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Julius Fučík : A l’agonie

« Quand la lumière du soleil et la clarté des étoiles s’éteint pour nous, s’éteint pour nous ... »

Deux hommes courbés et les mains jointes marchent d’un pas lourd et lent, sous la crypte blanche, toujours en cercle, chantant d’une voix longue et discordante une psalmodie triste et religieuse.

Monument Julius Fučík à Pervouralsk − 40 km de Sverdlovsk (aujourd'hui Iekaterinbourg)

« ... Il est doux aux âmes de s’élever au ciel, de s’élever au ciel. »

Quelqu’un est mort, qui ? J’essaie de tourner la tête, peut-être verrais-je le cercueil et le défunt et les deux doigts de cierges pointés au-dessus de sa tête.

« Où la nuit n’est plus, où la lumière éternelle s’étend. »

J’ai réussi à ouvrir mes yeux, je n’ai vu personne, il n’y a là personne, seulement eux deux et moi. Pour qui chantent-ils les psaumes.

« Cette étoile toujours rayonnante, c’est Jésus, c’est Jésus. »

C’est la cérémonie funèbre, c’est sûrement la mise en terre, mais qui met-on en terre ? Qui est là ? Seulement eux deux et moi-même. Peut-être est-ce mon enterrement ? Mais écoutez-moi, mes amis, il y a erreur, vous vous trompez, je ne suis pas mort, je vis, vous voyez je vous regarde et je vous parle, cessez, ne m’enterrez pas.

« Quand quelqu’un nous dit adieu pour toujours, pour toujours. »

Ils n’entendent pas, est-ce qu’ils sont sourds ? Est-ce que je ne parle pas assez haut, ou suis-je vraiment mort et ne peuvent-ils plus entendre ma voix sans corps ? et mon corps couché sur le ventre regarderais-je mon propre enterrement ! Bien comique !

« Il tourne son regard pieux vers le ciel, vers le ciel. »

Je me rappelle : Quelqu’un m’a ramassé avec difficulté, m’a habillé et m’a porté sur la civière des morts, les pas ferrés ont sonné dans le couloir et après... C’est tout, je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas plus.

« ... où la lumière éternelle s’étend. »

Mais tout cela est un non-sens. Je vis. Je sens une douleur lointaine et j’ai soif. Mais les morts n’ont pas soif, je concentre toutes mes forces dans l’effort de bouger avec ma main et une voix étrange et de quelqu’un d’autre sort de ma gorge :

− A boire !

Enfin. Les deux hommes ont cessé de marcher en rond, maintenant ils se baissent sur moi et l’un d’eux lève ma tête et me donne un gobelet d’eau.

− Il faut que tu manges quelque chose, mon garçon, depuis deux jours que tu ne cesses de boire, de toujours boire.

− Que me dis-tu ? déjà deux jours ? Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?

− Lundi.

Lundi. Et c’est vendredi que j’ai été arrêté. Comme ma tête est lourde, Et comme l’eau rafraîchit bien ! Dormir. Laissez-moi dormir !

Comme la goutte d’eau trouble la surface pure de la source. C’est une source dans un pré, au milieu des montagnes, je me rappelle, c’est à côté de la maison des gardes forestiers sous le Mont Roklan et la pluie fine et ininterrompue bruit sur les aiguilles des arbres ... Il est doux de dormir.

... Et quand je me réveille de nouveau c’est mardi, un chien est devant moi. C’est un chien-loup. Il me regarde et m’examine de ses beaux yeux sages et il demande :

− Où habitais-tu ?

Oh non ! Ce n’est pas ce chien, cette voix appartient à un autre. Oui, il y a ici encore quelqu’un, je vois de grandes bottes, encore une autre paire, et des culottes militaires, mais je ne vois plus, j’ai le vertige si je veux regarder, et peu importe, laissez-moi dormir...

Mercredi. Les deux hommes qui ont chanté les psaumes sont assis à une table et ils mangent dans une écuelle de terre. Je les reconnais déjà, il y en a un qui est jeune, un autre plus âgé, ils n’ont pas l’air de moines. Et la crypte, ce n’est pas une vraie crypte, c’est la cellule ordinaire d’une prison, je vois les rainures concentriques du plancher qui partent de mes yeux pour aboutir à une porte lourde et noire...

Les clefs grincent dans la serrure, les deux hommes sautent au garde à vous, deux autres en uniforme de SS entrent et ordonnent de m’habiller.

J’ignorais jusqu’à maintenant combien il y avait de douleurs cachées dans chaque jambe de mon pantalon, dans chaque manche.

Ils me mettent sur un brancard et ils me portent en bas, le long d’un escalier, Les bottes ferrées résonnent tout le long du couloir... C’est donc ce chemin, par lequel on m’a déjà porté et ramené sans connaissance, où mène-t-il ? Dans quel enfer va-t-il aboutir ?

Dans le bureau sombre et désagréable du greffe de « Polizei-Gefangnis » (prison de la police allemande à Pankrâc). Ils m’ont mis par terre et l’âpre voix d’un bonhomme tchèque me traduit une question crachée furieusement par une voix allemande.

− La connais-tu ?

Je soutiens mon menton dans ma main. Devant mon brancard se tient une jeune fille aux larges joues, elle est debout fièrement la tête droite, non obstinée, mais digne, les yeux un peu baissés juste ce qu’il faut pour me voir et me saluer.

− Je ne la connais pas.

Je me rappelle l’avoir vue peut-être une fois, un moment pendant cette nuit sauvage au palais de Petschek. Maintenant c’est la deuxième fois et malheureusement jamais une troisième, pour pouvoir lui serrer l’a main, pour la dignité de sa conduite. C’était la femme d’Arnost Lorenze et elle a été exécutée le premier jour de l’état de siège en l’année 1942.

− Mais tu connais sûrement celle-là.

Anicka Jiraskova. Mais mon Dieu, Anicka, comment êtes-vous là ? Je n’ai jamais prononcé votre nom, je n’ai rien eu de commun avec vous, je ne vous connais pas, comprenez, connais pas.

− Je ne la connais pas.

− Sois intelligent, mon vieux.

− Je ne la connais pas.

− C’est inutile Julius, dit Anicka, et seule la légère pression de ses doigts sur son mouchoir indique son émotion : c’est inutile. J’ai été donnée.

− Par qui ?

− Taisez-vous ! Quelqu’un arrête sa réponse et la pousse brutalement en arrière quand elle se baisse pour me donner la main.

Anicka.

Je n’entends plus d’autre question et seulement de loin, légèrement et sans douleur, comme si j’étais mon propre spectateur, je sens comme deux SS me ramènent dans la cellule, comme ils balancent brutalement le brancard et comme ils demandent en riant grossièrement si je ne préférerais pas être balancé par le cou.

Jeudi. Je commence déjà à apercevoir un de mes compagnons de cellule, le plus jeune s’appelle Charles et à l’autre plus âgé il dit : « Père ». Ils me racontent leur histoire mais tout se confond dans ma tête, il y a là-dedans une mine, et des enfants sont assis sur des bancs, j’entends une cloche, il y a le feu quelque part, il paraît que le médecin, le SS viennent me voir chaque jour ; mon état n’est pas tellement grave et il semble que je serai bientôt remis. C’est le « père » qui le dit et il le dit avec tant d’insistance et Charles l’approuve avec une telle conviction que même dans mon état je comprends qu’ils veulent me faire un pieux mensonge. Quels braves garçons, comme je regrette de ne pas pouvoir les croire.

Après-midi. La porte de la cellule s’ouvre et silencieusement sur le bout des pattes se précipite un chien. Il s’arrête devant ma tête et il me regarde de nouveau attentivement, puis deux grandes paires de bottes − maintenant je sais : une paire appartient au propriétaire du chien, au directeur de la prison de Pankrâc, la deuxième au chef de la section anticommuniste de la Gestapo qui a présidé à mon interrogatoire de nuit − et après des pantalons civils. Je les suis des yeux de bas en haut − oui, je connais ça, c’est le long commissaire maigre qui a mené l’équipe spéciale contre nous. Il s’assied sur une chaise et l’interrogatoire commence.

− Tu as manqué ton coup, sauve au moins ta tête. Parle !

− Combien de temps as-tu logé chez les Baxa ?

− Tu vois, nous savons tout. Parle !

− Si vous savez tout pourquoi parlerais-je ? Je n’ai pas vécu en vain, je n’ai pas eu une vie stérile, je ne gâcherai donc pas ma fin.

L’interrogatoire dure une heure. Ils ne crient pas, ils répètent avec patience les questions et ils ne reçoivent aucune réponse ; ils en posent une deuxième, une troisième, une dixième.

Est-ce que tu ne comprends pas ? C’est fini, tu comprends, tout est perdu.
C’est moi seul qui suis perdu.

Alors, tu crois encore à la victoire de la Commune ?

− Évidemment.

− Le croit-il, demande le chef en allemand, et le long commissaire traduit − croit-il encore à la victoire de la Russie ?

− Évidemment. Cela ne peut se terminer autrement. Je suis déjà fatigué. J’ai concentré toutes mes forces pour parer à leurs questions, mais maintenant ma consciente s’en va rapidement, comme le sang qui coule d’une blessure profonde. Je sens encore comme ils me donnent leurs mains, peut-être lisent-ils le signe de la mort sur mon front. Il paraît qu’il y a des pays où le bourreau a pour habitude d’embrasser. le condamné avant l’exécution.

Le soir. Deux hommes courbés et les mains jointes marchent toujours en cercle l’un derrière l’autre, chantant d’une voix longue et discordante une psalmodie triste : « Quand la lumière du soleil et la clarté des étoiles s’étend pour nous... » Oh ! cessez mes amis ! Peut-être est-ce une belle chanson mais aujourd’hui, nous sommes la veille du 1er mai, la plus belle et la plus joyeuse fête de l’homme. J’essaie de chanter quelque chose de gai, mais cela doit sonner encore plus tristement parce que Charles tourne la tête et le père essuie ses yeux. Peu importe, je ne me laisse pas faire, je continue à chanter et lentement ils se joignent à moi. Je m’endors content.

A l’aube du 1er mai. L’horloge de la petite tour de la prison sonne trois coups ; c’est la première fois que je les entends clairement. Pour la première fois depuis mon emprisonnement, j’ai toute ma connaissance. Je sens l’air frais, qui coule en bas par la fenêtre ouverte autour de mon matelas, je sens les brins de paille qui s’impriment maintenant sur ma poitrine et sur mon ventre, chaque petite parcelle de mon corps me fait mai de mille douleurs et je respire difficilement. Maintenant d’un coup, comme si j’ouvrais une fenêtre, je vois clairement : c’est la fin. Je suis à l’agonie.

Tu as été longue à venir, mort. Et j’ai espéré quand même faire ta connaissance plus tard, après de longues années. J’ai espéré pouvoir vivre encore la vie d’un homme libre, pouvoir beaucoup travailler, beaucoup aimer et beaucoup chanter et beaucoup parcourir le monde. Juste maintenant je mûrissais et j’avais encore beaucoup de forces, je ne les ai plus, elles s’éteignent en moi : J’aimais la vie pour sa beauté, je suis allé au champ de bataille. Je vous aimais, hommes, et j’étais heureux quand vous ressentiez mon amour, et j’ai souffert, quand vous ne me compreniez pas. Celui à qui j’ai fait tort qu’il me pardonne, celui que j’ai consolé qu’il m’oublie. Que la tristesse ne soit jamais liée à mon nom ; c’est mon testament pour vous, père et mère et mes sœurs, pour toi ma Gusta et pour vous, camarades, pour tous ceux que j’aimais. Si vous pensez que les larmes vont effacer le triste tourbillon de la peine, pleurez un moment. Mais ne regrettez pas. J’ai vécu pour la joie et je meurs pour la joie et ce serait me faire tort que de mettre sur ma tombe l’ange de la tristesse.

Le 1er mai, jadis, à la même heure, nous étions déjà debout aux abords de la ville et nous préparions nos drapeaux, à la même heure déjà, dans les rues de Moscou les premiers groupes marchaient pour participer au défilé et maintenant encore, à la même heure, des millions d’hommes combattent pour la dernière bataille de la liberté humaine et mille et mille tombent dans ce combat. Je suis l’un d’eux. Et être l’un d’eux, un des combattants de la dernière bataille, c’est beau.

Mais l’agonie n’est pas belle. J’étouffe, je ne peux plus respirer, j’entends un râle dans ma gorge, j’ai peur de réveiller mes compagnons de cellule, peut-être, si j’avais la gorge moins sèche... mais toute l’eau de la cruche est déjà bue. Là, à six pas de moi seulement, au cabinet, il y en a assez, aurais-je la force d’arriver jusque-là.

Je me traîne sur le ventre doucement, très doucement, comme si toute la gloire de la mort consistait à ne réveiller personne, j’ai abouti enfin et je bois avec gloutonnerie l’eau du fond des cabinets, je ne sais combien de temps ça a duré, je ne sais pas combien de temps il m’a fallu pour retourner en me traînant à ma place. Je recommence à perdre connaissance, je cherche mon pouls à mon poignet, je ne sens rien, mon cœur me remonte à la gorge et retombe de même. Je tombe avec lui. Je tombe longtemps, pendant mon trajet, j’entends encore la voix de Charles :

− Père, écoute, écoute ! Il est mourant, le malheureux.
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Le médecin est venu le matin.

Mais tout cela, je l’ai su beaucoup plus tard.

Il est arrivé, il m’a ausculté et il a secoué la tête. Après il est rentré à l’infirmerie, il a déchiré la feuille mortuaire remplie à mon nom la veille et il a dit avec l’éloge d’un spécialiste :

− Quelle nature de cheval !