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Fatah : interview − 1967

Extraits d’une interview accordée à la journaliste tchécoslovaque Leonora Stradal par un responsable d’El Fath.

Question. - Quelles sont les conditions historiques qui ont donné naissance à votre organisation ?

Réponse. - Juste après 1948, quand l’Etat d’Israël a été proclamé sur le territoire de la Palestine et que plus d’un million d’Arabes en ont été expulsés, les jeunes Palestiniens ont adhéré en masse à des partis politiques, pensant que c’était là le meilleur moyen de libérer leur pays. Aucun progrès, cependant, n’a été accompli pendant ces dix-huit ans ; pas un mètre carré de notre sol n’a été libéré. Nous souhaitions que les Nations Unies trouvent une solution pacifique, mais nous n’avions rien obtenu, du fait que cette organisation est dominée par le colonialisme et l’impérialisme américain et britannique. Nous n’avions été gratifiés que de promesses fallacieuses.

Il est inconcevable que les Nations Unies aient pu avoir, dans le passé ou le présent, le droit de faire voter le partage de la Palestine comme elles l’ont fait en 1947-48, car nous, natifs de ce pays, n’avons pas participé à ces réunions. Nous restons fidèles à la Charte des Nations Unies qui stipule que les peuples doivent avoir le droit de disposer d’eux-mêmes. Nous, peuple de Palestine, nous devons décider de notre sort sans permettre à une intervention étrangère quelconque de décider à notre place.

Durant ces années, des Palestiniens déçus ont parfois lancé des raids individuels contre Israël par pur désespoir. Ils ne pouvaient pas supporter de voir leur patrie et leurs biens accaparés par d’autres. Mais ces hommes n’étaient pas du tout organisés.

Et puis, peu à peu, notre peuple a pris conscience que notre pays ne nous serait pas rendu et que les Palestiniens ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Que nous devions reprendre notre patrie légale, par la force au besoin, et être prêts à donner notre sang, à moins de vouloir rester des réfugiés jusqu’à la fin de nos jours. Al-Fatah a commencé à projeter ses opérations à partir de l’année 1954, en s’inspirant de l’expérience de la lutte libératrice d’autres pays et en suivant les progrès des mouvements de libération populaires en Chine, à Cuba et en Algérie.

Cependant, ce n’est qu’en 1965 qu’il a envoyé ses premiers commandos sur le territoire occupé par Israël. Aujourd’hui, nous recevons armes et argent de source purement palestinienne. Ce nouveau mouvement de libération a commencé à coordonner son travail en Israël et procède à des opérations presque quotidiennes qu’il est impossible d’arrêter. Récemment, nous avons accompli vingt opérations par mois.

Question. - Quelle est la théorie idéologique sur laquelle se fonde l’action des commandos ?

Réponse. - Pour que le peuple palestinien puisse retourner dans sa patrie, il faut qu’il soit uni. Mais cette unité est difficile à réaliser du fait que, depuis l’année 1948 où l’Etat d’Israël a été constitué sur le territoire de la Palestine, les Palestiniens ont vécu par nécessité dans des pays divers, sous des régimes différents : socialistes, capitalistes, etc... Leur structure économique a ainsi été détruite. A l’heure actuelle, ils sont divisés aussi bien socialement que politiquement. Le nom même de Palestine a été effacé des cartes. Comment alors arriver à réaliser l’unité dans ces conditions ? Il est impossible d’y parvenir par l’activité politique, nous devons donc commencer par la lutte armée. C’est là le point de départ du mouvement que nous avons formé.

Nous sommes conscients de la force des éléments anti-révolutionnaires dans le monde arabe et c’est pourquoi nous avons dû former un mouvement clandestin pour ne pas nous heurter à ces forces anti-révolutionnaires.

Question. - Quels sont les objectifs stratégiques d’Al-Fatah ?

Réponse. - Nous avons commencé à former Al-Fatah afin d’avoir un élément capable de travailler en pays occupé et d’atteindre certains objectifs stratégiques. Nos activités militaires ont débuté en 1965, mais nous, les projections et les organisations, depuis dix ans. En premier lieu, nous avons étudié la situation des Arabes en général et celle de la Palestine en particulier, et avons constaté que, pour hâter la mobilisation des masses, nous devions créer des conditions objectives pour une révolution.

Vous savez fort bien que, si tout un peuple est affamé, opprimé, ou vit sous la dictature, ou bien s’il est menacé par un ennemi étranger, de telles conditions révolutionnaires peuvent se présenter. Mais les Palestiniens dispersés ne vivaient pas précisément dans de telles conditions. Nous avons dû, par conséquent, matérialiser l’ennemi devant les masses. Cela s’est produit à une échelle réduite : l’agression d’Israël contre un village de Samou, en Jordanie, a amené les habitants à demander des armes pour leur propre défense. C’est un but stratégique que nous avons atteint.

Israël pensait que la destruction de tels villages amènerait la population à manifester pour obtenir des armes et savait que le roi utiliserait la force armée pour tirer sur la population en colère et la mâter. C’est ce que désirait Israël. Mais nous savions que Hussein se trouvait devant le choix suivant : ou protéger les villages contre les représailles israéliennes ou perdre son trône. Cependant, les Américains souhaitaient le voir rester, craignant qu’en cas de destitution quelqu’un de moins coopératif ne prenne sa place en Jordanie. C’est pourquoi, jusqu’à présent, ils n’ont pas voulu que Hussein rejette les demandes des villageois...

En deuxième lieu, nous savons que les forces révolutionnaires et anti-révolutionnaires du monde arabe se sont manifestées sur un pied d’égalité à la conférence au sommet arabe. Nos activités militaires ont donc révélé nettement leur attitude réelle envers notre cause. C’est ainsi que nous avons classé les forces arabes en deux catégories, celles qui sont « pour » et celles qui sont « contre » la Palestine. Ainsi, la Jordanie et le Liban se sont montrés nettement anti-révolutionnaires, alors que la Syrie, la R.A.U., l’Algérie et l’Irak sont apparus comme des forces pro-révolutionnaires. C’était là notre deuxième but stratégique.

Troisièmement, nous avons mobilisé les masses, qui ont fait appel au monde arabe pour le soutien et la défense des activités de guérilla d’Al-Fatah en pays occupé. Cela a été accompli. De plus, nous avons préparé la voie pour l’O.L.P. (Organisation pour la Libération de la Palestine) qui s’est rangée finalement à notre manière de penser. Il faut voir cet affrontement comme une lutte entre nous, Palestiniens, et les sionistes, et non comme une lutte entre les Arabes et Israël. Par conséquent, les natifs de ce pays qui avaient été exilés de leurs terres, luttent maintenant contre les envahisseurs.

Nous portons cette affaire devant l’opinion mondiale qui doit la considérer globalement comme celle de la libération d’un pays et non dans ses détails comme s’il ne s’agissait que de la question des réfugiés ou du détournement d’un fleuve.

Le quatrième but stratégique d’Al-Fatah est de faire cesser pratiquement et effectivement l’occupation sioniste de la Palestine, non la condamner simplement du point de vue politique. Son but est également d’arrêter la mise en valeur du Néguev.

En un mot, nous désirons prouver au monde que la Palestine est une nation qui mène une lutte légitime contre le sionisme. Et nous voulons forcer l’Etat d’Israël à admettre, d’ici trois ou quatre ans, qu’il ne peut pas continuer à exister. Et alors, il sera prêt à négocier. Quand l’Etat d’Israël a été proclamé, il y a dix-huit ans de cela, ses différents hommes d’Etat réclamaient son extension, afin qu’il englobe le reste de ce qu’on appelle la « Terre d’Israël ». Mais nous, nous disons que dans dix ans, Israël n’existera plus, car sa structure sociale, économique et idéologique se sera désagrégée entre temps.

Question. - Quel est le lien entre les commandos d’Al-Fatah et le peuple ?

Réponse. - Les commandos sont le peuple, ils sont l’expression de l’exaspération croissante du peuple et représentent son avant-garde dans sa lutte libératrice. Notre mouvement a convaincu nos compatriotes palestiniens qu’il y avait de l’espoir et que nous devions libérer notre pays nous-mêmes, sans dépendre de l’aide extérieure. C’est là le but de la première étape de nos opérations.

Quand les autorités libanaises ont torturé à mort un des hommes de nos commandos parce qu’il ne voulait pas dire qui était ses camarades, c’est notre organisation qui a fait sortir le peuple dans les rues de Beyrouth. Quand l’armée a attaqué les manifestants, nos hommes étaient au premier rang. Bon nombre d’entre eux ont été blessés. Affermis par leur courage, ceux qui suivaient ont tenu bon. Nous n’avons pas accès à la radio et autres moyens de communication ou de propagande pour mobiliser la population, mais notre exemple l’inspire. Cependant, les manifestations provoquées à Gaza, en Jordanie et en Syrie à la suite des raids d’Al-Fatah en Israël ont prouvé que les commandos ne sont pas isolés.

Les manifestations populaires dans ces pays vont s’étendre. Dans le passé, ces peuples se sont rendu compte que de simples slogans ne peuvent pas libérer leur pays. Maintenant ils savent que le mouvement de libération en est capable. Ils sont disposés à se sacrifier pour leur légitime défense, mais ne sont pas encore prêts à renverser les régimes réactionnaires sous lesquels vivent certains d’entre eux. Il est cependant certain que nos activités encourageront l’esprit révolutionnaire.

En plus de cela, le travail d’Al-Fatah et d’Al-Assifa a été rapidement approuvé et soutenu par les Palestiniens au-delà des frontières. Presque toutes les organisations palestiniennes qui, il y a quelques mois encore, étaient divisées sur cette question, admettent maintenant, publiquement ou en privé, que nous sommes l’avant-garde de la lutte pour la libération. Les étudiants palestiniens de nombreuses universités de par le monde sont en train de collecter des fonds pour les envoyer aux familles des membres de commandos qui ont trouvé la mort dans l’accomplissement de leurs tâches.

Question. - Quels sont les groupes de Palestiniens sur l’appui actif desquels vous pouvez compter ?

Réponse. - Dans les révolutions classiques, le prolétariat est révolutionnaire ainsi que les paysans. Mais actuellement, notre révolution n’est pas une révolution socialiste car toutes les classes ont été expulsées. Il ne s’agit pas de libérer l’homme dans son pays propre mais de chasser l’envahisseur. C’est pourquoi toutes les classes doivent s’unir pour chasser les sionistes :

les Palestiniens aisés peuvent apporter une contribution en argent - nous avons besoin d’argent.
les paysans peuvent porter les armes - nous avons besoin d’armes.
les bédouins luttent pour se venger - nous avons besoin de ces nomades.
le prolétariat sera engagé, car la révolution est dans son intérêt. Néanmoins, nous n’en sommes pas encore au stade de la mobilisation du peuple..

Question. - Quels sont au juste les recrues d’Al-Fatah ? Dans la presse on en parle souvent comme de « terroristes » et de « mercenaires ».

Réponse. - Nous ne sommes pas des « terroristes » mais des révolutionnaires, notre activité fait partie de la révolution arabe et cette révolution elle-même s’intègre dans le mouvement mondial anti-impérialiste. C’est pourquoi nous espérons que toutes les nations progressistes et aimant la paix nous soutiendront dans notre lutte contre l’impérialisme occidental et le sionisme. Nous ne sommes pas non plus des soldats de profession ; les commandos sont formés de paysans et d’étudiants.

Dire qu’ils sont soudoyés est faux. Ces hommes se portent comme volontaires pour ce travail en étant profondément convaincus qu’ils vont ainsi contribuer directement à la lutte de libération. On s’imagine à tort qu’ils sont « payés » parce que, s’ils sont tués, leurs familles sont assurées de recevoir des fonds pour leur subsistance, fonds qui sont collectés parmi d’autres Palestiniens.

Question. - Diriez-vous que vos pertes sont lourdes ou légères ?

Réponse. - Nos pertes ont été étonnamment légères. Nous prévoyions des sacrifices plus grands. Cela est dû à notre tactique et à notre soutien.

D’autre part, nous avons perdu plus d’hommes après leur retour en Jordanie que pendant les opérations elles-mêmes. Le service secret jordanien, financé par les impérialistes américains, a reçu l’ordre d’abattre nos hommes. Jusqu’à présent, nos commandos ont pour instruction de ne pas faire feu sur les troupes jordaniennes ; ce sont des Arabes - nos frères.

Question. - Les Israéliens se sont plaints que les raids d’Al-Fatah soient dirigés contre les civils et non contre les objectifs militaires. Est-ce exact ?

Réponse. - Nous attaquons des objectifs militaires et stratégiques. Nous ne visons pas les civils mais laissons derrière nous des tracts demandant aux Israéliens de ne pas attaquer ou menacer les civils arabes.

Question. - Comment sont exécutées les opérations d’Al-Fatah ?

Réponse. - Nous choisissons comme guides les Palestiniens qui ont dû quitter leur pays dans les années 1947-48, alors qu’ils avaient 20 ou 25 ans. Ils connaissent le pays, sa topographie et les conditions locales. Ils escortent les jeunes qui ne connaissent pas Israël et emportent armes et munitions.

Ces escouades restent dans les villes et les villages jusqu’à ce que l’opération soit achevée. Nous laissons derrière nous des tracts informant les Juifs que nous ne sommes pas contre les femmes et les enfants, mais seulement contre les militaires qui protègent leur Etat et nous empêchent de rentrer chez nous. Par principe, nous n’opérons pas dans les villages arabes, en Israël, nous ne voulons pas donner aux Israéliens un prétexte pour tuer nos frères.

Question. - Quelle est la réaction d’Israël à ces opérations ?

Réponse. - Les Israéliens deviennent de plus en plus inquiets, mais le gouvernement minimise toujours les dommages que nous avons causés et mentionne rarement dans la presse les objectifs militaires ou stratégiques que nous avons attaqués et détruits. Le gouvernement israélien ne veut pas que les Juifs et les étrangers pensent que notre action est efficace, cela porterait préjudice aux affaires... Nous rappelons avec ironie une récente information parue dans un journal israélien, annonçant que le ministre de la Défense avec d’autres officiers et hommes d’Etat de haut rang sont allé visiter une « ferme d’élevage de poulets » dynamitée par les commandos palestiniens...

Question. - Quelle est votre attitude envers le peuple juif en tant que tel ?

Réponse. - Nous voulons qu’on comprenne que nous n’avons rien contre les Juifs. Nous sommes contre le sionisme qui a chassé notre peuple de son pays et qui est un mouvement de discrimination raciale opprimant nos frères palestiniens qui sont restés là-bas. Nous pouvons le comparer, à l’« apartheid » de Ian Smith et d’Afrique du Sud.