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Jean Genet sur l’assassinat de George Jackson − 1971

[Décembre 1971]

Il est de plus en plus rare en Europe qu’un homme accepte d’être tué pour les idées qu’il défend.

Les noirs en Amérique le font chaque jour. Pour eux "la liberté ou la mort" n’est pas un slogan de mirliton.

En entrant dans le Black Panther Party, les noirs savent qu’ils seront tués ou qu’ils mourront en prison.

Je vais parler d’un homme célèbre maintenant, George Jackson, mais si le tremblement provoqué en nous par sa mort n’a pas cessé, nous devons savoir que tous les jours de jeunes noirs anonymes sont abattus par la police ou par des blancs dans la rue, d’autres sont torturés dans les prisons américaines.

Morts, ils survivront parmi nous - ce qui est peu - mais ils vivront parmi les peuples écrasés par le monde blanc, grâce à la voix retentissante de George Jackson.

Au contraire des Américains,partis victorieux au Vietnam faire la guerre par manque d’idées, qui en reviennent cassés, les noirs entrent dans la prison ou la mort, pour en resurgir vainqueurs. Des multiples tueries de noirs, de la prison de Soledad au massacre d’Attica, assassiné par des tireurs d’élite - d’élite ! -, George Jackson se relève, s’ébroue, maintenant illustre, c’est-à-dire lumineux et porteur d’une lumière si vive qu’elle le désigne et désigne tous les Américains noirs.

Qui était George Jackson ? Un noir de dix-huit ans emprisonné pendant onze ans pour complicité de vol de soixante-dix dollars.

Ecrivain magnifique, un des plus grands écrivains noirs, auteur de lettres éparses qui rassemblées, donnent un livre révolutionnaire.

Frère de Jonathan Jackson, qui à dix-sept ans, entra dans le prétoire de San Rafael, libéra trois noirs en se saisissant d’un otage ; le juge. Enfin, martyr décidé, c’est-à-dire conscient, assassiné le 21 août dans la cour - ou dans une cellule - de la prison de San Quentin la veille de son jugement.

"Un noir de dix-huit emprisonné pendant onze ans pour complicité de vol." George fut condamné par cette sentence étrange : un an de prison ou la prison à vie.

Il veut dire que Jackon fut condamné à un an de prison, mais qu’au bout de cette année, il devrait comparaître devant un "parol board" qui décide s’il sera libéré ou retenu.

Le "parol board" l’a retenu onze fois et onze ans.

Il est évident que les gardiens de Soledad découvraient en lui presque chaque jour, et presque à chaque instant, des mouvements d’indépendance, de fierté insupportable aux blancs, et d’une fierté qu’ils nommèrent arrogance puisqu’elle venait d’un noir.

Enfin, dans la solitude et grâce à son avocate Fay Stender, et grâce à Huey.P. Newton, responsable du Black Panther Party, avec qui il communiquait, Jackson s’était politisé avec une rapidité étonnante : trop et trop vite, puisque les gardiens de Soledad dressent contre lui une embuscade.

Le 13 janvier 1970, Miller - un autre tireur d’élite - du haut d’un mirador, épaule, vise tire et loupe un détenu blanc mais tue trois détenus noirs qui se bagarraient. Miller ne sera pas poursuivi ni pour meurtre ni pour homicide.

Trois jours plus tard, et dans une autre division de Soledad, on trouve agonisant au pied d’un mur, le gardien John Mills, tombé du dixième étage.

George Jackon - avec deux autres détenus noirs - est inculpé d’assassinat. On les transfère tous les trois à la prison californienne de San Fransisco. "Auteur d’un livre révolutionnaire."

Il est difficile de savoir si Jackson et son livre étaient possibles avant la création du Black Panther Party, si le B.P.P. était possible avant Malcom X, lui-même possible avant les révoltes des esclaves : Nat Turner, Harriet Tubman, Frederick Douglas. Sans s’y attarder, il faut évoquer leurs noms et leurs dévouement, leurs exploits.

Quant au style de ses lettres, Jackson apporte déjà un ton nouveau dans la littérature noire ; il ne se réfère plus à l’Ancien testament. Il ne cite ni les Prophètes ni les Apôtres.

Il va droit au sarcasme :

"... S’il y avait un Dieu, un tout autre être qui puisse lire en mes pensées, je trouverais cela désagréable à l’extrême ..."

"... S’ils voulaient m’atteindre maintenant derrière tous mes retranchements, il faudrait que ce soit avec une balle, et définitif ..."

"... J’ai, je l’espère, tué complètement l’esclave en moi ...."

*

"... Ici même à Soledad, un blanc (qui n’a plus maintenant ni nom ni visage) avait poignardé aux douches un noir qui portait le même nom que moi ... Ainsi, pour une simple raison d’erreur d’identité, on s’attendait à ce que les Mexicains me fassent mon affaire ..."

"Comme vous le voyez, la plupart des détenus sont des malades, mais qui a créé le monstre en eux ?"

"... Les prisons des Etats-Unis sont le dernier refuge des crétins. Les détenus sont des ratés, mais au moins, ils cherchaient quelque chose ..."

"... Les interdits sont levés quand on passe les portes des prisons. Leur comportement (des gardiens) subit alors une métamorphose : ils peuvent enfin torturer, satisfaire leur délire. Et on les paie !"

*

"... Ce nègre n’est vraiment pas content ; je ne pardonnerai jamais, je n’oublierai jamais, et si je suis coupable de quelque chose, c’est de ne pas les avoir assez traqués. C’est la guerre sans merci."

"Que faire avec ces salauds pervertis, malsains, avides, qui veulent projeter leur ombre partout, manger à toutes les tables, qui régentent le monde avec leurs diktats racistes et leur doctrine agonisante des monopoles et des puissants groupes de pression, et leurs flics bâfreurs d’ordure qu’ils emploient à tirer sur ceux qui protestent ?"

"Guerre populaire, lutte des classes, guerre de libération signifient lutte armée. Des hommes comme Hoover, Reagan, Hunt, Agnew, Johnson, Helms, Westmoreland, Abrams, Campbell, Carswell sont des hommes dangereux ; ils croient dur comme fer qu’ils sont les Führers légitimes de tous les peuples du monde ; il faut en finir avec eux immédiatement, peut-on espérer convertir de tels hommes ? Abandonneront-ils leur pouvoir, tant qu’ils seront en vie ? Nixon ou Hugh accepteraient-ils un gouvernement populaire, une économie populaire ?"

"Ce qui m’intéresse le plus dans la révolution, c’est qu’elle doit opérer au niveau de la famille : les enfants y ont un rôle, les femmes ont autant à faire que les hommes, l’éducation est égale pour tous."

"J’ai résisté à tous, à ma famille, aux religieuses, aux flics. Je sais que ma mère aime dire à tout le monde que j’étais "un bon petit", mais ce n’est pas vrai. J’ai été un voyou toute ma vie. Ce sont ces années en prison qui m’ont donné le temps et l’occasion de réfléchir et m’ont incité à réformer mon caractère. Je pense que si j’étais resté dans les rues de dix-huit ans à vingt-quatre ans, je serais probablement un drogué, un joueur de bas étage, ou un macchabée dans un cimetière. "Ils" ne le savent pas et ne l’avaient certainement pas prévu, mais ils sont responsables de ma disposition présente."

*

"Nous entendons ici des conversations détendues, banales, sur la question de savoir dans quel ordre il faut tuer tous les nègres de ce pays et par quels moyens. Ce qui me dérange, ce n’est pas qu’ils envisagent de me tuer ; ça fait bientôt cinq siècles qu’ils "tuent tous les nègres", et je suis encore vivant. Je dois être le mort le plus récalcitrant de l’univers. Non ce qui me gêne, c’est que dans leurs plans, ils n’imaginent pas une seconde que je vais me défendre. Est-ce qu’ils croient vraiment cette connerie ?"

"Les fascistes ont, semble-t-il, une tactique type à l’égard des classes inférieures, et c’est la même dans toute l’histoire de l’oppression. Ils dressent l’homme contre lui-même. Pensez à toutes les petites satisfactions avec lesquelles on peut nous acheter, pensez au détenu coupable d’un crime "capital" et partisan de la peine de mort ! Je jure avoir entendu quelque chose de comparable aujourd’hui même !"

"Après la guerre de Sécession, la forme d’esclavage a changé : nous sommes passés de l’état de cheptel à l’esclavage économique ; nous avons été jetés sur le marché du travail, mis en compétition avec les pauvres blancs dans des conditions désastreuses pour nous ; depuis ce moment-là, notre principal ennemi peut être défini et identifié comme le capitalisme.

L’esclavagiste était et reste le patron de l’usine, l’homme d’affaires, le responsable de l’emploi, des salaires, des prix, des institutions et de la culture nationale.

C’est l’infrastructure capitaliste de l’Europe et des Etats-Unis qui est responsable du viol de l’Afrique et de l’Asie. Le capitalisme a assassiné trente millions d’hommes au Congo.

Croyez-moi, ils n’auraient pas gâché toutes ces balles si ça ne leur avait pas rapporté quelque chose !

Tous ces hommes qui sont allés en Afrique et en Asie, ces parasites meurtriers qui se sont abattus sur le dos de l’éléphant, n’ayant en tête que le mal, méritent bien les insultes qu’on peut leur adresser.

La mort n’est que la juste rétribution de leurs crimes. Mais nous ne devons pas laisser les émotions nous envahir, l’écume de la surface brouiller l’image d’ensemble. C’est le capitalisme qui a armé les navires, la libre-entreprise qui les a lancés, la propriété privée qui a nourri les troupes.

L’impérialisme a repris la situation là où la traite l’avait laissée.

C’est seulement après la fin de la traite que l’Amérique, l’Angleterre, la France et les Pays-Bas ont envahi et occupé pour de bon les terres d’Afrique et d’Asie.

A mesure que la révolution industrielle s’affirmait, de nouveaux objectifs économiques remplaçaient les anciens ; l’esclavage des plantations faisait place à un néo-esclavage. Le capitalisme arrimait les navires et ravitaillait les troupes. Il va de soi que c’était l’appât du gain qui l’attirait.

"C’est lui qui construit les clapiers dans lesquels on nous fait vivre. Le profit interdit réparations et entretien. La libre-entreprise a amené dans nos quartiers ses chaînes de magasins à monopole.

La propriété privée a installé dans nos rues et nos maisons des légions de flics stupides à la détente facile.

Ils sont là pour protéger l’entrepreneur, "sa" chaîne de magasins, "sa" banque, "ses" immeubles.

Si l’homme d’affaires décidait qu’il ne veut plus nous vendre de nourriture parce que, supposons, le dollar yankee, que nous chérissons tant, a tout à coup perdu ses derniers trente sous de pouvoir d’achat, la seule manière pour le peuple de manger serait d’enfreindre la loi."

*

"Le capitalisme noir, c’est le noir contre lui-même. La contradiction la plus absurde d’une longue série d’abandons et de folies. Un autre remède sans douleur de dernière extrémité : être plus fasciste que le fasciste lui-même. Sylvester Brown est prêt à mourir, ou à voir mourir nos fils, pour des contrats de balayeur.

Bill Cosby joue un rôle d’espion fasciste ; quel message apporte-t-il à nos fils ? Un message infantile !

Ce méprisable individu et son acolyte leur enseignent le credo de l’esclavage, la version "nouvelle vague" du vieux serviteur nègre.

Nous ne pourrons avoir confiance tant qu’il y aura des gens comme ça. Ils font partie de la répression autant, si ce n’est plus, que le vrai flic.

Ne disent-ils pas à nos enfants qu’il est romantique d’être un chien couchant, Les gosses sont si contents de voir un noir tirer et se battre qu’ils ne peuvent s’empêcher de s’identifier à ce collaborateur de l’ennemi.

Le fasciste s’empare de tous les facteurs latents de division et les met en action : racisme, nationalisme, religion."

*

"Je suis né avec un cancer incurable, un mal pernicieux et suppurant qui m’a attaqué juste derrière les yeux et n’a cessé de s’étendre pour détruire ma paix.

Il m’a volé ces vingt-huit années.

Il nous a volé à tous bientôt cinq siècles. Le plus grand criminel de tous les temps. Nous devons l’arrêter maintenant."

"Maman noire, il va falloir que tu cesses de fabriquer des lâches : "sois bien gentil", "je vais être si inquiète, mon petit", "ne te fie pas à ces nègres", "ne te laisse pas faire par ces mauvais nègres, mon petit"., "gagne bien de l’argent, mon petit". Maman noire, ton souci exagéré de la survie de tes fils se paie de la perte de leur humanité."

"Frère de son frère Jonathan."

L’affection qui unissait George à Jonathan s’était, chez le premier, tissée durant de longues heures de solitude. George avait laissé derrière lui un frère de sept ans, un enfant auquel il ne cessera jamais de s’intéresser, mais la distance est très grande entre la maison où vit Jonathan et la cellule de George.

On peut se demander si George savait très bien qui était son frère, mais il fut brusquement rapproché de lui quand il sut qu’il était devenu un familier d’Angela Davis, ensuite presque confondu avec lui quand il apprit l’action incroyable de Jonathan : la tentative de sauvetage vraiment héroïque, de trois camarades noirs à la cour de San Rafael, le 7 août 1970.

Je pense qu’il ne faut pas refuser aux révolutionnaires, quand elle leur devient nécessaire, cette sorte de magnificence de la rêverie et de l’acte, surtout quand celui-ci doit devenir exemplaire, c’est-à-dire quand il sert à montrer avec éclat, le sens d’une vie qui s’est voulue un complet travail contre une fausse fatalité.

"Maintenant, Messieurs, c’est moi qui commande." Ces mots prononcés dans le prétoire de San Rafael, tout en les laissant à son frère, George semble les reprendre à son compte.

Il ne s’agissait pas de s’identifier à Jonathan, au contraire même ; si l’admiration que portait Jonathan à George le poussa à l’imiter, Jonathan, mort et mort libre - selon le "suicide révolutionnaire", expression de Newton -, à son tour George éprouva une admiration pour Jonathan jusqu’au point, semble-t-il, qu’il ait voulu l’imiter.

On voit peut-être cette admiration torsadée des deux fils de Georgia Jackson, qui s’entraidaient à devenir un moment de la conscience noire et de la révolution.

A un an de distance, l’histoire accouche dans le sang, de deux gémeaux noirs.

"Le martyr décidé, assassiné par les blancs."

Les autorités pénitentiaires de San Quentin n’ont pas encore permis de connaître les détails de la mort réelle - je veux dire par arrêt du coeur et abaissement de la température, ce moment où un homme est devenu un corps -, de la mort réelle de Jackson.

Dans son livre, dans ses lettres, dans ses conversations, il l’avait annoncée, on peut presque dire prévue, si grande était la haine des gardiens, à son égard et si puissante, "née en moi des coups infligés par cette société de possédants et de miséreux, cette flamme qui ne s’éteindra pas" ; quand le directeur de la prison de San Quentin parle d’évasion, cela ne colle pas avec la "logique du vivant".

Nous avons du mal à penser que si près de son procès, décidé à en faire une tribune politique d’où il pourrait, à son tour, juger l’Amérique, Jackson ait mis au point une tentative d’évasion qui avait si peu de chances d’aboutir - on sait par exemple que Clutchette et Drumgo, ses coaccusés, et Magee, refusèrent de quitter leur cellule - mais son attitude prend un sens, si, pris au piège d’un complot monté contre lui - soit dans les salons de Reagan ou plus près, dans les bureaux du directeur de la prison -, Jackson se voyant cerné, avec peut-être un revolver à la main, a décidé, non de risquer le tout pour le tout comme on l’a écrit, mais de se précipiter vers la cour, où il était sûr d’être abattu par les "tireurs d’élite" (toujours eux) au sommet de deux miradors.

Ainsi, comme Jonathan, mais coincé, il s’est décidé librement par la mort au soleil, pour le sacrifice, ou mieux, pour le "suicide révolutionnaire".

Ces quelques notes sont loin de cerner ou de peindre Jackson qui s’est continué des semaines après sa mort, dès les révoltes d’Attica, de Baltimore, hier mardi 22 septembre, dans celle de la Nouvelle-Orléans.

Le livre de jackson, Frères de Soledad et celui qui va paraître n’ont pas pour but de nous parler de Jackson seul, mais de tous les noirs anonymes enfermés dans les prisons et dans les ghettos.

Retenons ceci : le mot criminel, appliqué aux noirs par des blancs, n’a pas de sens.

Pour les blancs, tous les noirs sont criminels parce qu’ils sont noirs, ce qui revient à dire : dans une société de blancs, aucun noir ne peut être criminel.