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Jean Bodin : La justice harmonique – 1583

La justice Harmonique. Mais il ne suffit pas d’avoir ainsi disposé ces quatre points en proportion Géométrique, et en partie Arithmétique, si on ne les couple ensemble par proportion Harmonique, qui unit et conjoint les deux nombres du milieu, 6 et 8 et le second au quart, et le premier au tiers, dont il résulte une harmonie mélodieuse, composée de la quarte, de la quinte et des octaves.

Autrement, si vous ôtez le lien Harmonique de la quarte, qui est entre 6 et 8, la proportion Géométrique demeurera disjointe ; et si vous disposez les quantités en proportion Géométrique continue, l’Harmonie périra, comme on peut voir en ces quatre nombres 2, 4, 8, 16 où les raisons se trouvent bien conjointes en quelque sorte qu’on les prenne.

Mais il ne s’en peut faire aucun accord, et aussi peu si vous disposez les nombres en proportion Arithmétique, car l’une et l’autre sont aussi différentes de l’harmonique comme l’eau bouillante et glacée sont différentes [de] l’eau tiède. En cas pareil, nous dirons, que si le Prince, ou le peuple, ou la noblesse ayant la souveraineté, soit en Monarchie, ou état Aristocratique, ou populaire, se gouverne sans aucune loi, laissant le tout à la discrétion des Magistrats ou, par soi-même, distribuant les peines et loyers selon la grandeur ou qualité d’un chacun, [bien] que cela soit beau en apparence, [quoiqu’il] n’y eût fraude ni faveur (chose toutefois impossible), néanmoins, ce gouvernement ne peut être durable ni assuré, parce qu’il n’y a point de lien des grands aux petits, ni par conséquent accord aucun ; beaucoup moins y aura-t-il de sûreté si tout se gouverne par égalité et lois immuables, sans accommoder l’équité à la variété particulière des lieux, des temps, et des personnes.

Gouvernement de [la] République par forme Arithmétique, Géométrique, Harmonique.

Et tout ainsi que deux simples en extrémité de froideur et de chaleur sont autant de poisons, et, néanmoins, composés et tempérés l’un avec l’autre font une médecine fort salutaire, [de même] aussi ces deux proportions de gouvernement, Arithmétique et Géométrique, l’un par lois seulement, l’autre à l’arbitrage du gouverneur sans lois, ruinent les Républiques : et composés ensemble par proportion Harmonique [ces deux proportions de gouvernement] servent à maintenir les états.

Et, par ainsi, Aristote s’est abusé de dire que l’état serait bienheureux, qui aurait un si bon Prince, qu’il ne fût jamais vaincu de faveur, ni de passion quelconque : on n’aurait, dit-il, que faire de lois.

Or il est certain que la loi n’est pas faite pour ceux qui tiennent la souveraineté, comme nous avons montré en son lieu, [mais] pour les magistrats principalement, qui ont bien souvent les yeux si bandés de passions, ou de concussions, ou d’ignorance, qu’ils ne sauraient voir un seul trait de la beauté de justice. Et quand [bien même] ils seraient Anges, ou qu’ils ne pourraient aucunement faillir, si est-ce que les sujets ont affaire de loi comme d’un flambeau pour se guider ès ténèbres des actions humaines ; et [également] pour étonner les méchants qui pourraient prétendre cause d’ignorance, véritable ou vraisemblable, de leurs méchancetés ; ou, pour le moins, de la peine, qui n’est point gravée en nos âmes, comme [le sont] les choses que nature défend (…).

Dieu 1 , que celui qui a mérité d’être flétri, sera puni selon le forfait par lui commis : il est défendu de bailler plus de quarante coups ; laquelle loi est selon la justice 1 Deutéronome, 25.

Harmonique, car il est permis au juge de juger à sa discrétion par proportion semblable jusqu’à quarante coups, selon la qualité des personnes et du forfait. Et la qualité arithmétique est en ce qu’il est défendu [de] passer quarante coups ; en quoi celui qui a le plus offensé, et qui toutefois n’a pas mérité la mort, n’est pas plus puni pour ce regard, que celui qui a moins offensé ; et la loi porte sa raison, et afin, dit-il, que le condamné ne soit rendu estropié. [Ce] qui nous est un certain argument de la loi de Dieu, [selon lequel] la vraie justice, et le gouvernement le plus beau, est celui qui s’entretient par proportion Harmonique.

Et combien que l’état populaire embrasse plus les lois égales, et la justice Arithmétique, et [que], au contraire, l’état Aristocratique retient plus la proportion Géométrique, si est-ce que l’un et l’autre est contraint d’entremêler la proportion Harmonique pour sa conservation ; autrement, si la seigneurie Aristocratique rejette le menu peuple loin de tous états, offices et dignités, ne lui faisant aucune part de la dépouille des ennemis, ni des pays conquis sur eux, il ne se peut faire que le menu peuple, pour peu qu’il soit aguerri, ou que l’occasion se présente, ne se révolte et [ne] change l’état, comme j’ai montré ci-devant par plusieurs exemples.

C’est pourquoi la seigneurie de Venise, qui est une vraie Aristocratie s’il en fut [jamais], se gouverne quasi Aristocratiquement, distribuant les grands honneurs, dignités, bénéfices et Magistrats aux gentilshommes Vénitiens, et les menus offices, où il n’y a point de puissance, au menu peuple, suivant la proportion Géométrique, des grands aux grands, et des petits aux petits.

Et néanmoins, pour contenter le menu peuple, la seigneurie lui a laissé l’état de Chancelier, qui est des plus dignes et des plus honorables, [et] aussi qu’il est perpétuel ; et, en outre, les offices des secrétaires d’état, qui sont bien fort honorables ; et au surplus l’injure, faite au moindre habitant par les gentilshommes Vénitiens, est punie et châtiée ; et une grande douceur et liberté de vie donnée à tous, [chose] qui sent plus la liberté populaire que le gouvernement Aristocratique ; et, qui plus est, la création des Magistrats se fait par choix et par sort, l’un propre au gouvernement Aristocratique, l’autre à l’état populaire, si bien qu’on peut dire, que l’état est Aristocratique et conduit aucunement par proportion Harmonique, [ce] qui a rendu cette République-là belle et florissante (…).

L’état Royal gouverné harmoniquement est le plus beau et le plus parfait.

Il faut donc que le sage Roi gouverne son Royaume harmoniquement, entremêlant doucement les nobles et roturiers, les riches et les pauvres, avec telle discrétion toutefois, que les nobles aient quelque avantage sur les roturiers, car c’est bien la raison que le gentilhomme aussi excellent en armes ou en lois, comme le roturier, soit préféré aux états de judicature, ou de la guerre, et que le riche égal en autre chose au pauvre, soit aussi préféré aux états, qui ont plus d’honneur que de profit, et que le pauvre emporte les offices, qui ont plus de profit que d’honneur, et tous deux seront contents.

Car celui qui est assez riche ne cherche que l’honneur, et le pauvre cherche son profit.

Aussi faut-il, que les riches qui portent les charges publiques, aient quelque avantage sur les pauvres ; c’est pourquoi ce sage Consul Romain laissa le gouvernement et souveraineté des villes par lui conquises, aux plus riches, jugeant qu’ils seraient plus soigneux de [leur] conservation que les pauvres, qui n’y avaient pas si grand intérêt.

Et si les états sont associés et doubles, il vaudra mieux coupler le noble et le roturier, le riche et le pauvre, le jeune et le vieux, que deux nobles, ou deux riches, ou deux pauvres, ou deux jeunes ensemble, qui sont le plus souvent en querelles, et s’empêchent l’un l’autre en leur charge, comme il advient, naturellement, qu’il n’y a jalousie entre égaux.

Mais encore il en revient un bien grand fruit de la conjonction que j’ai dite. Car en ce faisant chacun garde la prérogative et le droit à l’état, duquel il tient, comme il se voit ès cours souveraines, corps et collèges composés de toutes sortes de gens, la Justice est beaucoup mieux ordonnée, que s’ils étaient d’un état seulement.

Or il n’y a moyen de lier les petits avec les grands, les roturiers avec les nobles, les pauvres avec les riches, sinon en communiquant les offices, états, dignités et bénéfices aux hommes qui le méritent, comme nous avons montré ci-devant. Mais les mérites sont divers, car qui ne voudrait octroyer les états et charges honorables sinon aux gens vertueux, la République serait toujours en combustion, d’autant que les hommes de vertu sont toujours en fort petit nombre, et seraient aisément chassés et déboutés du surplus.

Mais en couplant les hommes de vertu, comme j’ai dit, tantôt aux nobles, tantôt aux riches, [bien] qu’ils soient destitués de vertu, néanmoins ils se sentiront honorés d’être conjoints avec les gens vertueux, et ceux-ci de monter au lieu d’honneur ; et, en ce faisant, toute la noblesse d’un côté se réjouit de voir que le seul point de noblesse est respecté en la distribution des loyers, et, de l’autre côté, tous les roturiers sont ravis d’un plaisir incroyable, et se sentent tous honorés, comme de fait ils ont honneur, quand ils voient le fils d’un pauvre médecin, Chancelier d’un grand Royaume, et un pauvre soldat être enfin Connétable, comme il s’est vu en la personne de Bertrand du Guesclin, et de Michel de l’Hospital, et de beaucoup d’autres, qui, pour leurs vertus illustres sont montés aux plus hauts degrés d’honneur.

Mais tous les états portent impatiemment de voir les plus indignes aux plus hauts lieux, non pas qu’il ne soit nécessaire de donner quelquefois aux incapables et indignes quelques offices, pourvu qu’ils soient en si petit nombre, que leur ignorance ou méchanceté n’ait pas grand effet en l’état où ils seront.

Car il ne faut pas seulement bailler la bourse aux plus loyaux, les armes aux plus vaillants, la justice aux plus droits, la Censure aux plus entiers, le travail aux plus forts, le gouvernail aux plus sages, la Prélature aux plus dévôts, comme la justice Géométrique veut (combien qu’il est impossible pour la rareté des hommes vertueux), [mais] il faut aussi, pour faire une harmonie des uns avec les autres, y entremêler ceux qui ont de quoi suppléer en une sorte ce qui leur défaut en l’autre ; autrement, if n’y aurait non plus d’harmonie, que si on séparait les accords qui sont bons en soi, mais ils ne feront point de consonance s’ils ne sont liés ensemble, car le défaut de l’un est suppléé par l’autre.

L’image du Roi, et des trois états conformes à la nature. En quoi faisant, le sage Prince accordera ses sujets les uns aux autres, et tous ensemble avec soi, tout ainsi comme on peut voir ès quatre premiers nombres, que Dieu a disposés par proportion harmonique, pour nous montrer que l’état Royal est Harmonique, et qu’il se doit gouverner Harmoniquement :

Car 2 à 3 fait la quinte, 3 à 4 la quarte, deux à quatre l’octave, et, derechef, un à deux fait l’octave, 1 à 3 la douzième, tenant la quinte et l’octave, et 1 à 4 la double octave, [ce] qui contient l’entier système de tous les tons et accords de musique ; et qui voudra passer à 5, il fera un discord insupportable. L’image de l’âme [est] semblable au Royaume bien ordonné.

Autant peut-on dire du point, de la ligne, de la superficie et du corps. Donc, on suppose que le Prince, élevé par-dessus tous les sujets, la majesté duquel ne souffre non plus division, que l’unité qui n’est point nombre, ni au rang des nombres, [bien] que tous les autres n’ont force ni puissance que de l’unité ; et les trois états disposés comme ils sont, et quasi toujours ont été, en tous Royaumes et Républiques bien ordonnées : c’est à savoir l’état Ecclésiastique, le premier, pour la dignité qu’il soutient et [la] prérogative du ministère envers Dieu, qui est composé de nobles et roturiers ; puis l’état militaire, qui est aussi composé des nobles et roturiers ; et le menu peuple de gens scolastiques, marchands, artisans et laboureurs.

Et que chacun de ces trois états ait part aux offices, bénéfices, judicatures, et charges honorables, ayant égard aux mérites et aux qualités des personnes. Il se formera une plaisante harmonie de tous les sujets entre eux, et de tous ensemble avec le Prince souverain.

Ce que nous pouvons encore figurer en l’homme, qui est la vraie image de la République bien ordonnée : car l’intellect tient lieu d’unité étant indivisible, pur et simple, puis l’âme raisonnable, que tous les anciens ont séparée de puissance d’avec l’intellect ; la troisième est l’appétit de vindicte, qui gît au cœur, comme les gendarmes ; la quatrième est la cupidité bestiale, qui gît au foie, et autres intestins nourrissant tout le corps humain, comme les laboureurs.

Et combien que les hommes qui n’ont point ou peu d’intellect, ne laissent pas de vivre sans voler plus haut à la contemplation des choses divines et intellectuelles.

Aussi, les Républiques Aristocratique et populaire, qui n’ont point de Roi, s’entretiennent et gouvernent leur état, néanmoins elles ne sont point unies ni liées si bien que s’il y avait un Prince, qui est comme l’intellect, qui unit toutes les parties, et les accorde ensemble, quand l’âme raisonnable est guidée par prudence, l’appétit de vindicte par magnanimité, la cupidité bestiale par tempérance, et l’intellect est élevé par contemplations divines, alors il s’établit une justice très harmonieuse, qui rend à chacune des parties de l’âme ce qui lui appartient.

Ainsi peut-on dire des trois états guidés par prudence, par force et tempérance, et ces trois vertus morales accordées ensemble, et avec leur Roi, c’est-à-dire à la vertu intellectuelle et contemplative, il s’établit une forme de République très belle et harmonieuse.

Car tout ainsi que de l’unité dépend l’union de tous les nombres, et qui n’ont être ni puissance que d’elle, [de même] aussi un Prince souverain est nécessaire, de la puissance duquel dépendent tous les autres.

Et tout ainsi qu’il ne se peut faire si bonne musique où il n’y ait quelque discord, qu’il faut par nécessité entremêler, pour donner plus de grâce aux bons accords, ce que fait le bon musicien pour rendre la consonance de la quarte, de la quinte et de l’octave, plus agréable, coulant auparavant quelque discord, qui rend la consonance que j’ai dite douce à merveilles ; ce que font aussi les friands cuisiniers, qui, pour donner meilleur goût aux bonnes viandes, entrejettent quelques plats de fausses âpres et mal plaisantes ; et le docte peintre pour rehausser sa peinture, et donner lustre au blanc, l’obscurcit à l’entour de noir et d’ombrages : car la nature du plaisir est telle en toutes les choses de ce monde, qu’il perd sa grâce si on n’a goûté le déplaisir, et le plaisir toujours continuant devient fade, pernicieux et mal plaisant ; [de même] aussi, est-il nécessaire qu’il y ait quelques fols entre les sages, quelques hommes indignes de leur charge entre les hommes expérimentés, et quelques vicieux entre les bons pour leur donner lustre, et faire connaître au doigt et à l’œil la différence du vice à la vertu, du savoir à l’ignorance.

Car quand les fols, les vicieux, les méchants sont méprisés, alors les sages, les vertueux, les gens de bien reçoivent le vrai loyer de leur vertu, qui est l’honneur.

Les trois filles de Thémis se rapportent aux trois proportions.

Et [il] semble que les anciens Théologiens nous avaient figuré ce que j’ai dit, donnant à Thémis trois filles, à savoir [en grec], c’est-à-dire Loi droite, Équité, et Paix, qui se rapportent aux trois formes de Justice, Arithmétique, Géométrique, et Harmonique. Et néanmoins la paix, qui figure l’harmonique, est le seul but et comble de toutes les lois et jugements, et du vrai gouvernement royal, comme la Justice Harmonique est le but du gouvernement Géométrique et Arithmétique. Le monde est fait et gouverné par proportion harmonique.

Ce point-là bien éclairci, reste à voir s’il est vrai ce que disait Platon, que Dieu gouverne ce monde par proportion Géométrique, parce qu’il a pris ce fondement, pour montrer que la République bien ordonnée à l’image de ce monde doit être gouvernée par Justice Géométrique.

J’ai montré tout le contraire par la nature de l’unité rapportée aux trois premiers nombres harmoniquement ; et de l’intellect, aux trois parties de l’âme ; et du point, à la ligne, à la superficie et au corps.

Mais il faut passer plus outre, car si Platon eût regardé de plus près, il eût remarqué ce qu’il a oublié en son Timée, que ce grand Dieu de nature a composé harmoniquement le monde de la matière et de la forme, par égalité et similitude ; et d’autant que la matière était inutile sans la forme, et la forme ne pouvait subsister sans la matière, ni en tout l’univers, ni en ses parties, il en composa le monde, qui est égal à l’une, et semblable à l’autre ; il est égal à la matière, parce qu’il comprend tout, et semblable à la forme, comme la proportion harmonique est composée de la proportion Arithmétique et Géométrique, égale à l’une, et semblable à l’autre, étant l’une séparée de l’autre imparfaite. Et comme les Pythagoriens sacrifièrent des hécatombes, non pas pour la sous-tendue de l’angle droit qui peut les deux côtés, mais pour avoir trouvé en une même figure l’égalité et similitude de deux autres figures, étant la troisième figure égale à la première, et semblable à la seconde :

aussi Dieu a fait ce monde égal à la matière, parce qu’il comprend tout, et [qu’il] n’y a rien de vide, et semblable à la forme éternelle, qu’il avait figurée auparavant que faire le monde, comme nous lisons en la sainte Écriture.

Et quant au mouvement de ce monde, on voit que Dieu en a fait un égal, qui est le mouvement ravissant ; l’autre inégal, qui est le mouvement planétaire, et contraire au premier ; le troisième est le mouvement tremblant, qui embrasse et lie l’un à l’autre. Liaison harmonieuse du monde et de ses parties.

Et si nous cherchons par le menu les autres créatures, nous trouverons une perpétuelle liaison harmonique, qui accorde les extrémités par [des] moyens indissolubles qui tiennent de l’un et de l’autre, comme on peut voir entre la terre et les pierres, l’argile, entre la terre et les métaux, les marcasites, calamites et autres minéraux ; entre les pierres et les plantes, les espèces de corail qui sont [des] plantes lapidifiées prenant vie et croissance par les racines ; entre les plantes et animaux, les Zoophytes, ou plantes-bêtes qui ont sentiment et mouvement, et tirent vie par les racines ; entre les animaux terrestres aquatiques, les Amphibies, comme bièvres, loutres, tortues, et d’autres semblables ; entre les aquatiques et volatiles, les poissons volants ; et, généralement, entre les bêtes et l’homme, les singes, combien que Platon mettait la femme entre ceux-ci et la nature Angélique. Dieu a posé l’homme, partie duquel est mortelle, et partie immortelle, liant aussi le monde élémentaire avec le monde céleste par la région éthérée.

Et tout ainsi que le discord donne grâce à l’harmonie, aussi Dieu a-t-il voulu que le mal fût entremêlé avec le bien, et les vertus posées au milieu des vices, des monstres en nature, des éclipses aux lumières célestes, et des raisons sourdes ès démonstrations géométriques, afin qu’il en réussît un plus grand bien, et que la puissance et beauté des œuvres de Dieu par ce moyen fût connue, [chose] qui autrement demeurerait cachée et ensevelie. C’est pourquoi Dieu ayant endurci Pharaon, que les sages Hébreux interprètent l’ennemi de Dieu et de nature : Je l’ai fait, dit-il, pour me faire tête, et montrer ma force contre lui, afin que tout le monde chante ma gloire et ma puissance.

Et néanmoins tous les Théologiens sont d’accord que la force et puissance de cet ennemi de Dieu est enclose ès barrières du petit monde élémentaire, et qu’il n’a pouvoir sinon tant qu’il plaît à Dieu lui lâcher la bride.

Or, tout ainsi que par voix et sons contraires il se compose une douce et naturelle harmonie, [de même] aussi des vices et vertus, des qualités différentes des éléments, des mouvements contraires, et des sympathies et antipathies liées par moyens inviolables, se compose l’harmonie de ce monde et de ses parties.

[Tout] comme aussi la République est composée de bons et mauvais, de riches et de pauvres, de sages et de fols, de forts et de faibles, alliés par ceux qui sont moyens entre les uns et les autres : étant toujours le bien plus puissant que le mal, et les accords plus que les discords. Et tout ainsi que l’unité sur les trois premiers nombres, l’intellect sur les trois parties de l’âme, le point indivisible sur la ligne, superficie, et le corps, ainsi peut-on dire, que ce grand Roi éternel, unique, pur, simple, indivisible, élevé par-dessus le monde élémentaire, céleste et intelligible, unit les trois ensemble, faisant reluire la splendeur de sa majesté et la douceur de L’harmonie divine en tout ce monde, à l’exemple duquel le sage Roi se doit conformer, et gouverner son Royaume.