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De quel type est la figure bourgeoise synthétisée dans « La chute » de Camus ?

La chute de Camus est par excellence le récit de la culpabilité bourgeoise et son impossible rédemption. On suit un personnage tantôt sympathique, tantôt malsain qui ne cesse de ressasser un événement qui le trouble au plus profond.

Tout tourne autour ce malaise, rien d’autre ne compte plus et l’univers du personnage devient ce malaise. Jean-Baptiste Clamence (de « clemens » en latin doux, favorable, indulgent, qui donnera clément) dresse un long monologue, un soliloque, il prend la parole ne la quitte plus et tente à chaque instant de combler la vacuité de son existence.

Son récit est celle d’une errance, dans les rues d’Amsterdam notamment et aux alentours dans un paysage lisse dans lequel le ciel se confond avec la terre et la mer. Tout y est en aplat, comme des touches de couleurs sombres. Il a quitté Paris, pour chasser certains démons de son esprit.

Jean-Baptiste parle, avocat de son état, c’est ce qu’il déclare, parle sans cesse de manière complètement individualiste, ne cherche pas à obtenir l’approbation de son interlocuteur à qui il ne donnera jamais la parole. Il s’autoalimente de son discours. On reconnaît là une caractéristique essentielle de la bourgeoisie.

A chaque confession, Jean-Baptiste tente avec ce « panache » typiquement français de s’en tirer pour ne point en dire trop, ménager le suspens. Qu’a-t-il donc à se reprocher cet homme à la figure presque christique ? Il se noie parfois dans l’alcool de genévrier du bar le Mexico-City, pour oublier. Il n’y a pas de bourgeoisie sans alcool.

Tout commence au Mexico-city, le narrateur de la Chute prend la parole. Il se présente sous le meilleur jour : il dit avoir un physique d’athlète, être fort urbain, en somme être un homme idéal. On reconnaît ici l’outrecuidance bourgeoise.

L’interlocuteur de Clamence devant partir, ce dernier l’accompagne et sur le chemin du retour, Clamence compare les canaux d’Amsterdam aux cercles concentriques de l’enfer de Dante. C’est une première faille dans le portrait policé que Jean-Baptiste veut donner de lui. Puis un pont se présente à eux. Clamence hésite et laisse son interlocuteur car il a, dit- il, fait le vœu de ne jamais plus traverser de pont.

Les hommes devront se revoir au Mexico-City. On voit ici l’absurde condition que Jean-Baptiste se fixe : ne pas traverser de ponts dans une ville qui n’en compte pas moins de 165. L’incapacité du saut qualitatif, du changement de rivage, voilà également une caractéristique de la vie quotidienne bourgeoise. Mais on trouve également l’idée que les sauts qualitatifs n’ont pas de sens, que la vie n’a pas de direction, pas d’orientation, que toute évolution est hasardeuse.

Le lendemain, l’interlocuteur curieux de ce personnage semble au rendez-vous. Clamence revient sur son malaise. Il était un as du barreau et défendait avec force la veuve et l’orphelin. Clamence veut faire croire que malgré son aspect bourgeois, et à titre d’indulgence qu’il recherche dans le regard de son interlocuteur, il défendait réellement les plus démunis, avant d’être devenu aujourd’hui un « juge-pénitent ». Il ne coure ainsi plus de fêtes en galas, mais s’est retiré à Amsterdam après avoir entendu Ponts des Arts à Paris un cri bien curieux.

Au troisième jour, les plaies de Clamence, qui se complait dans l’expiation pour rechercher un pardon quasi-divin, s’ouvrent encore plus. Clamence réfléchit à ce que devrait être son symbole : un Janus à double face avec pour devise « ne vous y fiez pas ! ». Selon lui-même il « crevait de vanité » littéralement avant cet « incident ». Puis s’ensuit des troubles de la mémoire et des événements anodins reviennent à la surface de sa mémoire, comme l’altercation avec un motocycliste, sur lequel Clamence n’a pas eu le dessus. Viriliste, Jean-Baptiste ne peut admettre de n’avoir pu corriger cet homme.

« J’avais rêvé cela était clair maintenant, d’être un homme complet, qui se serait fait respecter dans sa personne comme dans son métier. Moitié Cerdan, moitié de Gaulle si vous voulez…[mais] il ne m’était plus possible de caresser cette belle image de moi-même ». Clamence en fut troublé au plus profond au point de connaître un fiasco sexuel, lui qui se voulait être Don Juan. Il se sent encore plus meurtri lorsque la jeune femme en fit part à un tiers.

On retrouve ici la tension propre à la figure bourgeoise de notre époque, tension reposant sur une identité urbaine raffinée mais en définitive coupée de toute vie naturelle. Cette tension repose sur la contradiction entre la ville et les campagnes provoquée par le capitalisme, et produit des êtres humains considérant leur corps comme une « machine » plus ou moins forcément en faillite.

La pensée mécanique à la française, issue de Descartes, a accentué encore plus et le raffinement, et l’aliénation liée à ce raffinement abstrait.

Et nous voyons donc qui est Clamence, un homme sexiste, égoïste, viriliste, un bourgeois enferré dans sa vie, louant ce mode d’existence et qui regrette l’événement qui va le faire sortir de cette voie toute tracée.

Il parle de lui et pourtant c’est un drame qui l’éveille à prendre conscience de sa condescendance : « J’entendis le bruit qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat dans l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable ».

Voilà, Clamence sait de quoi il s’agit, d’un suicide d’une désespérée, mais même s’il arrête sa course ne prend pas le temps de porter assistance. A la détresse d’un individu, Clamence ne répond que par le mépris et l’égoïsme : « la nuit me parut interminable ».

Nous voyons ici l’esprit bourgeois dans sa complétude : quelqu’un est mort et Clamence ressent non de la compassion, mais de la honte et de la culpabilité pour n’avoir rien fait. En somme Clamence est l’un de ses milliers de rouages du capitalisme, dans lequel chacun avance au détriment de l’autre, sous couvert d’un humanisme de façade bienséant, affirmant « défendre la veuve et l’orphelin », sans pour autant faire grand-chose en réalité.

Camus a ici synthétisé la faillite de la morale bourgeoise, et redonné vie d’une manière unique au romantisme bourgeois avec narrateur torturé par son inaction. On retrouve ici l’essence de l’époque sur le plan littéraire, avec le « nouveau roman » présentant un narrateur naviguant à vue dans le monde, tout comme il va de soi le « théâtre de l’absurde ».

Une île au large d’Amsterdam, pittoresque, voilà le décor de la nouvelle rencontre de Clamence et de son interlocuteur. Une nouvelle fois Clamence se plaint, déclare avoir pensé au suicide, cependant il déclare aimer la vie, c’est-à-dire s’aimer trop soi-même pour passer à l’acte. Complètement autocentré, dans une attitude statique, métaphysique, Clamence ne cherche qu’à sauver les apparences bien que les doutes l’assaillent, toutefois jamais sur ce qu’il aurait dû faire, mais surtout ce que les autres pensent de lui.

Ce qui est ici présenté, c’est l’incapacité de la figure bourgeoise à pratiquer l’autocritique, à chercher des dynamiques justes, correctes, portées par le nouveau contre l’ancien.

C’est logiquement ici la révélation de Clamence : découvrir que l’homme est une « duplicité profonde », une part d’ombre et une part de vertu. C’est le grand thème du romantisme : la vie est pleine d’obstacles, sans avoir de sens véritable, le jour peut se transformer subitement sans raison en nuit, et vice-versa. Tout est chaos.

On voit alors que Clamence ne peut supporter de quitter la vie en laissant derrière lui une image écornée. Jean-Baptiste veut se révolter et sacraliser ce qu’il pense être l’abjection du monde dans une perspective toute nietzschéenne : « Je méditais par exemple de bousculer des aveugles dans la rue, et à la joie sourde et imprévue que j’éprouvais, je découvrais à quel point une partie de mon âme les détestait ; je projetais de crever les pneumatiques des petites voitures d’infirmes, d’aller hurler « sale pauvre » sous les échafaudages où travaillait les ouvriers… ».

Ce qu’on voit ici, c’est la complaisance de Camus pour cette position ; les biographes expliquent d’ailleurs que La Chute est son oeuvre la plus « personnelle. » Mais il ne s’agit pas de son côté sombre, il s’agit du statut même de la figure bourgeoise à notre époque. Ainsi, Clamence ne parvient pas à assumer une position fixe fut-il négative, il est simplement fourbe et traitre comme tout bourgeois parvenu.

Ce caractère contradictoire, ambivalent, schizophrène de la figure bourgeoise avait déjà été décrite par Drieu la Rochelle, là aussi avec une dimension biographique dans ses oeuvres.

Enfin, le roman continue, les deux hommes sont sur un bateau et traversent le Zuiderzee. Clamence évoque alors ce châtiment du moyen-âge qui est la cellule du malconfort, une cage où le prisonnier doit se tenir perpétuellement dans une position douloureuse ni assis, ni debout. Bien sûr Jean-Baptiste pense fort à lui, il se sent plus en quiétude, mais dans l’inquiétude. De fait, ce qu’on voit ici c’est l’angoisse perpétuelle de la figure bourgeoise, sa souffrance, son malaise. La figure bourgeoise ne peut plus vivre : elle a fait son temps.

Qu’est-il advenu de ce cri dans la nuit ? Clamence n’y revient pas. C’est sa souffrance qui doit éclater à la face du monde. Tel est le bourgeois : égocentrique, voire pratiquant le solipsisme.

Alors, au dernier jour de leur entrevue, les deux hommes se retrouvent chez Clamence qui reçoit son interlocuteur. Il est fiévreux. Arrêté par les allemands pendant la guerre, il est interné par mesure de sécurité. Dans ce camp, par le mysticisme de qui se dégage de lui, les prisonniers l’élisent « pape », mais un pape qui vit avec les malheureux et non pas sur un trône, se croit obligé de préciser Clamence, comme pour se racheter. Ce qu’on a ici, c’est le mode de vie bourgeois où « au pays des aveugles les borgnes sont rois. » Dans la folie quotidienne façonnée par la bourgeoisie, il n’y a plus de réalisme et la personne un peu « philosophe » acquière une valeur subjective, car semblant comprendre la réalité.

Clamence continue son histoire, et explique qu’un jour, alors qu’il devait rationner l’eau à cause de son nouveau statut hiérarchique, Jean-Baptiste s’octroie la ration d’eau d’un agonisant. Poussé par la fièvre, Clamence avoue le but de sa confession : dans un monde où Dieu est mort et où la liberté est grisante mais futile, il n’y a pas d’autre alternative que de proclamer en procureur du système la culpabilité de tous. L’individualisme de la bourgeoisie est ici sacralisé.

C’est ainsi ici qu’exilé à Amsterdam, Clamence exerce la profession de juge-pénitent : se livrer en confession publique en se chargeant des fautes de l’humanité, mais pour, par un effet de miroir, mieux les renvoyer à l’interlocuteur. Ainsi Clamence a trouvé le moyen de tirer les autres dans sa chute, tout en s’élevant au-dessus de ses semblables. Si Clamence n’a pas réagi, personne dans le monde bourgeois n’aura droit à la rédemption.

Dans un monde vidé de Dieu, si un homme faute, sa responsabilité est portée sur l’ensemble de ses semblables et sur l’humanité entière. Ainsi on se retrouve dans une perspective proche de l’enfer décrit par la Cité de Dieu de Augustin : une seule faute vaut pénitence éternelle.

Sauf qu’ici, si Clamence faute, il en rejette la responsabilité sur l’humanité. De la personne qui s’est retrouvée derrière ce bruit de chute, il ne dira pas un mot. Le récit s’achève par l’ambiguïté des deux personnages qui semblent se confondre : « alors racontez moi je vous prie ce qui est arrivé un soir sur les quais de seine… »

Se confondre, disparaître, fusionner : deux devient un, comme le veut l’anti-dialectique de la bourgeoisie. Au travers de Jean-Baptiste se glisse l’auteur Albert Camus : sorti des bas-fonds de la Casbah d’Alger d’un père décédé qu’il n’a pas connu et d’une mère célibataire illettrée et vivant dans une grande misère, Camus est devenu professeur à force de détermination et de compromission.

Au travers du narrateur Jean-Baptiste, c’est la culpabilité même de Camus qui s’exprime : celle d’être devenu un parvenu, celle d’avoir perdu sa conscience de classe. Il entend le cri de sa classe d’origine, mais ne se retourne pas. Surtout pas : ne pas retourner d’où il vient.

C’est un aspect important de Camus, car ce sont les masses qui font l’histoire, et l’on ne peut pas comprendre sinon la signification historique de Camus, sorte de social-démocrate de l’époque décadente.

Ainsi Camus fut un résistant, un humaniste de gauche, mais Camus ne s’est jamais engagé réellement au coté du prolétariat, car il ne le voulait pas, car il ne le pouvait pas, portant en lui le négatif, le refus de la dialectique. D’où sa contradiction individuelle une fois que sa négativité s’est transformée… en positivité vu que la bourgeoisie l’a reconnu comme une grande figure de son époque, notamment avec le prix Nobel de littérature en 1957.

A ce titre, notons que la critique officielle des « camusiens » de ce livre est évidemment toute différente. Pour eux, la chute c’est l’histoire de l’homme existentialiste élaboré par Sartre, cette tension perpétuelle entre l’affirmation de la liberté absolue (principe de l’existentialisme) et l’attrait vers le déterminisme historique dont les bourgeois se figurent qu’il s’agit du marxisme.

Ce Clamence n’est donc pas Camus, en tout cas pas uniquement selon la critique officielle, mais en grande partie ce bourgeois qui aimerait être communiste, à l’image de Sartre qui tentera dans un exercice désespéré (La Critique de la Raison Dialectique) d’affirmer que l’homme seul à une histoire (à l’opposé de toute les affirmations d’Engels et de la science) et demeure entièrement libre dans celle-ci malgré ce qu’il nomme des extéro-conditionnements (les conditionnements extérieurs).

Pourtant, Clamence c’est en grande partie Camus qui se retourne sur sa vie. Le critique bourgeois proche de Sartre et du PCF à l’époque, Francis Jeanson, avait dit de Camus qu’il restait « essentiellement statique », et le bourgeois Sartre d’arguer lui-même au sujet de Camus « Vous être un bourgeois ! ».

C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité il est vrai, mais il existe une caractérisation exacte : Camus malgré ses succès littéraires et sa culture n’avait pas à servir la bourgeoisie, car en faisant cela, il trahissait sa classe d’origine. En ce sens Sartre, bourgeois de naissance, a tenté de servir le prolétariat avec son œuvre (lui a refusé le prix Nobel et soutenu les maos), bien que baignant dans un idéalisme moraliste des plus conséquents.

La Chute de Camus doit être, par conséquent, réfutée comme modèle de la littérature bourgeoise égocentrique, moralisatrice et imprégné d’égoïsme capitaliste. La Chute de Camus est le récit d’un renégat qui culpabilise de son mépris pour la classe ouvrière.

Cette oeuvre est à condamner en bloc comme oeuvre bourgeoise décadente et typiquement décadente : elle ne porte en effet même pas en elle le refus de l’angoisse, elle ne porte même pas en elle la souffrance individuelle qu’il faut dépasser.

En ce sens, Camus reste bien anecdotique (car trop complaisant) comparé à des oeuvres bourgeoisies conservant une dimension lyrique réelle pour réussir à exprimer le malaise terrible de la société capitaliste, comme Rimbaud, Trakl, Kafka ou plus récemment Ian Curtis et Joy Division.

Il est évident ici que La Chute aurait pu être la première protestation de type « grunge » mais l’on voit que Camus était trop dandy – comme nombre d’écrivains français cultivant leur « style » – pour être expressionniste. C’est là l’une des dimensions terribles de l’échec de la littérature française de tout le 20ème siècle.