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Kasimir Malevitch et le carré blanc sur fond blanc – 3e partie : le suprématisme

Qu’est-ce que le suprématisme sur le plan pictural ? C’est là le cœur de la question, car il ne s’agit pas seulement d’une négation de ce qui est figuratif, il y a également la prétention d’ouvrir un nouvel horizon artistique.

Cette esthétique ne peut, selon Kasimir Malevitch, être que pure, c’est-à-dire d’un côté tendre à la couleur blanche, de l’autre consister en des surfaces, qui représentent une construction mentale.

Voici une explication concrète faite par Kasimir Malevitch à ce sujet, dans une introduction à l’album lithographique Suprématisme – 34 dessins, en 1920.

« Le suprématisme se divise en trois stades correspondant au nombre des carrés noir, rouge et blanc : période noire, période de couleur et période blanche.

A cette dernière époque, les formes blanches étaient peintes sur du blanc. Ces trois périodes vont de 1913 à 1918. Elles ont été bâties sur l’évolution pure des surfaces-plans.

Ce principe économique a constitué la base de leur construction : traduire uniquement par la surface-plan la force du statisme ou du repos dynamique apparent.

Si jusqu’à présent, toutes les formes n’expriment pas autrement ces sensations tactiles que par la multitude de toutes les relations réciproques possibles des formes liées constituant l’organisme, dans le suprématisme, l’action dans une seule surface-plan, ou dans un seul volume, a été obtenue par le moyen de la géométrisation économique. »

C’est tout à fait obscur, mais d’une relative clarté si on fait le parallèle avec l’approche de René Descartes : du moment où Kasimir Malevitch s’appuie sur la pensée pure, alors les formes géométriques sont les seules qui peuvent correspondre à une construction mentale pure.

Au départ, il s’agit de trouver une dynamique entre les formes géométriques – selon le poids, la vitesse, le mouvement – puis de jouer sur les couleurs, et enfin d’essayer de faire émerger une forme entièrement pure, en s’appuyant entièrement sur le blanc, la surface s’effaçant elle-même.

Kasimir Malevitch, de manière logique, tentera de réaliser la nature même de ce projet par des constructions architecturales fantasmagoriques, censées représenter une sorte d’utopie pure, entièrement formées « mentalement ».

Ces « architectones » occupent un volume, leur disposition répond au rapport poids – vitesse – mouvement, leur objectif est de former un espace pur. On se doute que la notion de temps, c’est-à-dire de transformation, n’existe pas chez Kasimir Malevitch.

Le but du suprématisme est de former un système, qu’on pourrait en quelque sorte retrouver n’importe où ailleurs. C’est un modèle de système pour un monde composé de systèmes, tous façonnés mentalement, dans un univers entièrement construit par l’organisation de la pensée et la pensée de l’organisation.

Le suprématisme vise ainsi une sorte de super-architecture : on a ici exactement les mêmes thèses que celles du Proletkult, avec une division tripartite parti – syndicat – artistes, où chacun s’occupe d’un secteur bien déterminé.

On est ici dans une perspective de rupture complète propre au futurisme ; là où le réalisme socialiste défend le principe de l’héritage, le futurisme fait l’éloge de la révolution permanente.

Dans Du musée, Kasimir Malevitch explique donc fort logiquement :

« Ais-je besoin des lumignons graisseux du passé, alors que je porte sur ma tête des ampoules électriques et des télescopes ? L’époque contemporaine n’a besoin que de ce qui lui appartient ; seul lui appartient ce qui pousse sur ses épaules (…).

Suffit de ramper dans les couloirs du temps périmé, suffit de gaspiller son teps à dresser l’inventaire de ses biens, suffit d’organiser les monts-de-piété de cimetières de la Toussaint, suffit de célébrer des offices funèbres, tout ceci ne ressuscitera plus.

La vie sait ce qu’elle fait et si elle aspire à la destruction, il ne faut pas l’en empêcher, car en lui faisant obstacle, nous barrons le chemin de la nouvelle conception de la vie qu’elle a engendrée (…).

Nous pouvons faire une seule concession aux conservateurs : laisser bruler toutes les époques, comme un corps mort, et monter une pharmacie unique.

Le but sera identique, même si l’on examine la poudre de Rubens et de tout son art ; une foule d’idées naîtra dans le cerveau de l’homme, plus vivantes sans doute que la véritable représentation.

L’époque contemporaine doit aussi avoir son mot d’ordre : « Tout ce que nous avons fait a été fait pour le crématoire ».

L’organisation du Musée contemporain, c’est le rassemblement des projets de l’époque contemporaine, et seuls ceux qui pourront être appliqués à l’ossature de la vie, ou ceux dont naîtra l’ossature de ses nouvelles formes, pourront être provisoirement conservés. »

C’est la philosophie de Friedrich Nietzsche appliquée aux arts, une fausse dialectique de l’ancien et du nouveau (car sans synthèse), c’est le principe de la révolution permanente dans les arts, à l’opposé même de la défense de l’héritage promu par le réalisme socialiste.