qui est dirigé par la raison, c’est-à-dire le désir suprême par lequel il s’applique à gouverner tous les autres [désirs], est celui qui le porte à se concevoir adéquatement et à concevoir adéquatement toutes les choses pouvant être pour lui objets de connaissance claire.

Il n’y a donc point de vie conforme à la raison sans la connaissance claire et les choses sont bonnes dans la mesure seulement où elles aident l’homme à jouir de la vie de l’âme, qui se définit par la connaissance claire. »

On a ici un raisonnement qui est à la fois son propre début et sa propre fin. Ce qui fait que l’être humain a une dignité... est qu’il puisse raisonner, atteignant ainsi l’universel. Mais en même temps, sa nature tient justement à ce qu’il peut le faire. Le seule problème étant que les passions le dispersent, l’attirant vers des choses particulières, empêchant les « actions droites » et réduisant la connaissance à être mutilée.

« Mais la puissance de l’homme est extrêmement limitée et infiniment surpassée par celle des causes extérieures.

Nous n’avons donc pas un pouvoir absolu d’adapter à notre usage les choses extérieures.

Nous supporterons toutefois d’une âme égale les événements contraires à ce qu’exige la considération de notre intérêt, si nous avons conscience de nous être acquittés de notre office, savons que notre puissance n’allait pas jusqu’à nous permettre de les éviter, et avons présente cette idée que nous sommes une partie de la nature entière, dont nous suivons l’ordre.

Si nous connaissons cela clairement et distinctement, cette partie de nous qui se définit par la connaissance claire, c’est-à-dire la partie la meilleure de nous, trouvera là un plein contentement et s’efforcera de persévérer dans ce contentement.

En tant en effet que nous sommes connaissant, nous ne pouvons rien appéter que ce qui est nécessaire ni, absolument, trouver de contentement que dans le vrai ; dans la mesure donc où nous connaissons cela droitement, l’effort de la meilleure partie de nous-même s’accorde avec l’ordre de la nature entière. »

Comment Spinoza aurait-il pu résoudre le problème ? En fait, il faut plonger ici dans l’approche même de Spinoza. Celui-ci n’était pas un cabaliste, puisque pour lui Dieu est intégré dans notre monde, au point d’être notre monde. Cependant, il répond forcément aux arguments cabalistes, puisque lui-même est issu du judaïsme, dont la Kabbale est une partie théologiquement incontournable pour cette religion.

Le problème se pose de la manière suivante : les kabbalistes ont tout à fait compris qu’il existait une contradiction entre la conception d’un Dieu infini et d’un monde fini. Voici comment le kabbaliste Moïse Cordovero pose le problème, dans un texte kabbaliste de première importance, le Pardes rimmonim :

« Nous poserons une question qui a embarrassé plusieurs adeptes de la Cabale, à savoir si l’Infini, le Roi des Rois, le Très Saint, béni soit-il, a ou non en son pouvoir d’émaner plus que ces Dix Sefirot [l’équivalent des sphères néo-platoniciennes ou bien des anges, c’est-à-dire des intermédiaires entre Dieu et le monde matériel], si nous pouvons nous exprimer ainsi.

La question est légitime, car dans la mesure où il est dans la nature de sa bienveillance de s’épancher en-dehors de lui, et où cela ne dépasse pas sa puissance, on peut à juste titre se demander pourquoi il n’a pas produit des centaines de millions d’émanations.

Il devrait, en effet, lui être possible de produire plusieurs fois Dix Sefirot de la même façon qu’il a produit le monde. »

On l’aura compris, Spinoza répond simplement que justement Dieu a donné naissance à plusieurs fois Dix Sefirot, qu’il consiste en réalité en une infinité de choses, sans aucune limite, ce qui est de manière logique la seule conclusion logique du fait qu’une chose infinie produise quelque chose de manière naturelle.

Les kabbalistes ont, de leur côté, apporté la seule réponse cohérente du point de vue religieux, au moins concernant le judaïsme. Dieu a les moyens de choisir, ne dépendant pas de sa propre nature, et surtout il s’est « rétracté », afin de laisser la place à un monde fini.

Ce repli de Dieu sur lui-même, comme acte de bonté d’un être infini pour permettre à des êtres finis d’exister, est la seule conclusion logique de l’existence d’un monde matériel d’un Dieu étant absolument tout... à moins de ne s’orienter sinon vers la position de Spinoza et de faire de Dieu tout simplement le Cosmos, l’Univers, la Nature.

Aucune autre proposition n’est tenable, car sinon on obtient un Dieu qui n’est pas en mesure de créer plus qu’il ne l’a fait, ce qui s’oppose à la définition de Dieu.

Il faut donc soit considérer cela comme un mystère, soit puiser dans la Kabbale l’idée d’un monde exprimant un trop-plein de bonté de l’infini au point de laisse de la place pour le fini (qui va alors refusionner avec l’infini à la fin des temps, ce qui montre à quel point cette conception est un mélange de néo-platonisme et de judaïsme).

Spinoza, de son côté, considère que le concept de Dieu implique la réalisation de celui-ci comme absolu :

« Tout ce qui est au pouvoir de Dieu est nécessairement. »

On a remarqué dans la citation du kabbaliste Cordovero que Dieu est présenté comme le Roi des Rois ; citons ici Spinoza, qui fait directement allusion à cette conception :

« On compare, en effet, très souvent, la puissance de Dieu à celle des Rois (…). Nul, en effet, ne pourra percevoir correctement ce que je veux dire s’il ne prend garde à ne pas confondre la puissance de Dieu avec la puissance humaine ou le droit des Rois. »

Il y a ici un point important et le problème de fond qui apparaît alors est que Spinoza maintient une opposition au sein de sa vision de Dieu. Ces deux concepts de Spinoza sont extrêmement connus en philosophie, existant avant lui également : ceux de nature naturante et de nature naturée.

Ces deux concepts, qui se répondent et forment deux aspects d’une même contradiction du point de vue du matérialisme dialectique, sont la conclusion logique de la conception d’un Dieu qui est tout et qui existe sous la forme de différents « modes » formant les différents aspects de la réalité matérielle.

Voici ce que dit Spinoza dans L’Éthique :

« Avant d’aller plus loin, je veux expliquer ici ou plutôt faire remarquer ce qu’il faut entendre par Nature naturante et par Nature naturée.

Car je suppose qu’on a suffisamment reconnu par ce qui précède, que par nature naturante, on doit entendre ce qui est en soi et est conçu par soi, ou bien les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire (par le Corollaire 1 de la Proposition 14 et le Corollaire 2 de la Proposition 16) Dieu, en tant qu’on le considère comme cause libre.

J’entends, au contraire, par nature naturée tout ce qui suit de la nécessité de la nature divine, ou de chacun des attributs de Dieu ; en d’autres termes, tous les modes des attributs de Dieu, en tant qu’on les considère comme des choses qui sont en Dieu et ne peuvent être ni être conçues sans Dieu. »

Il y a ici une opposition entre Dieu et ce qu’il produit, rendue nécessaire chez Spinoza car Dieu produit des modes et le monde consiste en la réalisation de ces modes.

Mais le matérialisme dialectique que la réalisation de ces modes consiste en les modes eux-mêmes, que l’instabilité du monde tient au mouvement, car les modes ne sont pas éternels. Là est la différence.

Spinoza ne pouvait pas résoudre le problème sans la classe ouvrière, mais il a atteint le point le plus haut du matérialisme avant la compréhension de la signification du mouvement, en tant que propriété de la matière. Spinoza était obligé de couper en deux la notion de réalité, de maintenir une approche déiste, avec Dieu comme démarreur, même si Dieu est aussi la totalité matérielle l’univers.

Cependant, il a développé la notion de psychologie propre aux individus, faisant en pratique se fusionner les deux matérialisme historiques : celui d’Aristote et celui d’Epicure.