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Courbet, Laugée, Millet, Breton - 7e partie : Georges Laugée et Jean-François Millet

Georges Laugée (1853-1937) est un peintre très intéressant de par son réalisme également dévoyé, typiquement dans l’esprit français d’une portraitisation « naturaliste » – au sens d’Émile Zola – d’une scène, c’est-à-dire dans le sens de l’expérience, de l’expérimentation, et non du synthétique.

Ce qui rend la peinture de Georges Laugée si particulière, c’est sa dimension démocratique, qui a certainement à voir avec son intérêt pour l’Aisne en Picardie (avec Saint Quentin et Nauroy) ou son ouverture d’esprit, son mariage se faisant dans le rite protestant à la demande de sa femme.

La journée est finie, En moissonnant les champs ou encore La fin de la journée témoignent bien de la capacité de Georges Laugée à représenter les masses paysannes dans des situations typiques. Le trait reste proche de l’impressionnisme, mais la perspective réaliste reste largement dominante.



Georges Laugée n’est pas un peintre du pittoresque ou de la vie paysanne, comme put l’être Julien Dupré. Il n’y a pas d’idéalisation des campagnes et des paysans sur un mode romantique.

Voici des exemples de la peinture idéalisée de Julien Dupré, bien plus proche du romantisme anticapitaliste des années 1930 que du réalisme. On a ici Le repas des moissonneurs, Les porteuses de gerbes (1880), Fille de ferme nourrissant les poules (1880-1910), avec une perspective outrancièrement pré-pétainiste.



Il est très intéressant de noter que des musées de tous les Etats-Unis d’Amérique – du Missouri à la Californie, du Kentucky à la Floride, de la Caroline du Sud au Nebraska – se soient arrachés ses œuvres.

Chez Georges Laugée, l’approche est par contre réellement synthétique. La difficulté du travail est clairement montrée, elle n’est pas voilée de romantisme. Voici Dur travail et La récolte des betteraves.


La glaneuse montre bien l’approche typique du peintre. C’est également le cas de La soupe ; La rentrée de la récolte apparaît comme déjà plus stylisée, même si, comme pour Le repas des moissonneurs, cela n’apparaît pas comme gratuit, comme un effet, comme une tentative idéaliste de romantisme, même si la tendance existe relativement, selon les œuvres de Georges Laugée, et plus fortement encore chez son père Désiré François Laugée, lui-même peintre.




On notera qu’il est difficile d’avoir un aperçu de l’ensemble des œuvres de Georges Laugée, dont voici également Le jour des pauvres. Cela souligne la nécessité d’un grand musée du réalisme, rassemblant toutes ces œuvres. Pour l’anecdote Julien Dupré se maria avec une sœur de Désiré François Laugée ; de manière plus intéressante, celui-ci était proche de Jean-François Millet (1814-1875).

Le grand souci de Jean-François Millet est clairement son esthétisation. Il y a là un véritable souci, faisant que Jean-François Millet tend nettement à l’impressionnisme, voire à une idéalisation comme celle effectuée par Julien Dupré, débouchant sur une esthétisation pré-pétainiste, idéalisant de manière romantique, avec un style pseudo-réaliste, la vie à la campagne.

Des Glaneuses (1857) est une œuvre fameuse, qui rentre dans le cadre du réalisme, sans idéalisation. On a une représentation typique, avec une synthèse très prononcée lorsqu’on sait que les glaneuses ramassent les restes de la récolte, dans le prolongement d’un droit coutumier remontant au Moyen-Âge.

Ici, on a Le repos des batteurs, La récolte des pommes de terres, ainsi que les Planteurs de pommes de terre, où l’esthétisation commence déjà à prédominer sur le réalisme, sur le typique.



Dans les œuvres suivantes, le processus est encore plus accentué, amenant le plus souvent à annuler le réalisme. On a ainsi La fournée, Les botteleurs de foin (1850), La Tondeuse de moutons (1861) et l’oeuvre emblématique de cette approche esthétisante, L’Angélus (1859), à quoi s’ajoute le semeur qui est d’un idéalisme plébéien absolument terrible.





L’œuvre de Jean-François Millet tend ainsi à procéder d’une esthétisation idéalisant une sorte de schéma narratif où la figure paysanne serait en quelque sorte pure, idéale. Voici un Homme à la houe une Bergère gardant ses troupeaux de moutons, un Paysan avec la branche d’un arbre (Le greffeur).



On notera avec intérêt ce que dit sur Jean-François Millet un article de 1898 paru à son sujet dans la Revue des Deux Mondes. Il y est présenté, non pas comme un réaliste, ce qu’il n’est pas, mais comme le peintre de la paysannerie, dans son caractère rustique censé être authentique. Les propos de Jean-François Millet lui-même qui sont cités montrent que loin de se rattacher au réalisme, au socialisme, il est lié à un prétendu Cri de la terre.

Jean-François Millet, ce grand maître de la peinture rustique, jadis si contesté et que personne ne conteste plus, avait une tendresse particulière pour les arbres fruitiers. Il aimait à les peindre dans toutes les saisons, chargés de fleurs ou de fruits ou dépouillés, dénudés par l’hiver [...].

Quand il partit pour Paris, il ignorait son métier, mais il avait acquis à jamais les idées maîtresses qui inspireront et gouverneront son génie, et ce qu’il était en quittant le pays de la Hague, il le sera toujours : « Ce fils de paysan, dit fort bien M. Naegely, avait trouvé autour de lui dès son enfance tout ce qui pouvait aider au développement de son talent, stimuler et fortifier ses aptitudes naturelles…

Il était né chez un peuple primitif, que le monde n’avait point gâté ; ses premières années s’étaient passées dans une atmosphère de foi, de respect et d’amour, et il s’était familiarisé de bonne heure avec la lutte âpre, perpétuelle de l’homme contre les puissances élémentaires. Son éducation fut sérieuse, et la première chose qu’on lui enseigna fut la force, qui est restée la note dominante dans toutes ses œuvres.

Pouvait-il en être autrement quand la force était partout autour de lui, dans le vent qui soufflait en tempête, dans les rocs lézardés, dans les arbres qui bataillaient sans cesse et aussi dans les ouvrages fabriqués par la main des hommes, sans qu’il aperçût dans tout ce qui l’entourait rien de moderne, de faible ou de médiocre qui pût affaiblir cette grande impression ? » [...].

Le premier Semeur qu’il exécuta à Barbizon, dans la plaine de Biera, lui était apparu comme un jeune gars de Gréville « accomplissant sa tâche sur les terres escarpées des falaises, au milieu d’une nuée de corbeaux qui s’abattent sur le grain. » C’était Millet, Millet lui-même se ressouvenant de son premier métier. Son Angélus était une de ses œuvres de prédilection ; il y retrouvait, disait-il, toutes les sensations de son enfance.

Le 20 janvier 1863, il écrira à son ami Sensier : « Je vais pouvoir exposer mon Homme à la houe… et, j’espère, une Cardeuse que je travaille en ce moment, et à laquelle je tiens à donner une tournure et un calme que n’ont pas les cardeuses de la banlieue. J’ai encore à piocher durement, mais j’ai le souvenir présent de nos femmes de chez nous, filant et cardant de la laine, et cela me vaut mieux que tout. »

Il peignait rarement d’après le modèle, paraît-il, et ne lui demandait que des renseignements de détail ; il peignait rarement aussi d’après nature ; il se contentait de noter ses impressions, et tout papier lui était bon pour cela, après quoi, rentré dans l’atelier, grâce à sa tenace mémoire et à sa puissante faculté de vision, son tableau lui apparaissait, et ses tableaux étaient toujours des évocations.

Loin des yeux, dit-on, loin du cœur. Cela n’est vrai que des sentiments médiocres, des tendresses à fleur de peau. En s’éloignant de ce qu’on aime, on se procure le plaisir d’en rêver, la passion s’exalte, et l’étoffe de la nature est brodée par l’imagination. Il y a toujours dans le souvenir une part d’illusion ; il agrandit, il amplifie, il complète [...].

Quelqu’un s’avisa de le traiter de socialiste, de révolutionnaire. Ce critique malavisé faisait injure à ses paysans. Ils prennent leur mal, leurs afflictions en patience ; ils souffrent sans se plaindre, ils ne songent point à protester contre leur destinée ; à quoi sert de protester contre un décret immuable ?

Louise Jumelin leur a enseigné que la résignation a ses fiertés et ses douceurs, qu’ils obéissent à une loi dure, mais sacrée, que Dieu s’est mêlé de cette affaire, qu’il a décidé que l’homme mangerait son pain à la sueur de son front : [suit un extrait d’une lettre de Millet à Alfred Sensier, du 30 mai 1863] « On ne peut donc pas tout simplement admettre les idées qui peuvent venir dans l’esprit à la vue de l’homme voué à gagner sa vie à la sueur de son front ? n’en est qui me disent que je nie les charmes de la campagne…

Je vois très bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui étale là-bas sa gloire dans les nuages… Je n’en vois pas moins dans la plaine, tout fumans, des chevaux qui labourent, puis, dans un endroit rocheux, un homme tout errené, dont on a entendu les han ! depuis le matin, qui tâche de se redresser un instant pour souffler.

Le drame est enveloppé de splendeurs. Cela n’est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression, le cri de la terre, est trouvée. »