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Histoire du bolchévisme - 3e partie : de l’opposition à la guerre impérialiste à la révolution et la guerre civile (1914-1920)

a) l’opposition à la guerre (1914-1916)

Les Bolchéviks furent clairement les seuls, en Russie comme en Europe, à avoir une interprétation correcte de la guerre, et à assumer une position politique conséquente.

Sous l’impulsion de Lénine fut mis en avant le principe de la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile », à l’opposé du social-chauvinisme des Menchéviks, des socialistes occidentaux et des anarchistes, qui d’opposants à la guerre avant que celle-ci n’éclatent se transformèrent en chauvins professionnels celle-ci déclarée.

Les parlementaires bolchéviks, à l’exception de Kamenev qui se dédouana en affirmant ne pas être d’accord avec le Parti et en appelant un menchévik comme témoin (!), menèrent l’opposition à la guerre et furent arrêtés. Les cellules du Parti organisèrent clandestinement leurs activités afin de pouvoir mener l’agitation et la propagande sans succomber face à la répression.

Lénine remet alors en avant la critique de la « révolution permanente » de Trotsky.

« Déterminer les rapports des classes dans la révolution prochaine, tel est le principal problème du parti révolutionnaire... Trotsky résout ce problème de façon erronée dans Naché Slovo. Il répète sa théorie de 1905, sans se donner la peine de réfléchir aux raisons pour lesquelles la vie, dix années durant, a passé outre à sa magnifique théorie.

La théorie originale de Trotsky emprunte aux bolchéviks l’appel à la lutte révolutionnaire décisive et à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat et, aux menchéviks, la « négation » du rôle de la paysannerie.

La paysannerie, paraît-il, s’est divisée, différenciée et est devenue de moins en moins apte à jouer un rôle révolutionnaire ; en Russie, une révolution « nationale » est impossible, « nous vivons à l’époque de l’impérialisme », or, « l’impérialisme oppose non la nation bourgeoise à l’ancien régime, mais le prolétariat à la nation bourgeoise ».

Voilà un exemple amusant de la façon dont on peut jongler avec le mot « impérialisme ».

Si, en Russie, le prolétariat s’oppose déjà à la « nation bourgeoise », il s’ensuit que la Russie est à la veille de la révolution socialiste. Alors le mot d’ordre « Confiscation des propriétés terriennes » (répété par Trotsky en 1915) est faux et il faut parler non pas de « l’ouvrier révolutionnaire », mais du « gouvernement socialiste ouvrier ».

A quel degré de confusion arrive Trotsky, on peut le voir par la phrase dans laquelle il dit que le prolétariat entraînera également les masses populaires non prolétariennes !!!

Trotsky n’a pas songé que, si le prolétariat parvient à entraîner les masses non prolétariennes des campagnes à la confiscation des propriétés terriennes et à renverser la monarchie, ce sera là précisément le parachèvement de la « révolution nationale bourgeoise » en Russie, la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie.

Les dix années qui se sont écoulées de 1905 à 1915 ont démontré l’existence de deux lignes de classe dans la révolution russe. La différenciation de la paysannerie a renforcé la lutte de classe dans les campagnes, réveillé de nombreux éléments indifférents à la vie politique, rapproché le prolétariat rural du prolétariat des villes (les bolchéviks, depuis 1906, n’ont cessé de réclamer l’organisation spéciale du prolétariat rural et ont inséré cette revendication dans la résolution du congrès menchévik de Stockholm).

Mais l’antagonisme de la « paysannerie » et des Markov-Romanov-Khvostov est allé grandissant, a revêtu une forme aiguë. C’est là une vérité éclatante, que Trotsky, même avec des milliers de phrases et des dizaines d’articles, ne parviendra pas à réfuter. Trotsky aide en fait les politiciens ouvriers libéraux de Russie, qui par « négation » du rôle de la paysannerie, entendent le refus de pousser les paysans à la révolution.

Or, c’est là maintenant qu’est le point capital. Le prolétariat lutte et luttera stoïquement pour la conquête du pouvoir, pour la République, pour la confiscation des terres, c’est-à-dire pour entraîner la paysannerie et utiliser en entier sa force révolutionnaire, pour faire participer les « masses populaires » non prolétariennes à la libération de la Russie bourgeoise de l’impérialisme féodal-militaire (c’est-à-dire du tsarisme).

Et cette libération de la Russie bourgeoise du tsarisme, du pouvoir des propriétaires fonciers, le prolétariat la mettre immédiatement à profit non pour aider les paysans aisés dans leur lutte contre les travailleurs ruraux , mais pour accomplir la révolution sociale en union avec le prolétariat d’Europe ».

b) Février et Octobre 1917

Sur le front, l’armée russe était mal équipée et ne tenait pas la route face à l’armée allemande. L’année 1917 fut l’apogée des manques en fournitures militaires, en vivres et en matières premières.

Dès janvier des grèves avaient éclaté dans différentes villes, dont Moscou où 1/3 des ouvriers avaient cessé le travail. Les grèves se succédèrent, jusqu’au 7 mars où la plupart des usines de tournaient plus, et le 8 mars où les bolchéviks organisèrent des manifestations à Pétrograd pour la journée internationale de la femme. Le 9 mars 200.000 ouvriers défilèrent dans Pétrograd, le 10 fut marqué par toute une série d’affrontements où ressortaient les mots d’ordre contre le Tsar et contre la guerre.

Le 11 eurent lieu de nombreux affrontements armés. La quatrième compagnie du bataillon de réserve de Pavlosk ouvrit ainsi le feu, mais sur les policiers en train de tirer sur les ouvriers ! Le bureau du Parti à Pétrograd, avec Molotov à sa tête, appela au soulèvement armé contre le régime et à la formation d’un gouvernement révolutionnaire provisoire.

Le 12 les troupes de Pétrograd refusent de tirer sur la foule, et en une journée le nombre de soldats mutins passe de 10.000 à 60.000.

La révolution de février (de mars en fait dans notre calendrier) avait vaincu, et des soviets se formèrent immédiatement dans tout le pays. Mais, par l’éloignement des principaux leaders bolchéviks (Lénine étant dans l’émigration, Staline et Sverdlov en exil sibérien) et la centralité de l’action des bolchéviks sur les masses, les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks se mirent sur les devants de la scène politique officielle, et formèrent un gouvernement provisoire.

Le P.O.S.D.R. [bolchévik], qui comptait plus de 40.000 membres rompus à l’illégalité, se réorganisa alors, dans le cadre de la légalité nouvelle. Les ensembles des organes du Parti furent alors élus par la base, ce qui n’alla pas sans problèmes concernant l’unité du parti ; diverses fraction apparurent, notamment celle autour de Rikov, Bubnov et Nogin, favorable au gouvernement provisoire.

Celui-ci avait à sa tête le socialiste-révolutionnaire Kérenski et était composé des partis bourgeois et populistes. Il existait alors objectivement un double-pouvoir : le gouvernement d’un côté, les soviets de l’autre. Soviets qui firent échouer le gouvernement dans sa tentative de maintenir la monarchie.

La situation fut alors bouleversé par l’arrivée le 3 (16) avril 1917 de Lénine, de retour d’exil. Celui-ci snoba les représentants menchéviks présents à la gare de Pétrograd et tint immédiatement un discours en faveur de la révolution socialiste. Il mit en avant de nombreuses thèses, principalement la nécessité d’abandonner le nom de social-démocrate pour celui de communiste, et celle d’une formation d’une troisième Internationale, en rupture avec l’internationale ayant cédée au social-chauvinisme.

Les bolchéviks menèrent alors un travail parfait. Dès l’annonce le 19 avril par le ministre des affaires étrangères Milioukov que la guerre devait continuer, le Parti organisa des marches de protestations de plus de 100.000 personnes, contribuant à la chute du gouvernement, remplacé par un autre auquel participèrent les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires.

Le 24 avril 1917 eut lieu, pour la première fois dans la légalité, la VIIème conférence du Parti, avec 133 délégués représentant 80.000 membres. Lénine mit en avant la thèse résumée en « tout le pouvoir aux soviets », s’opposant à Kamenev et Rikov qui ne croyaient pas en la possibilité d’une révolution, à Zinoviev qui ne voulait pas d’une rupture avec la gauche pacifiste occidentale, ainsi qu’à Boukharine et Piatakov qui refusaient le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

En mai et en juin, les bolchéviks progressèrent, tout en ayant pas la majorité au congrès des soviets de juin 1917, n’ayant qu’une centaine de délégués contre 700/800 aux menchéviks et aux socialistes-révolutionnaires.

Le 18 juin 1917, 400.000 personnes manifestèrent à Pétrograd contre la guerre. Le gouvernement réprima alors le mouvement de masse et les bolchéviks. Les locaux de la Pravda furent détruits, comme ceux de la maison d’édition bolchévik.

Le Parti tint alors sont 6ème Congrès dans l’illégalité, du 26 juillet au 3 août 1917, avec 157 délégués représentant 240.000 membres. Jusqu’au 3 juillet, date de la répression, les bolchéviks disposaient de 41 organes de presse, dont 29 en russe. Au congrès s’impose la ligne révolutionnaire prônée par Lénine et Staline (principalement contre Boukharine) de l’alliance ouvrière et paysanne, avec un programme politique correspondant.

Le « groupe intermédiaire », dont Trotsky était membre, qui avait fait son autocritique et désirait rejoindre les bolchéviks, fut également intégré au Parti.

Le 12 août se tint dans le grand théâtre de Moscou une réunion organisée par le gouvernement provisoire, avec l’ensemble des partis, sauf les bolchéviks, qui organisèrent une grève générale réussie. Le général Kornilov y exigea la dissolution des comités et des soviets, et lança des troupes contre Pétrograd.

Le putsch échoua principalement grâce aux bolchéviks, ce qui augmenta considérablement leur influence. Les bolchéviks étaient ainsi majoritaires à Moscou et Pétrograd. Lénine revint illégalement en Russie le 7 octobre, et le 10 se tint la réunion du Comité Central décidant de la prise du pouvoir (contre Zinoviev et Kamenev qui y étaient opposés, et contre Trotsky qui voulait repousser la date, ce qui aurait « grillé » l’action).

Le mois d’août fut également marqué par la publication d’une œuvre majeure de Lénine, « L’Etat et la révolution ». Lénine y explique son objectif :

« Nous examinerons d’abord la doctrine de Marx et d’Engels sur l’Etat, et nous nous arrêterons plus particulièrement aux aspects de cette doctrine qui ont été oubliés, ou que l’opportunisme a déformés. Nous étudierons ensuite, spécialement, le principal fauteur de ces déformations, Karl Kautsky, le chef le plus connu de la IIème Internationale (1889-1914), qui a fait si lamentablement faillite pendant la guerre actuelle.

Lénine-L'Etat et la révolution

Enfin, nous tirerons les principaux enseignements de l’expérience des révolutions russes de 1905 et surtout de 1917. A l’heure présente (début d’août 1917), cette dernière touche visiblement au terme de la première phase de son développement ; mais, d’une façon générale, toute cette révolution ne peut être comprise que si on la considère comme un des maillons de la chaîne des révolutions prolétariennes socialistes provoqués par la guerre impérialiste.

Ainsi, la question de l’attitude de la révolution socialiste du prolétariat envers l’Etat n’acquiert pas seulement une importance politique pratique ; elle revêt un caractère d’actualité brûlante, car il s’agit d’éclairer les masses sur ce qu’elles auront à faire, pour se libérer du joug du Capital, dans un très proche avenir ».

Le 16 octobre le Comité Central mit en place un centre pour mener à bien l’opération, avec à sa tête Staline. Mais le 18 octobre fut publié dans la revue menchévique « Novaja Schin » (Nouvelle vie) un interview de Zinoviev et Kamenev, où ceux-ci expliquèrent que les bolchéviks préparaient un soulèvement et qu’eux y étaient opposés. Trotsky, lui, se vanta et annonça la date à la réunion des soviets de Pétrograd, obligeant d’avancer l’action.

Et finalement le 25 octobre (7 novembre) la garde rouge et les troupes révolutionnaires occupèrent les gares, les postes, les télégraphes, les ministres, les banques, le croiseur Aurora bombarda le palais d’hiver : la prise du pouvoir était faite.

c) La guerre civile (1918-1920)

felix-dzerjinsky

Le congrès des soviets prit immédiatement la décision de négocier la fin de la guerre, de distribuer les terres, de nationaliser les richesses naturelles, et de former un conseil des commissaires du peuple, intégralement composé de bolchéviks, et avec Lénine à sa tête. Cela amena une première crise dans le Parti.

Zinoviev, Kamenev, Rikov et Milioutine quittèrent le comité central après le refus du Parti de créer un gouvernement rassemblant toutes les différences tendances socialistes (c’est-à-dire, en plus des bolchéviks, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires).

Malgré cela, le nouveau pouvoir tint bon, et la révolution gagna toute la Russie d’Octobre 1917 à Janvier-Février 1918. Pour contrer les sabotages fut fondé la Tchéka, avec Félix Djérzinski à sa tête.

Un accord de paix - très défavorable - fut fait à Brest-Litovsk, avec là encore une opposition dans le Parti. Boukharine et Piatakov, représentant les « communistes de gauche », mirent en avant la « guerre révolutionnaire », soutenu en ce sens par Trotsky qui jouait les modérés.

Lénine dit à ce sujet :

« Le camarade Trotsky dit que la paix serait une trahison au sens complet du mot. J’affirme que c’est un point de vue tout à fait faux. Je prendrai, pour le montrer concrètement, un exemple.

Deux hommes se promènent. Dix hommes les attaquent. L’un se défend, l’autre se sauve. C’est une trahison, mais si deux armées de 100.000 hommes sont en face de cinq armées et si l’une est cernée par 200.000 hommes et l’autre, qui doit se porter à son secours, sait que 300.000 hommes lui préparent un guet-apens, peut-elle désormais aller au secours de la première ?

Non, elle ne le peut pas. Ce n’est ni une trahison, ni une poltronnerie. Un simple changement de nombre a modifié toutes les notions, tout militaire le sait, il ne s’agit pas ici d’idées personnelles ; je ménage mon armée ; que l’autre soit faite prisonnière, soit, je reconstituerais la mienne, j’ai des alliés, j’attendrai, ils arriveront. On ne peut raisonner qu’ainsi ; mais quant aux considérations d’ordre militaire viennent s’ajouter des considérations d’un autre ordre, il n’y a plus que des phrases, rien de plus. Faire ainsi de la politique n’est pas possible ».

Le premier congrès du Parti suivant la révolution fut ouvert le 6 mars 1918, et devait amener une première clarification. A cause de la guerre civile, 46 délégués avec droit de vote et 58 délégués avec mandats consultatifs représentaient 145.000 membres, ce alors que le Parti comptait 270.000 membres.

Dans son rapport quant aux accords de Brest-Litovsk, Lénine affirma que : « …la sévère crise que traverse notre Parti, eu égard à la formation d’une opposition de gauche dans le Parti, est une des plus grandes crises que la révolution russe a à traverser ». La résolution de Lénine fut acceptée par 30 voix contre 12, avec 4 abstentions. Fut également votée la préparation militaire face aux futures interventions militaires impérialistes, le changement du programme du Parti ainsi que du nom, qui devint « Parti Communiste de Russie (Bolchévik) » (PCR[B]).

Lénine publia une œuvre très importante, « La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky ». Il y démonte les arguments du courant social-démocrate d’Europe occidentale, dont Kautsky est le théoricien, pour montrer ce qu’est véritablement la dictature du prolétariat, et théoriquement, et dans la Russie des soviets.

Le PCR[B] multiplia alors son travail. D’une part l’organisation de l’armée rouge à grande échelle, avec une mobilisation générale et l’instauration du « communisme de guerre », signifiant centralisation et contrôle de l’économie à tous les niveaux afin d’assurer la défense du pays. Puis, en Mars 1919, formation de la 3ème Internationale, l’Internationale Communiste [le Komintern] et de son comité exécutif (l’EKKI).

Le VIIIème congrès, toujours en mars 1919, rassemblait 301 délégués représentant 313.766 membres. Le concept d’impérialisme fut reconnu par le Parti, et de larges débats eurent lieu concernant la question de la paysannerie intermédiaire.

Lénine s’oppose à Boukharine et Piatakov, mettant en avant la nécessité de s’allier avec elle.

« On doit comprendre qu’il faut viser à une entente avec la paysannerie moyenne, par là ne pas cesser une minute la lutte contre les Koulaks [paysans riches], et ne s’appuyer de manière ferme et sûre que sur la paysannerie pauvre ».

Furent également repoussées les critiques des restes des « communistes de gauche » concernant la politique militaire du Parti, qui partaient des excès militaristes de Trotsky.

L’armée rouge gagna alors au fur et à mesure de plus en plus de terrain sur l’armée blanche, jusqu’à la victoire décisive fin 1920. Le 9ème congrès, qui se tint à ce moment-là, est ainsi surtout consacré au développement économique.

554 délégués représentaient 611.978 membres. C’est à ce congrès que fut décidé le plan d’électrification du pays (« le socialisme ce sont les soviets plus l’électrification »).

Lénine publia en avril 1920 un document destiné aux communistes d’Europe, qui étaient alors dans le processus de construction de partis communistes de type bolchévik. Dans « La maladie infantile du communisme (« le gauchisme ») », Lénine critique l’incompréhension par nombre de communistes d’Europe des principes fondamentaux du bolchévisme, et les positions des « communistes de gauche », principalement d’Italie, de Hollande et d’Allemagne.