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Georges Politzer : Le bergsonisme, une mystification philosophique (Introduction) − 1929

[rouge]En 1929, paraissait aux éditions « les Revues », la Fin d’une parade philosophique : le bergsonisme , d’un certain François Arouet. Ce pseudonyme cachait un jeune étudiant en philosophie, peu soucieux d’attirer sur lui les foudres du jury d’agrégation, et qui n’était autre que Georges Politzer.[/rouge]

[rouge]Le livre fit du bruit. Le bergsonisme battait son plein et sa vogue atteignait jusqu’aux salons mondains − mais le pamphlet de Politzer était d’une telle verve et surtout d’une telle vérité que la jeune génération philosophique en fit un profit inestimable.[/rouge]

[rouge]Il n’est pas exagéré de dire que nombre de jeunes intellectuels y durent de comprendre ce que pouvait être enfin une philosophie qui ne fût plus abstraite ni formelle, mais concrète et humaine, une philosophie qui ne fût plus mystificatrice, mais qui, au contraire, pût servir à dénoncer les mythes idéologiques sous quelque déguisement qu’on les présentât.[/rouge]

[rouge]Nous en présentons ici la version quelque peu allégée qui est celle parue aux « Editions Sociales », dans la collection Problèmes, en novembre 1946 sous le titre Le bergsonisme − Une mystification philosophique .[/rouge]


INTRODUCTION

Il y a aujourd’hui un philosophe dont partout sonne le nom, que les gens du métier, − même s’ils le discutent ou le contredisent, − jugent comparable aux plus grands, et qui, écrivain autant que penseur, renversant la convention des barrières techniques, trouve le secret de se faire lire à la fois au dehors et au dedans des écoles » [1]

Ce philosophe, nous l’avons admiré, nous aussi, avec nos contemporains. On ne peut pas dire que nous nous en soyons inspirés à aucun moment, mais entraînés par l’enthousiasme des uns et la respectueuse déférence des autres, nous avons vécu avec l’idée que Bergson était un grand philosophe. Plus tard, alors que nous nous sommes engagés dans une voie où il nous était déjà impossible d’avoir une sympathie quelconque pour le bergsonisme, nous avons gardé l’idée que, dans la pauvreté et le manque d’originalité de la philosophie française contemporaine, la tentative de Bergson avait une certaine puissance, et nous avons gardé encore, au fond de notre indifférence, l’idée que le bergsonisme était une philosophie de premier plan.

Mais nous avons fini par comprendre tout le danger de cette sorte de relativisme. Car si M. Bergson a trouvé le secret en question c’est parce qu’il prétend apporter une philosophie du concret et de la vie, ou, plus simplement, parce qu’il prétend nous faire saisir directement le concret, en même temps que la vie. Dire alors que le bergsonisme est « mieux » que les autres philosophies ne peut plus avoir aucune signification, ou doit en avoir trop. Cela peut signifier que, bien qu’il n’ait pas tenu ses promesses, on l’estime comme s’il les avait tenues, ou bien c’est l’acceptation du concret et de la vie tels qu’il les donne.

Or, il est immédiatement visible que M. Bergson continue la tradition de ces philosophes qui font profession de comprendre, et qui, en fait, ne comprennent rien. La philosophie de M. Bergson a toujours été l’alliée zélée de l’Etat et de la classe dont il est l’instrument. M. Bergson a été ouvertement pour la guerre [2], et, en fait, contre la Révolution russe. II n’a fait entendre à aucun moment la moindre parole de révolte : toute sa vie, comme les indications qu’il a données de sa morale, qui n’est pas encore née et qui ne naîtra jamais, nous permettent de comprendre qu’il s’est donné intégralement aux valeurs bourgeoises.

C’est bien du concret et de la vie qu’il s’agit. Mais le concret et la vie sont donc d’une nature tellement extraordinaire qu’on peut en avoir la vision juste, exprimer cette vision, l’enseigner même, et continuer cependant à ne rien comprendre à ce qui se passe dans le concret et dans la vie ? à se comporter dans toutes les affaires qui regardent le concret et la vie comme si l’on n’en avait pas la moindre notion, et comme si l’on n’avait pour eux pas le moindre sentiment ?

Une question se pose donc, et elle se pose dans ces termes : ou bien Bergson est un grand philosophe, et alors le concret n’est pas concret, et la vie n’est pas vie, ou bien il n’y a chez lui qu’une parade avec le concret et la vie, et alors M. Bergson n’est pas un grand philosophe, mais un philosophe de plus, ou plus exactement, comme tous ses prédécesseurs, en fin de compte tout autre chose qu’un philosophe.

La philosophie bergsonienne n’est certainement pas invulnérable. Et quoi qu’on en ait dit, la « philosophie contemporaine » possède tout ce qu’il faut, non pas pour la réfuter simplement, mais pour la démonter d’une façon très positive, et sans même lui faire violence.

− Deux voies sont alors possibles surtout. On pourrait confronter avec la science le bergsonisme qui prétend s’appuyer sur des résultats scientifiques, et montrer combien la distance est grande entre les bases scientifiques des idées bergsoniennes et ces idées elles-mêmes. Il faudrait prendre alors, pour que le travail soit véritablement efficace, les thèses bergsoniennes une à une, prendre au sérieux chacune de ses théories et chacune de ses affirmations. Mais un travail de ce genre est inutile : si l’inspiration fondamentale du bergsonisme est vraie, elle survivra à ses incarnations temporelles, comme l’esprit de la physique cartésienne a survécu à ses formules, et si son inspiration est fausse, les thèses tomberont d’elles-mêmes.

− Un travail autrement intéressant consisterait à suivre pas à pas la métaphysique et la théorie de la connaissance de M. Bergson et à soumettre à la critique sa méthode. La métaphysique de M. Bergson et sa théorie de la connaissance sont d’inspiration psychologique. La métaphysique sort dans Matière et Mémoire d’une théorie de la perception ; et d’une façon générale, Bergson est dans le « psychologisme » jusqu’au cou.

On sait que la théorie de la connaissance en est venue aujourd’hui à interdire à la psychologie toute incursion dans le domaine de la théorie de la connaissance et de la métaphysique. Bref, on pourrait faire une confrontation systématique entre Husserl et Bergson : et bien que Husserl ne soit pas un Dieu, la comparaison ne tournerait pas à l’avantage de M. Bergson : on verrait alors à l’aide de quels artifices il passe de la psychologie à la théorie de la connaissance et à la métaphysique ; que l’élimination du relativisme n’est, chez lui, qu’une illusion dont la source est, à ce point de vue-là, la confusion entre la psychologie et la logique, et que pour la même raison la critique du kantisme est, chez Bergson, si superficielle qu’elle ne porte pas du tout.

− Mais cette critique, tout en étant valable, laisserait aussi échapper l’essentiel. Car la question du concret et de fa vie occuperait un plan extrêmement secondaire ou n’apparaîtrait même pas du tout. Il est vrai qu’on pourrait, au moyen d’une pareille critique de la métaphysique bergsonienne, enlever les fondements aux thèses bergsoniennes les plus importantes et les plus caractéristiques, montrer la relativité de l’intuition et de la durée.

Mais on pourrait toujours parler d’une incarnation imparfaite, vouloir séparer la forme temporelle et l’inspiration fondamentale, et la question de savoir si Bergson a vraiment compris la direction où il fallait chercher le concret ne serait pas définitivement tranchée, Or, là est l’essentiel. Si le bergsonisme a vraiment compris le concret, il arrivera à se justifier, à se débarrasser de sa superstructure critique et simplement technique. Si, au contraire, il a raté l’essentiel, c’est-à-dire le concret, soumettre ses thèses à une critique systématique, mais désintéressée, n’a vraiment pas beaucoup d’importance − il est même douteux que ceux qui seraient capables de faire cette critique convenablement en aient jamais l’idée.

Une chose est donc vraiment importante : le bergsonisme a-t-il, oui ou non, compris le concret − ou plutôt − le concret tel que Bergson l’entend est-il vraiment concret, l’inspiration fondamentale du bergsonisme est-elle une inspiration concrète. Si oui, le bergsonisme est une grande philosophie. Si non, il doit y avoir au fond du bergsonisme un artifice scandaleux, et alors il faut mettre en évidence cet artifice.

Car il faut enfin que la question soit réglée. Le concret est aujourd’hui la tarte à la crème. Tout le monde en parle. Des gens dont non seulement la pensée, mais l’être tout entier et même physique, est une savante organisation de tout ce qu’il y a de haïssable, simulent l’émotion devant le concret et la vie. Il faut alors savoir si le concret est assez dégoûtant pour sortir de la bouche de ces gens, ou bien alors s’il n’y a pas là un pharisaïsme qu’il faut exterminer.

Le bergsonisme s’appuie sur la psychologie : c’est d’une psychologie concrète qu’il veut s’élever à une métaphysique concrète. Aucun doute n’est possible là-dessus et parler même de doute semblera ridicule à tout bergsonien. C’est à la psychologie que la métaphysique bergsonienne emprunte ses instruments, en fait et en droit. En fait parce que c’est l’analyse psychologique de l’Essai qui dégage l’idée de durée, et parce que ce sont des analyses psychologiques qui permettent à Bergson dans Matière et Mémoire, d’éliminer le relativisme kantien.

L’Évolution créatrice n’est plus qu’une application. En droit, parce que la connaissance absolue est la connaissance du dedans, et cette connaissance ne nous est donnée d’abord que dans l’intuition de la durée de notre propre personne [3]. De toute façon, la métaphysique n’est qu’une psychologie qui s’approfondit en se libérant d’une orientation qui n’est pas nécessaire en soi et qui fait cependant la séparation entre la psychologie et la métaphysique.

« La psychologie, dit M. Bergson, a pour objet l’étude de l’esprit humain en tant que fonctionnant utilement pour la pratique et... la métaphysique n’est que ce même esprit humain faisant effort pour s’affranchir des conditions de l’action utile et pour se ressaisir comme une pure énergie créatrice. » [4].

Et, en un autre sens, la métaphysique, connaissance du dedans, basée sur cette espèce de sympathie intellectuelle qu’est l’intuition, n’est qu’une psychologie dilatée qui dépasse le sujet psychologique lui-même pour devenir une « auscultation intellectuelle », pour s’installer « d’emblée, par un effort d’intuition dans l’écoulement concret de la durée » [5]. La philosophie de Bergson vaut donc ce que vaut sa psychologie : on devra nécessairement retrouver tous les caractères de sa psychologie dans sa métaphysique.

C’est là même, bien que cela nous soit totalement indifférent, rendre justice à Bergson. On évitera ainsi de le juger relativement à un système de référence que l’on pose comme fixe alors qu’il peut être faux ; de « poser les thèses scolastiques comme une citadelle puissante et définitive et de les rappeler à l’occasion de chaque « erreur » de M. Bergson [6]. Cela signifie évidemment qu’on reste sur ses positions, et c’est une ignoratio elenchi, puisqu’on oppose à celui qu’on critique ce précisément dont l’évidence est remise en question.

Mais rien de pareil si l’on juge le bergsonisme en commençant par sa psychologie. Car la psychologie ne peut pas constituer aujourd’hui un système de référence fixe. La psychologie n’est pas encore constituée, elle est en train de naître. Mais il se trouve précisément que le salut de la psychologie est lié au concret. On peut donc juger la psychologie bergsonienne au nom de cette psychologie qui se fait : −M. Bergson, ennemi du tout fait, peut-il demander mieux que d’être jugé au nom du « se faisant » ?


[1Le Roy : Une Philosophie nouvelle, 6° édit., p. 3.

[2Il s’agit évidemment de la guerre 1914-1918. (N. de l’éditeur.)

[3Voir par exemple « Introduction à la métaphysique », Revue de Métaphysique, 1903, p. 4.

[4Matière et mémoire, avant-propos, p. 10, sq.

[5Introduction à la Métaphysique, Revue de Métaphysique, p. 24.

[6Thibaudet, le Bergsonisme, t. II, 234, sq.