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Georges Politzer : Le bergsonisme, une mystification philosophique (Chapitre III & IV) − 1929

CHAPITRE III

LA RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE DE M. BERGSON

Toute réforme philosophique apporte un certain nombre de vérités nouvelles, mais déterminées. La réforme bergsonienne n’a apporté aucune vérité nouvelle, aucun contenu : elle a imaginé un artifice permettant de vivre d’un contenu qui n’est pas le sien.

Tout ce que le « sage » bergsonien veut, c’est revivre, et c’est à cela que se rapporte le rituel métaphysique de Bergson. Revivre la conscience, revivre le mouvement, revivre la vie en général. Mais il ne dit rien de nouveau ni de la conscience, ni du mouvement, ni de la vie : réformer les idées sur la conscience, sur le mouvement et sur la vie, ne signifie pour Bergson que cette animation précisément et toutes les critiques bergsoniennes consistent à montrer la nécessité de cette animation et à poser la supériorité de l’abstrait animé sur l’abstrait inanimé. L’opération est purement magique : aussi extérieure et aussi impuissante que toutes les opérations magiques. Car animé ou inanimé, l’abstrait reste abstrait, et c’est parce qu’on ne s’aperçoit pas que c’est à l’abstrait même qu’il faut s’attaquer et que c’est le contenu même de ce qui a été dit qu’il faut changer, qu’on a recours, comme dans la magie, à une opération extérieure.

En plaçant la réforme dans le vécu et dans l’intuition, Bergson énonce une théorie aussi « symbolique » que lorsqu’il place l’individuel dans la qualité. Car il n’a placé l’individuel dans la qualité que parce qu’en fait il ne sait rien dire de l’individu, et de même il a placé la réforme philosophique dans le vécu uniquement parce qu’il n’apporte aucune vérité et travaille sur des contenus « tout faits ». Et de même que Bergson a contracté en qualité son ignorance de l’individu, de même il a symbolisé par l’intuition le fait qu’il n’a pratiqué, d’une façon générale, aucune réforme véritable. La psychologie bergsonienne n’est pas une psychologie concrète, mais une psychologie abstraite qui rêve du concret, et toute la réforme bergsonienne en général n’est que le rêve du progrès chez celui qui ne veut pas se déplacer.

Puisque Bergson n’a pas placé la réforme dans la destruction de certaines idées fausses et dans l’acquisition de connaissances nouvelles, il est obligé de dire, non pas que des « connaissances » sont fausses, mais qu’elles ne représentent pas toute la vérité, et que la vérité elle-même est plus, mais d’une manière telle que le sens fondamental de ces connaissances ne soit pas compromis par là et que la réforme puisse consister purement et simplement à restituer à ces connaissances ce dont elles ne représentent que la « pellicule superficielle ». Il faut donc un artifice permettant de transformer les connaissances données en pellicules. Et cet artifice est de nouveau l’animation dans la durée.

Cette opération comporte un double avantage. En présentant l’abstrait animé, on paraît donner plus que l’abstrait pur et simple, mais d’autre part, ce « plus » n’est ni la négation de l’abstraction, ni son remplacement par autre chose, mais précisément l’abstraction plus l’animation. Il existe alors une « connaissance supérieure ». Elle est plus que la simple connaissance, mais en même temps autre chose, car l’animation n’est pas une connaissance, mais précisément de l’animation. Et M. Bergson peut grâce à cet artifice, aller de l’abstrait inanimé à l’abstrait animé et retour, sans être obligé de toucher à l’abstraction même. C’est pour fonder en droit ce procédé que M. Bergson a inventé cette fausse histoire qui n’est que la sienne en « écriture de miroir » et dont le héros est l’intelligence.

Comparant l’abstrait animé à l’abstrait inanimé, on constate que l’animation lui manque. Comme on oublie que l’animation manque cette fois par hypothèse, on se trouve en face d’un grand problème : comment expliquer que l’animé ait perdu l’animation ? Renversant alors l’ordre que la pensée a suivi effectivement, c’est-à-dire oubliant tous les procédés dont on s’est servi pour obtenir l’animation, on expliquera le passage de l’animé à l’inanimé en attribuant le contraire de ces procédés à l’intelligence. Bref, Bergson demande à l’Intelligence de refaire en sens inverse le travail de sa propre philosophie, et, à partir de ce moment, les données « toutes faites » dont il est parti lui apparaissent comme les produits de l’intelligence qui divise et qui morcelle.

Les connaissances déterminées dont Bergson est parti étant transformées ainsi en « déformations », la réforme consistera à restituer aux choses ce que l’intelligence leur a volé et le sage bergsonien parcourra le monde pour recueillir les plaintes et satisfaire les plaignants. C’est l’intelligence que Bergson rend responsable du fait que, ne voyant rien d’autre à dire que ce qui a été dit, il est obligé de transformer tous les problèmes en affaires de restitution.

Que fait, en effet, le sage bergsonien ? Conformément au rituel prescrit par M. Bergson, il se « dilate » et il s’enfonce dans la durée. Mais, malheureusement, il se dilate un peu trop. Car la durée étant l’essentiel, il sera sensible à tout ce qui dure, il sera ému de tout, et comme les choses émouvantes « durent » tout comme celles qui ne le sont pas, il sera en fait insensible et sans émotion, car il ne s’émeut des choses que parce qu’elles durent.

Là réside, en effet, le caractère formel de la « sagesse » bergsonienne. Se confondre avec toute la vie, vibrer avec toute la vie, c’est rester en fait froid et indifférent en face d’elle : les émotions véritables sombrent au milieu de la sensibilité universelle. Un pogrome est dans la durée aussi bien qu’une révolution : en cherchant à saisir les moments de la durée avec leur coloration individuelle, en admirant le dynamisme de l’enchevêtrement de ses moments, on oubliera précisément qu’il y a d’un côté un pogrome et de l’autre une révolution.

Le mensonge à part, la médiocrité seule peut ériger le bergsonisme en grande philosophie. Cela est clair du fait même que sur chacun des points auxquels Bergson a touché une réforme essentielle était à accomplir, et que Bergson n’en a apporté aucune. Mais même en en faisant abstraction, on sent d’un bout à l’autre du bergsonisme une petitesse qui se révèle de mille manières. Il y a d’abord cette habitude constante d’envelopper de grands gestes les petits artifices : quand M. Bergson ne fait que dérouler des considérations qui sont à la portée de tous ceux qui voudraient trouver l’absolu, il ne comprend pas que ses critiques et ses adjectifs sont relatifs à une intention : il croit toujours tenir par-là la découverte elle-même.

Le bergsonisme est, de plus, rempli de prétentions qui sont grandes, mais qui ne sont que celles des petits : dès l’Essai, M. Bergson ne fait qu’une bouchée de Kant, parce que Kant a posé le problème du temps en grands termes, tandis que M. Bergson, se déclarant plus ambitieux l’est moins en fait. Lisez Matière et Mémoire et l’Evolution créatrice : M. Bergson y légifère sur tous les problèmes et sur tous les philosophes. Mais il ne s’aperçoit pas qu’il n’y a pas là un vrai jugement : on sent toujours derrière les préoccupations de M. Bergson la théorie ou l’attente d’un petit contemporain. Je ne parle même pas de l’exactitude des interprétations bergsoniennes, de la conventionnalité de l’idée qu’il se fait par exemple de Kant : il suffit de voir que toutes ces revues consistent dans la promenade d’une médiocre sensibilité et d’idées mesquines à travers l’histoire de la philosophie. D’ailleurs, Bergson ne voit pas non plus qu’il n’y a là qu’un exercice purement formel, une habitude, un genre. Nous avons les mêmes revues, la même prestidigitation avec les noms et les systèmes dans toutes les leçons d’agrégation, dans toutes les thèses, dans tous les cours de philosophie.

Ce qui est très significatif c’est qu’il est question chez M. Bergson, presque toujours de « malentendus », de « manque de finesse » − tout comme si l’erreur ne résidait que dans une question de mots et la vérité dans la subtilité.

Il y a aussi la foi de M. Bergson dans son style. Il en fait une partie intégrante de la méthode en psychologie et en métaphysique. La chose ne manque pas de comique : M. Bergson s’est fait un grand style tel que le pouvaient s’imaginer MM. Lachelier et Darlu, tout comme il a fait une grande philosophie à l’intention de MM. Le Roy, Chevalier et leurs semblables.

En faisant même abstraction de son contenu, le bergsonisme est au-dessous du niveau des grandes philosophies : il pose les problèmes en termes trop petits pour que les solutions puissent être grandes.

CHAPITRE IV

LA VRAIE FIGURE DU « SAGE »

Maintenant qu’il est bien évident que le bergsonisme n’est d’un bout à l’autre qu’une promesse non tenue ; que M. Bergson, au lieu de faire quoi que ce soit, a noyé continuellement l’essentiel dans la phraséologie pompeuse de ses intentions, il convient de montrer ce qui se cache en réalité dans l’élégante boîte du prestidigitateur.

Le bergsonisme a été produit par ce mouvement du XIXe siècle qui représente, en face du perfectionnement définitif du matérialisme, le retour offensif de l’idéalisme : à la manière de tous les vers de la philosophie officielle, c’est dans le fromage idéaliste que M. Bergson a voulu se creuser une caverne. Splendide sens des réalités chez un philosophe « comparable aux plus grands » !

Avec le matérialisme dialectique, la philosophie était arrivée au tournant le plus important de son histoire. La science n’ayant plus besoin des philosophes, il s’agissait maintenant de s’occuper de l’homme. Mais l’idéalisme avait vécu sous toutes ses formes : au fond de la différence des thèses apparut clairement l’identité de l’attitude ; sous l’enchevêtrement des dialogues et des monologues philosophiques, les réalités simples et matérielles dont ils représentaient les déguisements. L’Illusion séculaire, qui ne cherchait à résoudre par la logique les problèmes posés en termes d’institutions que pour ne pas les résoudre, allait céder sa place à une distribution raisonnable des problèmes entre la raison et l’action. Et comme ce sont justement les problèmes philosophiques qui exigeaient la solution par l’action, toute la philosophie classique allait disparaître, et la révolution apparut subitement comme le dernier mot de la philosophie.

C’était là un développement naturel et continu. La philosophie a abouti à la révolution, comme la science avait abouti jadis au mécanisme. C’est à partir de Hegel que procède Marx, comme Hegel procède à partir de Kant. S’il n’avait été question que de vérité rien n’eût paru plus naturel. − Seulement Marx avait dénoncé le pacte qui donnait aux philosophes le ciel en échange de la terre, la logique en échange de l’homme, les principes en échange des institutions, car c’est lui justement qui a révélé le secret de la prestidigitation millénaire.

Mais puisque la philosophie n’était qu’une prestidigitation, la fin de la prestidigitation apparut très naturellement comme la fin de la philosophie : on s’est tourné alors, comme on le sait, contre Hegel, le déclarant responsable de la décadence de la philosophie, au moment même où, grâce au matérialisme dialectique, la philosophie allait devenir pour la première fois vraiment humaine et vraiment universelle. Il fallait donc refaire absolument cette « évolution » : voilà pourquoi, en se lamentant sur l’épigonisme, le sinistre Otto Liebmann, philosophe et poète de circonstance, proclama le « retour à Kant » à partir de qui commença la « déplorable déviation ».

Le retour à Kant, dont la nécessité fut proclamée au nom de la raison, de la science et de la prudence, n’était que l’expression de la réaction universelle. Il s’agissait d’empêcher la philosophie de suivre les traces de Marx : la bourgeoisie avait rappelé à l’ordre les philosophes. Elle leur avait signifié qu’il leur était défendu de dépasser, non les limites de la raison, mais celles de l’ordre bourgeois. − Le « retour à Kant » ne représente qu’une mesure provisoire de sécurité : son rôle historique a été de constituer une première ligne de défense derrière laquelle devait se reformer toute l’armée noire de l’idéalisme. Et cependant que les professeurs, toujours sincères et toujours complices, déterraient les reliques kantiennes et ne désiraient que la béatitude dans la critique des sciences, les rancunes métaphysiques qui s’étaient accumulées depuis le XVIIIe siècle, préparaient une vengeance plus éclatante.

La religion, la morale, les valeurs bourgeoises et, en général, l’idéalisme avaient trop souffert ; ils s’étaient mis à nu dans leur lutte contre le matérialisme, et leur force de tromperie avait considérablement diminué : ils étaient en principe discrédités à tout jamais. Mais la bourgeoisie avait partout vaincu ou noyé les mouvements révolutionnaires, et elle a acquis une insolence nouvelle. − II y avait en elle, et chez tous ses alliés, un formidable besoin d’attaque et de vengeance : ce n’est pas le végétarisme néo-kantien ou néo-positiviste qui pouvait satisfaire un pareil appétit. La pudeur kantienne ne faisait qu’agacer les victimes du matérialisme. Ils rêvaient de la renaissance de la métaphysique sans pudeur, de la disparition de ce qui règle encore, si peu que ce soit, le débit torrentiel des spéculations métaphysiques ; ils voulaient la résurrection de la joie chrétienne et des vieilles bacchanales spiritualistes. C’est de cette messe noire que M. Bergson voulut être l’officiant.

Mais on n’invente pas deux fois le spiritualisme, et au moment où Bergson est apparu, il était inventé depuis longtemps. On n’invente pas non plus une philosophie abstraite nouvelle, juste après la mort de l’abstraction, et au moment où M. Bergson apparaît, le matérialisme dialectique venait de tuer l’abstraction. « Une philosophie nouvelle » était donc impossible. Elle était aussi inutile. Le vieil idéalisme avait fait ses preuves. − Inutile était aussi une philosophie franchement et ouvertement réactionnaire. Car il ne s’agissait pas de se reconnaître entre amis, puisqu’on se connaissait depuis des siècles, mais il s’agissait de réapparaître brillamment dans les têtes et dans les cœurs.

Le XIXe siècle avait montré à la bourgeoisie l’abîme où elle sera précipitée par le XXe. Elle a trop bien compris qu’il ne s’agissait pas de principes pour porter aux nues une philosophie qui mange le morceau, c’est-à-dire une philosophie franchement réactionnaire. Ce qu’il fallait à la bourgeoisie en matière de philosophie, c’était une invention comme le « socialisme d’Etat » : une philosophie qui attire dans le vieux piège au nom des espoirs nouveaux.

Ce qui était donc nécessaire c’était de refaire la partition du vieux cérémonial de séduction. Il fallait inventer un nouveau pharisaïsme qui remplace, tout en servant le même jus, celui, trop bien connu, des prêtres ; un nouveau chantage qui remplace le chantage millénaire par le cadavre du Christ.

Le matérialisme avait lutté depuis le XIIe siècle contre tout le système idéologique et sentimental destiné à détourner la majorité des hommes de tout ce qui est réel, afin que la minorité puisse profiter à la fois du réel et de ceux qui s’en détournent. Engendré par la volonté de revenir à ce qui est et de vivre, il a réveillé dans l’homme la volonté du concret et de la vie. Cette volonté ne reçoit l’organisation dont elle a besoin pour se réaliser que du matérialisme dialectique ; elle était déjà assez puissante cependant pour faire reculer un peu la forme classique du chantage paradisiaque.

Ce qu’il fallait alors à la bourgeoisie, c’était un chantage au nom du concret et de la vie. Sa tactique naturelle devait consister à se servir de la volonté de vivre pour ramener les gens à la mort.

Les philosophes bourgeois s’emparent alors de la vie pour la transformer en thème. Cependant Nietzsche a raté la bonne occasion. Bien que profondément idéaliste, il a eu le tort de donner à la vie un sens encore humain. Il amusait au fond la bourgeoisie, mais sa doctrine n’était pas ce moyen de séduction populaire dont elle avait besoin. Quant à Guyau, il était si bête et il y avait un contraste si grand entre la pauvreté de son tempérament et la vie, même réduite à l’état de thème, qu’il valait mieux pour tout le monde ne pas en faire grand cas. Non, il fallait une philosophie qui s’adapte exactement, et sans piaffer comme Nietzsche, au cynisme de la bourgeoisie. Comme Bismarck a fabriqué le « socialisme d’Etat » il fallait fabriquer lege artis un « concret d’Etat » et une « vie d’Etat ». Et c’est ce qu’a parfaitement compris M. Bergson.

« Moins célèbre que Nietzsche, dit-il, Guyau avait soutenu avant le philosophe allemand, en termes plus mesurés et sous une forme plus acceptable, que l’idéal moral doit être cherché dans la plus haute extension possible de la vie [1]. »

Et cela nous révèle ce qu’il pense de lui-même.

Il s’agissait au fond d’accomplir une besogne si basse, que les prêtres eux-mêmes en étaient incapables. Plus exactement, un de ces chiens de cirque dressés et pomponnés que sont les intellectuels bourgeois pouvait seul répondre à l’appel de ce cynisme qui cherchait son valet. Ce fut M. Bergson. Il s’est chargé de peindre en concret et en vie les soutanes des curés et les redingotes des ministres ; il s’est chargé de fabriquer un masque moderne pour la tromperie classique. Il s’est chargé de faire des réactionnaires les plus noirs, les champions authentiques du concret et de la vie. Il ne parle pas de la vallée des larmes, mais il parle des nécessités de l’action ; il ne parle pas de fuir le monde, mais de nous détourner des exigences de la vie pour nous ressaisir « comme une pure énergie créatrice » ; il ne parle pas du Saint-Esprit, mais il parle du souffle de vie ; il ne pleure pas sur l’enfant Jésus, mais il se pâme devant le germe de vie ; il ne parle pas de la grâce, mais il parle de l’intuition. Il a trouvé une feuille de vigne pour la nudité de ses alliés.

Et voilà pourquoi ce n’est pas une philosophie que M. Bergson a donné. Car de même qu’il ne fallait pas comprendre réellement le Concret et la vie, de même il ne fallait pas renouveler la composition des vieilles drogues qui avaient si bien réussi. Il fallait seulement avoir l’air de donner la vie en donnant la mort. Et voilà pourquoi en métaphysique par exemple, Bergson s’agite en répétant vous allez voir ce que vous allez voir, pour donner seulement à la vieille métaphysique le temps de se préparer. Voilà pourquoi M. Bergson n’a donné que le rituel du concret et de la vie, la partition d’un ensemble de cérémonies symboliques.

Et c’est ce qu’il fallait. La bourgeoisie ne savait que faire de ce terrible Nietzsche qui, avec des cris de guerre effrayants, lui tira simplement la moustache. Il fallait satisfaire un besoin plus urgent : élever au niveau d’une philosophie universelle le pharisaïsme très particulier auquel sont astreints les gouvernements bourgeois. Et c’est ce que fit M. Bergson.

Mais l’ennemi mortel de la dialectique s’écrase contre la dialectique. Il ne peut qu’écarter d’un geste pathétique le rideau par lequel il avait dissimulé les portes entr’ouvertes de l’Eglise. Le charlatan doit céder sa place au prêtre.

« ...Au lendemain de la guerre, quand la victoire aura redressé et mis plus haut encore les grandes choses que nos ennemis avaient foulées aux pieds, droit des individus, droit des peuples, liberté, justice, sincérité, loyauté, humanité, pitié, on se demandera ce que valent les progrès mécaniques et les applications des sciences positives, le commerce, l’industrie, l’organisation méthodique et minutieuse de la vie matérielle, là où ils ne sont jamais dominés par une idée morale. Il apparaîtra aux yeux de tous que le développement matériel de la civilisation, quand il prétend se suffire à lui-même, à plus forte raison, quand il se met au service de sentiments bas et d’ambitions malsaines, peut conduire à la plus abominable des barbaries.

On le savait incapable de donner le bonheur, on aura vu qu’il ne peut même pas s’assurer la force − la force qui résiste jusqu’au bout et qui défie le temps − car il n’aboutit qu’à montrer des mécanismes, et un mécanisme si puissant soit-il, finit par s’user, tandis que l’énergie morale qui s’alimente à un idéal éternellement vivant, se revivifie sans cesse elle-même et sans cesse aussi refait son instrument organisé comme une âme qui reconstituerait son corps. Ainsi, sans doute, se reportera sur l’esprit une attention qui s’était concentrée davantage sur les phénomènes de la matière... Comme le xix" siècle avait donné leur plein essor aux sciences physiques, le XXe siècle sera celui des sciences morales [2].

Or, il était écrit que le vin de M. Bergson se changerait en fiel. Comme tous les traîtres, il croyait qu’on aurait éternellement besoin de lui. Mais dans cette prophétie même qui ne veut être que celle de l’expansion universelle de sa philosophie, c’est sa propre fin qu’il prédit. Il fait partie de ceux qui voulaient liquider le matérialisme en faveur du christianisme et dont le rôle était de préparer la réinstallation de l’Eglise. Il a été l’instrument de cette tactique de la bourgeoisie qui consiste à tromper au moyen du christianisme. Il fallait bien qu’il subisse les conséquences de cette position. Et alors qu’il croit que sa mission est éternelle, ses maîtres sont en train de le renvoyer. Le moment est venu pour l’Eglise d’ôter de ses pattes fourchues la chaussette bergsonienne ; la bourgeoisie ne peut plus se cacher derrière une pluie de pétales de rosé.

L’armée des prêtres ne pouvait se constituer qu’en toute sécurité. Le néo-kantisme était sa première ligne de défense, le bergsonisme la seconde. Plus exactement, il n’a pu être qu’une position d’attente, jusqu’au moment où l’Eglise se sentirait assez forte pour reprendre l’offensive en son nom et pour ses mots d’ordre. Ce moment est maintenant arrivé et l’Eglise chasse ses simulacres. Le bergsonisme apparaît alors comme un simple médiateur qui a eu son temps, mais qu’il faut, à présent, écarter. Il n’est d’ailleurs pas question de ce pauvre et lamentable M. Le Roy qui n’est qu’un mendiant du bergsonisme, et qui, dût-on lui offrir le trésor de Darius avec les femmes des Mille et une nuits, préférerait encore rester couché comme un chien aux pieds gelés de M. Bergson. Il est question de l’authentique et apostolique Eglise catholique dont les bras macérés dans le sang et l’eau bénite recueillent à présent les bergsoniens.

Quant à la bourgeoisie, elle ne pouvait tirer après la guerre du bergsonisme que ce qu’on peut tirer de quelqu’un qui recrute pour le christianisme. Il se révèle même qu’on s’était, au fond, bien exagéré la portée du pharisaïsme bergsonien. Il n’a pu avoir de prise en fait que sur ceux qui étaient entre deux crises de christianisme. Il n’était pas ce grand moyen de séduction populaire dont rêvait la bourgeoisie à un moment où elle était, à son tour, entre deux phases aiguës de la lutte des classes.

Mais la lutte des classes est entrée grâce à la guerre, de nouveau, dans une phase aiguë ; la guerre civile est devenue un fait de la vie quotidienne. C’est à peine si la bourgeoisie peut encore user de tromperies sentimentales et mielleuses comme le bergsonisme.

Et M. Bergson a eu beau « briller autour d’un trône » il a eu beau « sourire avec amour à l’héroïsme simple et sublime du roi Albert » ce n’est plus au bergsonisme, mais au fascisme que fait de l’œil la bourgeoisie. C’est donc au fascisme que devra sourire avec amour la philosophie de ses intellectuels. Car enfin la bourgeoisie n’est pas si bête. Si elle sait faire courir la meute de ses chiens, elle sait aussi semer sur sa route les chiens crevés. — Ainsi, ne déplaise à M. Bergson, l’ère du concret est arrivée. — II n’est plus temps pour la bourgeoisie de se promener sous les arcades. Elle est trop directement, trop « concrètement » engagée dans la bataille.

D’un autre côté, la conscience révolutionnaire n’est plus aujourd’hui cette gélatine tremblante d’humanité et de justice qu’elle était avant la guerre. Alors, les exigences de la trahison ne sont plus les mêmes. Il faut maintenant à la bourgeoisie des poètes et des penseurs qui organisent directement ses mots d’ordre, qui soufflent directement la flamme de sa rage. La langue des intellectuels devra lécher directement les fusils, les mitrailleuses, les canons.

Les « intellectuels » eux-mêmes devront cracher des obus, expirer des gaz et, qui sait, accoucher d’avions, ou de sous-marins. Ils devront être aux côtés de la jeunesse bourgeoise que le fascisme organise pour la dictature blanche. Ils devront promener devant ses yeux toutes les traditions et toutes les valeurs inhumaines et sanguinaires. Et s’il faut aujourd’hui plus que jamais une trahison, et même des trahisons et des trahisons, tout cela devra s’adapter aux exigences actuelles de la lutte des classes.

La bourgeoisie ne se contente plus de nouveau d’arabesques symboliques. Il lui faut des mensonges criants, effrontés, diaboliques. Les intellectuels mentiront donc plus effrontément que jamais, sur les idées aussi bien que sur les faits les plus élémentaires. − Adieu maintenant la durée, la qualité, l’intuition, et peut-être même le christianisme. Car tout cela ne sont que des instruments. Et maintenant qu’ils paraissent usés la bourgeoisie en cherche d’autres. Ce qu’il lui faudrait à présent, ce serait un populaire Antimarx.

Et plus que jamais chez les baudruches philosophiques c’est la course à cette gloire. Mais comme immanquablement elles crèvent pour laisser échapper la colombe du Saint-Esprit qui était en elles, comme en même temps le matérialisme se répand de plus en plus parmi les masses, elles essayent au moins de noyer la jeunesse qui hésite encore dans une mer de bave. Et les yeux ouverts, la bourgeoisie guette partout, et très spécialement chez ceux qui s’affirment révolutionnaires, la moindre trace d’idéalisme, la moindre velléité de trahison. Son espoir d’un nouveau pharisaïsme la porte vers ces jeunes qui sentent de quel côté souffle le vent de la vérité, mais dont le nid dans la société bourgeoise a été trop chaud pour que ce vent ne les fasse frissonner. Elle les flatte, elle leur tend des pièges, elle s’en sert directement ou indirectement. Elle pèse sur eux de toute sa puissance de ruse et de chantage. Elle veut qu’ils n’accrochent au prolétariat qu’un cœur qui bat pour d’autres causes.

Mais pendant que la bourgeoisie cherche pour sa tromperie des formes toujours nouvelles, cette clarté définitive qui est la seule dont il ait besoin, organise de plus en plus le prolétariat. Et pendant que la bourgeoisie recueille partout les traîtres, le matérialisme se restreint de plus en plus à ceux-là seuls dont il exprime l’être et la destinée. Les pharisiens peuvent naître maintenant. Ils ne vivront pas longtemps. Une seule tromperie a suffi autrefois pendant des siècles − maintenant il faudra en inventer une tous les jours. − Qu’importé : toutes les tromperies sont maintenant démasquées d’avance.

Elles feront voir instantanément leur véritable figure. Et qu’importé aussi que tombent ceux que leur nostalgie rend malades, tous ceux qui ne peuvent ne pas laisser la moitié de leur être sous les ruines de la bourgeoisie. Qu’ils tombent : ce n’est pas le prolétariat qui les ramassera. Comme il se passe de Dieu, il se passera aussi des bourgeois généreux. Il produit lui-même les hommes dont il a besoin. Il ne ramasse que les blessés de sa propre armée.

Mais tout cela est déjà un autre chapitre. La lutte est âpre, précise et actuelle entre deux classes. Des deux côtés, il faut des armes qui portent. Que peut-on faire des appâts usés de M. Bergson ? Sa philosophie, que ceux qui se disputent dès aujourd’hui le vide que laissera demain son cadavre, qualifient de philosophie éternelle, n’a été qu’un épisode de vingt ans dans la tactique de la bourgeoisie. Ne correspondant plus à une nécessité tactique centrale, le bergsonisme déchoit de plus en plus. Bientôt il n’occupera plus dans l’arsenal de la bourgeoisie que la place qu’occupent la manille ou le bridge.


[1La Philosophie, p. 18. 104

[2Travaux de l’Académie, p. 134.