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Klement Gottwald : La lutte pour le travail, le pain, la paix − 1935

Discours prononcé à la séance du 7 août 1935 du 7ème Congrès mondial de l’Internationale Communiste

CAMARADES,

Ce n’est pas par hasard que le VIIe congrès de notre Internationale se déroule au milieu de la plus grande attention du monde entier, de nos amis comme de nos ennemis.

C’est parce que nous discutons ici et que nous résolvons les questions les plus actuelles, se rapportant à la vie quotidienne du peuple travailleur du monde entier. C’est parce que, après six années d’une crise économique extraordinaire dans tous les pays capitalistes, alors que le socialisme est vainqueur sur un sixième du globe, le monde entier veut entendre la voix de ceux qui ont accompli ce « miracle », la voix des bolcheviks. C’est, enfin, parce que notre congrès indique les tâches essentielles, décisives, qui doivent être réalisées, celles qui doivent être réalisées aujourd’hui pour que le peuple de tel ou tel pays puisse créer demain les prémices permettant la réalisation du même « miracle », c’est-à-dire parce que notre VIIe congrès a placé au centre de la politique des Partis communistes la tâche de réaliser l’unité d’action et le front populaire à l’échelle nationale et internationale contre l’offensive du capitalisme, contre le fascisme, pour la paix et contre la guerre impérialiste.

Il est clair que tout cela devait inévitablement éveiller − et a, en effet, éveillé − l’attention du monde entier :

La colère des fascistes et de leurs complices dans tous les pays devant les efforts des communistes pour réaliser le front unique de tous les adversaires du fascisme, sans tenir compte de ce qui les sépare des partisans du camp antifasciste provenant de l’opposition petite-bourgeoise ;

La crainte de tous les éléments fascistes et impérialistes qui veulent provoquer des guerres de brigandage, afin de réaliser, par le fer et par le feu, un nouveau partage du monde aux dépens des petites nations et de l’Union soviétique ;

Les craintes de tous les chefs social-démocrates réactionnaires qui, malgré toutes les expériences, si funestes au peuple travailleur, veulent continuer leur politique de collaboration de classes et, dans l’intérêt de cette même politique, rejettent le front unique du prolétariat et prolongent ainsi la scission dans les rangs de la classe ouvrière ;

Les espoirs chez tous ceux qui, de la réalisation de l’unité d’action du prolétariat et du front populaire à l’échelle nationale et internationale, attendent avec juste raison que le calvaire gravi par le peuple travailleur d’Allemagne, leur soit épargné.

Le VIIe congrès de notre Internationale et, surtout, le discours du camarade Dimitrov, ont clairement démontré que, de notre côté, non seulement il n’existe aucun obstacle à la réalisation immédiate de l’unité d’action de la classe ouvrière dans chaque pays et dans le monde entier, mais qu’au contraire nous autres, communistes, nous faisons tout ce qui est possible pour écarter les obstacles existants.

Il existe des gens − le camarade Dimitrov les a qualifiés avec beaucoup d’à-propos de « poules politiques » − qui se figurent que les communistes ont abandonné ou atténué leurs principes. Comme c’est ridicule ! Une Internationale dont le Parti dirigeant édifie le socialisme sur un sixième du globe, alors que le monde capitaliste se débat dans un chaos sans issue et retombe dans la barbarie moyenâgeuse ; une Internationale, dont les principes directeurs· ont subi leur examen historique, à un moment où tous les systèmes, toutes les théories et toutes les tactiques adverses ont définitivement échoué ; une Internationale qui applique l’enseignement génial de Lénine et de Staline − une telle Internationale n’a vraiment pas besoin de changer quoi que ce soit à ses principes. Si nous changeons quelque chose, ce sont les formes et les méthodes pour que, dans la situation changée, nous puissions faire pénétrer encore plus profondément dans les masses nos principes fondamentaux, pour réaliser l’unité d’action de la classe ouvrière, pour nous défendre et pour attaquer l’ennemi de classe. Et ces messieurs en sentiront bientôt, espérons-le, les résultats à leur propre dépens.

En Tchécoslovaquie également, le VIIe congrès de l’Internationale communiste a provoqué une Grande attention. Et avec raison ! Car, en Tchécoslovaquie, la réalisation de l’unité d’action de la classe ouvrière contre l’offensive du Capital, contre le fascisme, pour la paix et contre la guerre impérialiste, est aussi urgente que dans les autres pays capitalistes.

Les attaques du Capital contre le niveau de vie des masses travailleuses continuent. Il existe en Tchécoslovaquie environ 800.000 chômeurs. L’allocation qu’ils reçoivent est infime, une partie importante des sans-travail ne touche, en général, aucune allocation. Le salaire des ouvriers occupés est bas, alors que, parallèlement, le coût de la vie ne cesse d’augmenter. La paysannerie travailleuse et les artisans sont ruinés par les impôts, par les dettes, les intérêts qu’elles nécessitent, et par la concurrence du grand capitalisme. Il existe en Tchécoslovaquie des régions tout entières, comme les régions allemandes, l’Ukraine carpathique, la Slovaquie, où la famine règne. Tout le fardeau de la crise a été rejeté sur le dos des travailleurs. Quoi de plus urgent que de créer un puissant front unique de la classe ouvrière et de lutter en commun pour que les charges de la crise soient rejetées sur les capitalistes ?

Le danger fasciste s’accroit. Lors des élections parlementaires de mai 1935, l’agence hitlérienne en Tchécoslovaquie, le « Front patriotique des Allemands des Sudètes », est devenu le plus fort parti de Tchécoslovaquie. Certes, le fascisme tchèque n’a pas obtenu, au cours de ces élections, il s’en faut de beaucoup, les grands succès qu’il attendait ; ce serait pourtant une faute que de sous-estimer le danger fasciste, et cela d’autant plus que l’appareil d’État est pénétré d’éléments fascistes plus ou moins avoués et que même dans les partis bourgeois de la coalition il existe également des ailes réactionnaires influentes qui ne sont pas si éloignées des fascistes. Quoi de plus urgent dans ces circonstances que de réunir dans un seul camp toutes les forces antifascistes, pour que ce qui s’est passé en Allemagne ·ne se répète pas en Tchécoslovaquie.

L’impérialisme allemand menace toute une série de pays. La Tchécoslovaquie est parmi les premiers qui se trouvent à sa portée. Le peuple tchèque est menacé de perdre son indépendance nationale. Les populations allemande, slovaque, hongroise, ukrainienne et polonaise de Tchécoslovaquie sont en danger de tomber sous la botte du fascisme allemand, hongrois et polonais. Le peuple travailleur de toutes les nationalités de Tchécoslovaquie a un intérêt vital au maintien de la paix et à une alliance étroite avec l’Union soviétique. En attendant, les sinistres forces de la réaction trament des intrigues pour détourner la Tchécoslovaquie de l’alliance avec l’Union soviétique et pour l’entraîner dans la politique belliqueuse de l’Allemagne fasciste. Quoi de plus important dans cette circonstance que l’union des amis de la paix et de tous les adversaires de la guerre impérialiste dans un seul front et leur lutte commune contre ce danger ?

Il est évident qu’il ne faut plus perdre un temps si précieux.

Ni Hitler, ni la réaction tchèque ne restent les bras croisés. Hitler met tout en œuvre pour obtenir, à l’aide de son agence en Tchécoslovaquie, le « Front patriotique », un rapprochement avec les milieux réactionnaires de la bourgeoisie tchèque, slovaque et hongroise. Son premier objectif, c’est de modifier la ligne de la politique étrangère de la Tchécoslovaquie et de faire de Prague une succursale de Berlin fasciste. Pour les fascistes tchèques, les Preiss et Stribrny, les éléments réactionnaires des partis agrariens et clérical tchèque, les Stroupal, Kyjovsky et Stasek, pour les réactionnaires slovaques et hongrois, les Hlinks et Esterhazy − pour tous ceux-là, les bons rapports entre la Tchécoslovaquie et l’Union soviétique sont comme une épine dans l’œil. Leur haine commune de tout ce qui est socialiste, prolétarien et progressiste pousse toutes ces forces ténébreuses à former un bloc réactionnaire, pour soumettre par la dictature fasciste le peuple travailleur de Tchécoslovaquie à un esclavage complet.

Et la question se pose ainsi : pour que la Tchécoslovaquie ne soit pas rejetée dans la barbarie fasciste, pour qu’elle ne tombe pas aussi sous la botte de l’Allemagne fasciste, pour qu’elle ne soit pas poussée dans l’aventure sanglante de la guerre, pour que le peuple tchèque n’en soit pas réduit à une nouvelle bataille de la Montagne blanche et que les autres nations de Tchécoslovaquie ne tombent pas sous le couteau de Hitler, de Horthy et des fascistes polonais, il faut agir de toute urgence pour que l’unité d’action de la classe ouvrière, ainsi qu’un large front populaire de tous les antifascistes, de tous les démocrates, de tous les éléments progressistes, sans distinction de nationalité ou de parti, un front populaire du travail, de la liberté et de la paix soit créé en Tchécoslovaquie.

Le Parti communiste de Tchécoslovaquie a toujours lutté et lutte encore pour réaliser cette unité d’action et ce front populaire unique de tous les éléments antifascistes et hostiles à la guerre, pour que le peuple travailleur de Tchécoslovaquie crée ainsi les prémices non seulement pour une défense victorieuse, mais aussi pour la contre-attaque.

Les chefs réactionnaires des Partis socialistes gouvernementaux de Tchécoslovaquie qui collaborent étroitement avec la bourgeoisie ont été et sont encore − pour le plus grand dommage de la cause ouvrière − des adversaires de l’union de combat avec les communistes ; ils n’ont tiré aucune leçon du triste exemple de l’Allemagne. Il en est autrement des simples membres des Partis socialistes. Les enseignements de la victoire de Hitler d’une part, et, d’autre part aussi, l’exemple des luttes antifascistes communes en Autriche, en Espagne et en France ont exercé une puissante influence sur la masse des ouvriers socialistes de Tchécoslovaquie et ont renforcé leur élan vers le front unique. Et si le fascisme tchèque ne s’est pas renforcé lors des dernières élections parlementaires comme il s’y attendait, cela est dû, avant tout, à la lutte antifasciste commune des ouvriers socialistes tchèques avec les communistes lors des élections. Nous pouvons constater avec satisfaction que les Jeunesses socialistes, dans leur ensemble, commencent à se rapprocher des jeunes ouvriers révolutionnaires, contribuant ainsi à la création du front unique du prolétariat.

Le peuple travailleur de Tchécoslovaquie pourrait défendre avec beaucoup plus de succès ses intérêts contre l’ennemi de classe, il pourrait parvenir beaucoup plus vite et beaucoup plus facilement à réaliser l’unité d’action la plus étendue, si la partie réactionnaire de la direction des Partis socialistes ne luttait avec, un tel acharnement et une telle rage contre ses propres adhérents, contre leurs efforts en faveur du front unique.

Les ennemis du front unique en Tchécoslovaquie sentent, pourtant qu’ils sont parvenus au bout -de leur argumentation contre le front unique. C’est ce que démontre l’énervement qu’ont provoqué chez eux les débats de notre congrès. Ils se rendent compte, avec raison, que les décisions de notre VIIe congrès mondial seront un puissant stimulant pour la création plus rapide de l’unité d’action du prolétariat et du front populaire antifasciste à l’échelle nationale et internationale. C’est pourquoi ils se donnent toutes les peines du monde pour déterrer tout ce qu’ils avaient présenté jusqu’ici comme obstacles au rapprochement entre l’avant-garde révolutionnaire et les autres couches du peuple travailleur de Tchécoslovaquie, du peuple travailleur tchèque avant tout.

Dans ses commentaires sur le discours d’ouverture prononcé à notre congrès par le camarade Pieck, le Pravo Lidu, organe central de la social-démocratie tchèque, écrit :

« Moscou rend enfin, possible une nouvelle et meilleure forme de collaboration entre la social-démocratie et les communistes : elle écarte l’obstacle que nous considérions comme le principal pour le rétablissement d’une action unique de la classe ouvrière pour la défense de la démocratie et de la paix contre le fascisme. »

Voilà pour le Pravo Lidu. Certes, les communistes de Tchécoslovaquie n’avaient opposé aucun obstacle, ni principal, ni secondaire, à la réalisation du front unique, de sorte que « Moscou » n’avait rien à écarter − mais nous ne nous disputerons pas à ce sujet. Laissons aussi de côté le fait que ce même Pravo Lidu, dans ces mêmes commentaires, où il constate que l’on écarte le principal obstacle, en invente de nouveaux, vraisemblablement secondaires. Laissons ces réserves de côté. Tenons-nous-en aux affirmations positives du Pravo Lidu. Vous dites que le principal obstacle au front unique est écarté. Eh bien ! du haut de cette tribune, nous vous faisons de nouveau cette proposition : Entamons sans tarder des négociations ! Les propositions que nous vous avons faites à maintes reprises gardent toute leur valeur. Nous sommes prêts à engager des négociations sur la base des propositions que vous faites. Et si, dans le Pravo Lidu du 30 juillet 1935, sons le titre « Non seulement contre, mais aussi pour », vous nous reprochez d’être prétendument toujours « contre » et prétendument jamais « pour », cela n’est pas vrai.

Nous voulons que les Partis socialistes réalisent avec nous l’unité d’action, en Premier lieu pour que les charges de la crise économique soient rejetées sur les capitalistes. Nous sommes, par exemple, pour que l’on confisque à la Zivno-Bank les 1,5 milliards qu’elle a empochés d’une façon absolument illégale lors du timbrage des bank-notes autrichiennes complétement dévalorisées. Nous sommes pour que l’on fasse payer aux capitalistes les quelques milliards d’impôts qu’ils doivent. Nous sommes par contre pour que l’on annule les dettes et les impôts des paysans travailleurs et des artisans. Nous sommes pour que l’on impose les banques et les sociétés anonymes pour les nombreux milliards de fonds de stabilisation qui n’ont pas été imposés jusqu’ici. Nous sommes pour que l’on confisque les propriétés et les entreprises des capitalistes qui, pour échapper au payement de l’impôt, ferment leurs entreprises et jettent les ouvriers sur le pavé.

Nous sommes pour que les ressources obtenues par la forte imposition des riches soient utilisées à procurer du travail aux chômeurs, et à porter immédiatement des secours extraordinaires au peuple allemand affamé et, d’une façon générale, en faveur du peuple travailleur. Nous sommes pour que l’annulation des dettes des paysans pauvres et des petits artisans soit effectuée aux dépens des latifundia et des banques. Et, enfin, nous sommes évidemment contre la diminution des salaires des ouvriers, la réduction des allocations de chômage, l’envoi de l’huissier chez les paysans et les artisans et contre la spéculation sur les articles de grande consommation.

Nous voulons que les Partis socialistes réalisent avec nous l’unité de lutte pour barrer la route au fascisme. Lorsque nous lutterons ensemble pour que les charges de la crise soient rejetées sur le dos des riches, lorsque les ouvriers, les paysans, les petits artisans et les intellectuels travailleurs, les jeunes et la population travailleuse des nationalités non-tchèques verront que l’unité de lutte socialiste défend effectivement leurs intérêts sociaux, la démagogie fasciste perdra tout le terrain qu’elle avait gagné. Alors ni les gens de Henlein, ni Stribrny, ni Gajda, ni les autres fascistes ne réussiront dans leur filouterie.

Nous sommes aussi pour que l’on éloigne de l’appareil d’Etat et de l’armée les bureaucrates et les officiers supérieurs fascistes et que l’on donne les droits civiques aux soldats. Nous sommes pour l’action commune, afin que les fascistes ne s’emparent pas des Sokols, des associations de tir, de la Cavalerie paysanne et des autres organisations. Nous sommes pour la défense commune de tous les droits démocratiques et la lutte commune pour leur extension. Mais nous sommes contre la dissolution des organisations ouvrières, l’emprisonnement des communistes et l’acquittement des fascistes.

Nous voulons, enfin, que les Partis socialistes réalisent avec nous une unité de lutte pour que la paix soit sauvegardée et que la Tchécoslovaquie ne tombe pas victime de Hitler. Nous sommes pour l’alliance la plus étroite de la Tchécoslovaquie avec l’Union soviétique. Nous sommes pour le soutien conséquent de la politique de paix de l’Union soviétique. Nous sommes pour la lutte commune contre toutes les tendances qui veulent faire de Prague une succursale du Berlin fasciste. Mais nous sommes, bien entendu, contre la condamnation des gens qui crient : « Vive l’Union soviétique ! » et l’acquittement des fascistes tchèques qui négocient avec des agents de Hitler et vont rendre visite à Gœbbels.

Comme vous le voyez, notre plate-forme de front unique avec les Partis socialistes est, en fait, extrêmement positive, on y trouve non seulement des « contre », mais aussi des « pour ». Et encore s’agit-il ici de choses qui, pour la plupart, ont été promises au peuple avant les élections, sous une forme ou sous une autre, non seulement par les Partis socialistes, mais même par des agrariens. Qu’est-ce qui peut donc les empêcher de lutter de concert avec nous pour imposer telle ou telle revendication dans l’Intérêt du peuple travailleur ? Apparemment rien que la déférence envers les intérêts des capitalistes.

Nous ne sommes, évidemment, pas de l’avis des social-démocrate qui considèrent que la participation des chefs social-démocrates à un gouvernement de coalition bourgeois comme, par exemple, celui qui est actuellement au pouvoir en Tchécoslovaquie, constitue par elle-même un rempart contre le fascisme. Nous nous en référons à l’expérience d’autres pays.

Mais nous ne posons pas comme condition de la participation des Partis socialistes au front unique la démission des ministres socialistes du gouvernement, et nous voulons faire avec eux, − malgré leur collaboration au gouvernement − le front unique pour imposer les revendications ouvrières et populaires les plus importantes sans changer le moins du monde notre position de principe quant à la politique de la collaboration de classe avec la bourgeoisie et quant à la participation à un gouvernement de coalition bourgeoise.

Sans cesser un instant la lutte pour que ce point de vue soit partagé par la majorité des travailleurs, nous disons à tous ceux qui envisagent encore d’une façon honnête la nécessité de la participation des chefs de la social-démocratie à un gouvernement bourgeois :

« Vous savez que nous ne partageons pas votre point de vue quant à l‘utilité de cette action. Mais n’insistons pas. Maintenant, vos ministres sont dans le gouvernement. D’après leurs propres affirmations, ils y sont entrés pour défendre les intérêts du peuple. Nous autres, communistes, nous défendons aussi les intérêts du peuple. Eh bien, défendons donc ensemble ses intérêts. Que les ministres social-démocrates obligent le gouvernement à prendre des mesures pour rejeter, ne serait-ce qu’une partie des charges de la crise sur les capitalistes. Nous soutiendrons, tant au Parlement que hors du Parlement, le moindre geste dans ce sens. Que les ministres social-démocrates empêchent le gouvernement de ravir au peuple travailleur le moindre de ses droits démocratiques. Nous soutiendrons au Parlement et hors du Parlement toute mesure dans ce sens. Que les ministres social-démocrates demandent et imposent au gouvernement qu’Il ne tolère plus l’activité des fascistes, ces agents des milieux les plus réactionnaires du Capital financier. Qu’ils insistent surtout pour que l’appareil de l’État, y compris l’armée, soit épuré des bureaucrates et officiers supérieurs fascistes et que l’on accorde aux soldats tous les droits civiques. Nous soutiendrons au Parlement et hors du Parlement le moindre geste dans ce sens. »

Je crois apercevoir la remarque suivante :

« Les social-démocrates dans le gouvernement, comme les social-démocrates et les communistes au Parlement sont en minorité. Les partis bourgeois au gouvernement et au Parlement s’opposeront à ces mesures et à d’autres semblables et nous ne serons pas à même de les faire adopter. »

A quoi nous répondrons :

« Dans ce cas, le front unique du prolétariat à la base, hors du Parlement, dans chaque entreprise, dans chaque localité, est d’autant plus nécessaire. Dans ce cas, il est plus que jamais nécessaire d’appeler les masses à la lutte active, pour que ceux qui négocient en leur nom avec l’ennemi de classe puissent souligner avec plus d’efficacité que, derrière les revendications qu’ils présentent, se trouvent effectivement les grandes masses. Aucun représentant honnête du peuple travailleur, aucun négociateur honnête, en face de l’ennemi de classe, ne saura rejeter un tel concours. Au contraire. S’il s’y prend sérieusement et honnêtement, un tel concours doit être non seulement bien accueilli par lui, mais il doit se suffire à lui-même, pourvu qu’il vienne et qu’il arrive en temps voulu. Car seule l’unité d’action des masses travailleuses peut exercer sur l’ennemi de classe une pression assez forte pour qu’il soit obligé de donner satisfaction à telle ou telle revendication du peuple sans tenir compte du rapport numérique des mandats au Parlement et des ministres dans le gouvernement. »

Le comité directeur du Parti socialiste tchèque, le Parti du ministre des Affaires étrangères Bénès, a adopté, si l’on peut s’exprimer ainsi, en réponse aux débats du VIIe congrès de notre Internationale, une résolution spéciale sur la question de l’unité d’action de la classe ouvrière. Que les communistes montrent d’abord clairement quelle est « leur attitude envers la démocratie », disent-ils dans cette résolution. Eh bien, cette attitude est depuis longtemps claire !

Le monde entier sait que nous autres, communistes, nous sommes les partisans de la démocratie soviétique, de cette démocratie prolétarienne, de cette démocratie la plus étendue qui soit − tant qu’existeront des classes, − et qui correspond le mieux aux intérêts du peuple travailleur. C’est pour cette démocratie que nous luttons. Mais si la démocratie bourgeoise, si les droits démocratiques qu’elle accorde au peuple travailleur − et que le peuple travailleur a dû conquérir par de durs combats − sont attaqués par le fascisme, nous sommes naturellement pour la défense de ces droits démocratiques.

Et si vous voulez que nous appelions cela « défense de la démocratie », qu’à cela ne tienne ! Nous ne nous disputerons pas sur la manière dont nous l’appelons. Mais si vous considérez notre défense de la démocratie soviétique comme un obstacle à la lutte commune contre la menace dont la démocratie bourgeoise est l’objet de la part du fascisme, je voudrais bien expliquer votre attitude à un simple membre de votre Parti, en me servant de la comparaison suivante :

− Imagine-toi deux hommes enchaînés. L’un n’est enchaîné « que » par les pieds ; c’est celui qui vit en démocratie bourgeoise. L’autre est attaché par les mains et par les pieds et bâillonné, par-dessus le marché, c’est celui qui vit sous un régime de dictature fasciste. Le premier est menacé de ce même danger.

Un communiste s’adresse à lui : « Ne te laisse pas enchaîner tout à fait, défendons-nous ensemble ». Un chef social-démocrate ou socialiste tchèque, un adversaire du front unique arrive et répond : « Halte, cela ne va pas ! Tu dois d’abord reconnaître que c’est à juste titre qu’on t’a enchaîné les pieds. Tu ne dois pas exiger qu’on t’enlève un jour les chaines des pieds ! » Sur quoi, le communiste conseille à celui qui est enchaîné « seulement » par les pieds : « A quoi te sert d’avoir les mains libres ? Est-ce seulement pour qu’elles peinent au profit de tes maîtres ? Ne penses-tu pas que tu devrais et que tu dois les utiliser aussi à autre chose, pour qu’avec elles tu brises les chaînes de tes pieds et que tu deviennes complètement libre ? (Applaudissements.) Ne te laisse donc pas enchaîner les mains.

Défendons-nous ensemble et, à la première occasion propice, utilisons nos mains libres pour briser aussi les chaînes de nos pieds. Nous verrons alors si quelqu’un ose nous toucher ». Sur quoi voilà de nouveau le chef social-démocrate ou socialiste tchèque qui dit : « Je ne suis nullement d’accord. Mon point de vue est le suivant : Avec celui qui veut qu’on lui brise un jour les chaînes de ses pieds, je ne saurais lutter aujourd’hui contre l’enchaînement de ses mains ». Eh bien ! mon ami, qu’est-ce que tu répliquerais à ce bonhomme ? Je pense que la réponse qu’un ouvrier donnerait à un tel chef ne lui serait pas des plus agréable.

« Définissez d’abord votre attitude envers la République », nous disent encore les adversaires du front unique, et ils pensent avoir ainsi mis de nouveau le bâton dans les roues, c’est-à-dire entraver le rapprochement des ouvriers socialistes et communistes. Mais cette question est claire, elle aussi !

Nous voulons que cette République où règne aujourd’hui la bourgeoisie devienne une République soviétique, une République socialiste, où règne le peuple travailleur. C’est là notre but. C’est pour cela que nous luttons. Mais lorsque cette République bourgeoise démocratique est menacée par le fascisme sanguinaire, nous défendons cette République contre le fascisme et nous appelons tous les vrais socialistes, démocrates et républicains dans le front unique pour la lutte commune, pour que l’on épargne à cette République la plus grande des hontes et au peuple travailleur la plus grande des catastrophes : la dictature fasciste sanguinaire.

Et si nous sommes résolument opposés à ce que cette République soit livrée aux bandes des hitlériens tchèques, nous sommes aussi résolument opposés à ce qu’elle tombe sous le knout des hitlériens allemands. Contre les uns et les autres, nous nous allions à tous, nous défendons la République contre les fascistes intérieurs et extérieurs. Mais, pour ce faire, messieurs, la République doit nous en donner la possibilité.

Elle doit donner pleine liberté aux organisations des travailleurs. Elle doit rendre leur liberté aux nationalités. Elle ne doit pas poursuivre l’es ouvriers. Elle ne doit pas jeter en prison’ les communistes et les ouvriers révolutionnaires. Si elle le fait − et elle l’a fait jusqu’ici, − elle rend elle-même sa défense impossible. Les masses du peuple travailleur tchèque craignent pour leur indépendance nationale. Nous, communistes tchèques, nous partageons ces craintes.

C’est précisément pour cela que nous disons aux ouvriers, paysans, artisans et intellectuels tchèques :

« Rappelez-vous l’histoire de votre propre nation ! Quand le peuple tchèque était-il au faîte de sa gloire ? Au temps des hussites, lorsqu’il fit la révolution, lorsqu’il régla leur compte, à la manière plébéienne, aux maîtres tchèques ! (Applaudissements.) C’est à cette époque que le peuple tchèque a été invincible et a frappé de terreur les maîtres dans toute l’Europe. Mais quand, par contre, s’est produit la honte de la Montagne blanche ? C’est lorsque la contre-révolution a vaincu, c’est lorsque le peuple tchèque a été à nouveau remis sous le joug des maîtres tchèques qui l’ont mené à l’esclavage national. Et c’est précisément pour empêcher que l’histoire ne se répète qu’il est nécessaire de suivre la voie indiquée par les communistes. Ne faites pas confiance à ceux qui veulent vous faire accroire que pour les communistes, l’indépendance nationale du peuple tchèque est une chose indifférente ou que leur politique mène à la perte de l’indépendance nationale. C’est le contraire qui est vrai ! C’est la politique de la bourgeoisie tchèque, celle des maîtres tchèques, des Preiss, Hodac, Stribrny, qui mène le peuple à cette nouvelle « Montagne blanche » !

C’est précisément l’aile fasciste de la bourgeoisie tchèque qui, dans sa haine farouche de tout, ce qui est socialiste, trame des intrigues et sape les relations amicales qui existent actuellement entre la Tchécoslovaquie et L’Union soviétique, bien qu’il soit clair que l’Union soviétique défende la paix et soutienne la Tchécoslovaquie contre l’expansion de l’impérialisme hitlérien. Ce sont précisément les milieux fascistes de la bourgeoisie tchèque qui s’efforcent actuellement d’orienter la politique extérieure de la Tchécoslovaquie vers Berlin, bien qu’il soit clair que ce serait alors le commencement de la fin de l’indépendance de la Tchécoslovaquie. Ce sont, précisément, les milieux fascistes de la bourgeoisie tchèque qui poussent la Tchécoslovaquie à participer, au compte de Hitler, à la croisade contre l’Union soviétique, bien qu’il soit clair que cela signifierait des souffrances et des atrocités indicibles pour le peuple travailleur de toutes les nationalités de Tchécoslovaquie. Pour ces raisons, le peuple travailleur tchèque n’a-t-il pas mille fois raison de stigmatiser ces bandes fascistes comme des traîtres ?

Ils veulent vous faire croire que les communistes, qui sont contre l’oppression des autres nationalités de Tchécoslovaquie, menacent par là-même l’indépendance nationale du peuple tchèque. Quel mensonge impudent ! Qui prête le plus grand concours à Hitler, à Horthy et aux fascistes polonais ? Celui qui rançonne le peuple travailleur allemand, slovaque, hongrois, ukrainien et polonais, celui qui les prive de leurs droits et de leurs libertés ! Et celui-là, c’est la bourgeoisie tchèque, c’est surtout sa partie réactionnaire ! C’est des centaines de fois que les communistes ont déclaré qu’ils sont contre tout rattachement, ne fut-ce que d’un seul village, au Troisième Reich de Hitler, à la Hongrie de Horthy ou à la Pologne fasciste.

Mais la meilleure garantie contre ce rattachement, c’est précisément la disparition de l’oppression sociale et nationale. Donner du travail, du pain, de la terre et la liberté aux populations allemande, slovaque, hongroise, ukrainienne et polonaise de Tchécoslovaquie, cela signifie élever le rempart le plus solide contre Hitler, Horthy et les fascistes polonais. N’est-il pas clair que le peuple tchèque y est intéressé au plus haut point ? Par contre, n’est-il pas clair que la bourgeoisie tchèque, en maintenant cette oppression sociale et nationale, trahit les intérêts nationaux du peuple tchèque également ?

Évidemment, cela est clair.

Ainsi, de quelque côté que l’on se tourne, tous les arguments plaident en faveur de Ia possibilité et de la nécessité de réaliser l’unité d’action de la classe ouvrière de Tchécoslovaquie. Aucune raison ne saurait justifier la politique des adversaires du front unique, de ceux qui, dans l’intérêt du soutien et de la collaboration avec la bourgeoisie, maintiennent la scission de la classe ouvrière.

La lutte commune des communistes et des socialistes en Tchécoslovaquie augmenterait d’emblée l’importance politique et la force d’attraction de la classe ouvrière. La lutte commune des communistes, et des socialistes, cela signifierait près de 3 millions de voix sur un total d’environ 8 millions d’électeurs ; cela signifierait 1 million d’ouvriers syndiqués ; cela signifierait 1 million de coopérateurs ; cela signifierait des centaines de milliers de membres dans les autres organisations ouvrières. Et si, comme le proposent les communistes, tous les partis mentionnés réalisent rapidement la fusion de tontes les organisations syndicales, coopératives et autres organisations de masse, ces organisations peuvent devenir des points d’attraction pour tous les ouvriers non organisés, ainsi que pour ceux qui, pour telle ou telle raison, se laissent encore attirer par les organisations patronales ou fascistes.

Cette unité d’action de la classe ouvrière exercerait une forte influence sur la paysannerie, les artisans et les travailleurs intellectuels, sur les membres de la base du Parti agrarien, du Parti populaire clérical et du Parti artisanal. Elle constituerait la base d’un vaste front populaire.

Et, en effet, quels sont les intérêts communs du journalier ou du paysan travailleur, membre de la Domovina agrarienne (organisation de petits paysans) d’une part, de la direction actuelle du Parti agrarien et, surtout, de la clique la plus réactionnaire, celle des Stoupal, Kyjovsky et Cie, d’autre part ? N’est-il pas clair que l’intérêt du journalier et du paysan travailleur organisés dans le Parti agrarien exige que les grands propriétaires terriens, les marchands de canons, les fournisseurs d’alcool et les magnats de l’industrie sucrière soient chassés de la direction de son organisation et qu’une alliance soit conclue avec les ouvriers et leurs organisations pour la défense des intérêts communs ?

N’est-il pas clair que le petit artisan qui est organisé dans le Parti artisanal a tout intérêt à ce que la direction se trouve entre les mains des véritables représentants des artisans, qui, de concert avec la classe ouvrière et les organisations ouvrières, luttent contre l’ennemi commun, contre le grand Capital, contre Preiss et consorts ?
Où est-il écrit que la masse des simples adhérents du Parti populaire tchèque et slovaque doive supporter, pendant des siècles, la politique réactionnaire des Stasek et Hlinka et se laisser exciter contre ses propres frères de travail ?

On trouve clans tous ces Partis des éléments vraiment démocratiques, antifascistes. Et c’est à ceux-ci que nous nous adressons, nous autres, communistes. C’est à ceux-ci que nous proposons la création d’un vaste front populaire contre l’offensive du Capital, contre le fascisme, pour la paix et contre la guerre impérialiste, la création d’un front populaire du travail, de la liberté et de la paix.

Comme toujours, lorsque l’insistance des ouvriers socialistes et des démocrates honnêtes pour réaliser le front unique s’est faite particulièrement forte, les adversaires du front unique de la direction des Partis socialistes de Tchécoslovaquie ont ressorti leur vieil argument : « Que les communistes entrent donc dans la coalition gouvernementale. » Mais comment est-il possible de prendre une telle offre au sérieux ? Ils nous « invitent » à entrer au gouvernement et, en même temps, ils nous emprisonnent, lancent contre nous des mandats d’amener et nous condamnent à de longues années de prison ! Non, la chose est par trop claire ! Mais, nous n’évitons nullement une discussion sérieuse au sujet du gouvernement.

Oui, les communistes veulent l’unité d’action du prolétariat et l’union clans le front populaire de tous les antifascistes et partisans de la paix, non seulement pour que le peuple travailleur puisse se défendre contre les attaques de l’ennemi de classe, mais aussi pour qu’il rassemble ses forces en vue d’une puissante contre-attaque. Et lorsque, au cours de cette contre-attaque, les positions de la bourgeoisie seront si ébranlées et les positions du prolétariat si fortes que la bourgeoisie n’aura pas la possibilité de maîtriser les masses en mouvement, alors la question de la création d’un gouvernement de front unique ou de front populaire peut se poser, gouvernement dont le camarade Dimitrov a défini ici avec tant de clarté le caractère et le programme.

Oui, c’est d’un tel gouvernement que nous sommes partisans.

Nous sommes les partisans d’un gouvernement s’appuyant sur le puissant front unique de la classe ouvrière, allié clans un vaste front populaire aux masses de la paysannerie travailleuse, aux artisans et aux travailleurs intellectuels, d’un gouvernement qui lutterait effectivement contre les fascistes, qui chasserait les éléments fascistes de l’appareil d’État et de l’armée, désarmerait et dissoudrait les organisations fascistes, accorderait tous les droits civiques aux soldats et pleine liberté aux organisations antifascistes et armerait les antifascistes, d’un gouvernement qui mettrait effectivement la main au collet des capitalistes, des banquiers, des grands propriétaires fonciers, les imposerait comme il le faut et introduirait dans leurs entreprises le contrôle ouvrier de la production, d’un gouvernement qui puiserait sans pitié dans les poches des riches afin de pouvoir procurer du pain et du travail au peuple, d’un gouvernement qui aiderait les paysans travailleurs et les artisans aux dépens des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers, d’un gouvernement qui donnerait du travail, du pain, l’égalité des droits et la liberté aux populations travailleuses allemande, slovaque, hongroise, ukrainienne et polonaise pour que ces peuples se sentent en Tchécoslovaquie comme chez eux, d’un gouvernement qui, sans ménagement, réglerait leurs comptes à tous ceux qui pactisent avec l’Allemagne fasciste, et voudraient placer la Tchécoslovaquie sous la tutelle des fascistes de Berlin et au service de sa politique de guerre et de brigandage, d’un gouvernement qui conclurait l’alliance la plus étroite avec l’Union soviétique et lutterait d’une façon conséquente avec elle sur l’arène internationale pour la sauvegarde de la paix, − c’est d’un tel gouvernement que nous sommes partisans.

Un tel gouvernement, nous le soutiendrons de toutes nos forces.

Nous, communistes de Tchécoslovaquie, nous sommes pleinement conscients de notre responsabilité internationale. Entourés d’États fascistes, nous ferons tout pour que la vague fasciste ne recouvre pas la Tchécoslovaquie, pour que la Tchécoslovaque devienne la forteresse de la lutte contre le fascisme et contre la guerre en Europe centrale. Nous nous sentons étroitement liés au prolétariat d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie et de Pologne et surtout à notre héroïque Parti frère d’Allemagne et à son chef, notre cher Thaelmann. (Tonnerre d’applaudissements.) Leur cause est notre cause, leur lutte est notre lutte. Et dans une solidarité de combat avec les Partis frères d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie et de Pologne, nous luttons non seulement pour défendre Prague du fascisme, mais aussi pour aider à libérer Berlin, Vienne, Budapest et Varsovie des barbares fascistes. (Applaudissements enthousiastes, cris de « Rot Front ! », « Hourra ! », et autres mots d’ordre de lutte dans toutes les langues du monde.)

mercredi 7 août 1935


L’Internationale Communiste : le septième congrès − 1935