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Collectif Wotta Sitta : Crise et guerre − 1992

[Le Collectif Wotta Sitta regroupe des prisonniers politiques italiens venant de différentes organisations, principalement le Parti-Guérilla du Prolétariat Métropolitain qui a été une scission ultra-gauchiste des Brigades Rouges du début des années 1980. Le document est de 1992.]

"Notre époque, l’époque de la bourgeoisie, se distingue plus des autres pour avoir simplifié les antagonismes de classe. L’entière société se scinde toujours plus en deux grands ennemis, en deux classes directement opposées l’une à l’autre : bourgeoisie et prolétariat" (Marx et Engels).

Ces dernières années ont vu s’intensifier la domination de classe de la bourgeoisie impérialiste dans le monde entier, sous la poussée du capital monopoliste qui essaie de supérer la crise, non résolue depuis les années 70, dans l’accélération du processus de concentration, de centralisation et d’internationalisation des capitaux.

Ce processus qui porte en lui une profonde mutation des formes de la domination de classe, génére d’un côté des contradictions croissantes et explosives entre les capitaux eux-mêmes déjà multiproductifs et multinationaux, entre les Etats, entre des zones économiques, en mettant à nu les limites intrinsèques de l’époque de la globalisation et de l’interdépendance économique.

De l’autre côté, ce processus avance dans une attaque directe contre les conditions de vie de milliards de prolétaires et des peuples entiers dans le monde, à travers la politique impitoyable décidée et contrôlée par les organismes supranationaux du capitalisme, du G7 à l’ONU, au FMI, de la banque mondiale jusqu’à l’OTAN.

La guerre dans le Golfe fut la plus claire et la plus visible démonstration de cette domination de classe intensifiée, et celle de la détermination impérialiste à ne plus accepter aucune mise en discussion quant à ses intérêts et son ordre de pouvoir international.

Les années 90 se sont ouvertes avec le scénario le plus logique et le plus concret de l’impérialisme de nos jours : la guerre et le rapport de guerre qui caractérise l’affrontement aujourd’hui, et en conséquence les effets tragiques de la domination de la barbarie sur la vie humaine.

La puissance de l’Occident ne s’est pas traduite en un "nouvel ordre mondial", mais en une période de grands bouleversements, de conflits et d’instabilités croissantes. La fin de l’ordre établit à Yalta se révèle plus traumatique et complexe et prévu.

Si l’ordre de Yalta a coûté les morts de la seconde guerre mondiale, il semble que celui que les puissances impérialistes, USA en tête, cherchent à imposer, n’exigera pas un coût minime.

Le penser serait idéaliste ; d’autre part, laissons aux réformistes et révisionnistes leurs dangereuses illusions et leurs blagues, en préférant nous remémorer les leçons de l’histoire qui a toujours démontré que, quand un équilibre de pouvoir s’écroule, pour en construire un autre, une nouvelle guerre est inévitablement nécessaire.

De Versailles à Yalta, jusqu’à...

L’impérialisme c’est la guerre, la guerre a toujours été le moyen par lequel la bourgeoisie a tenté de résoudre ses crises, en se déchargeant de forme destructive sur le prolétariat, des coûts de sa reproduction.

Il convient d’ajouter aujourd’hui que la guerre ne peut pas être comprise comme épuisée avec la victoire de la coalition occidentale dans le Golfe, car cette dernière décennie du siècle a déjà vu l’explosion incessante d’une multitude de guerres dans les différentes zones géopolitiques du monde.

La guerre est également à nouveau revenue en Europe avec d’importants et croissants conflits armés et des guerres civiles, qui secouent en particulier l’ex-territoire yougoslave et celui de l’ex-Union Soviétique.

Ce scénario qui défile devant nous tous [toutes], avec sa quotidienneté tragique, a une physionomie précise et un développement propre dans cette zone qui constitue le véritable centre nerveux de l’ensemble de la planète, parce qu’il est parcouru par toutes les contradictions actuelles.

De la principale contradiction, aujourd’hui dominante, entre prolétariat et bourgeoisie, à celle explosive entre le Nord et le Sud, à celle générée par les conflits économiques et politiques inter-impérialistes déjà existants et qui tendent à se développer entre les puissances mondiales dans la partition et la domination de la planète.

La bourgeoisie impérialiste européenne accélère les pas nécessaires et indispensables, même si cela est contradictoire dans leur réalisation, pour faire avancer le processus d’intégration économique, politique et militaire des Etats européens et "faire bloc", c’est-à-dire en arriver à un sujet politique capable d’établir des politiques homogènes liants ses parties internes, et de se projeter significativement dans le reste du monde.

"1992" ne veut pas être la simple célébration formelle de la naissance de "l’Union Européenne", mais le moment de la réalisation pratique de l’ensemble des pas fondamentaux, et un non-retour, pour l’être concrètement.

Dans cette voie, "l’Union Européenne" est une avancée de la domination de classe sur tout le territoire continental, et de ses projections impérialistes dans les autres zones du monde, à commencer par celle contiguë et indissociable de la Méditerranée et du Moyen-Orient, comme son engagement actif lors de la guerre du Golfe l’a déjà démontré.

L’Europe participe et veut participer comme protagoniste au "nouvel ordre mondial" (...). Les prolétaires en Europe et dans le monde entier ont perçu depuis longtemps la nouvelle qualité de l’affrontement et leur résistance contre les stratégies capitalistes, toujours plus dirigées vers les profits et toujours plus destructives, n’a jamais cessé.

Les luttes prolétariennes, les processus d’émancipation et de libération doivent se mesurer à l’avancée meurtrière de la contre-révolution préventive qui a pesé lourdement sur de nombreuses expériences révolutionnaires, et qui tente de frapper par avance l’agrégation des nouvelles.

Cependant il est déjà possible de dessiner de nombreux caractères du passage à une nouvelle époque révolutionnaire, marquée par un affrontement plus profond dans lequel les luttes prolétariennes dans le monde sont toujours plus connexes et liées contre l’ennemi commun.

La mobilisation de masse et les initiatives des forces révolutionnaires des zones des centres impérialistes et celles de la périphérie durant la guerre du Golfe ont sans aucun doute contribué à renforcer le terrain de l’anti-impérialisme et de l’internationalisme prolétarien.

Les multiples formes de résistance prolétarienne et les diverses initiatives révolutionnaires progressent dans la même voie, et commencent à frapper et saboter l’ensemble des procès caractérisant "1992", compris par le prolétariat comme un tournant capitaliste dans la signe de la "dérégulation" et de la réaction.

Une tendance qui voit l’intensification de l’exploitation prolétarienne, l’amplification du chômage et de la marginalisation, l’effondrement des conditions de vie, l’affirmation d’une existence toujours plus aliénée dans les centres métropolitains et l’imposition de politiques toujours plus répressives, racistes et fascistes contre les peuples qui poussent à la frontière de la "forteresse Europe".

Il y a 500 ans la "conquête de l’Amérique" fut le commencement d’une nouvelle époque et d’une politique européenne d’oppression à l’encontre des pays et des peuples possesseurs des ressources et des richesses, qui permit au capitalisme naissant et à la classe émergeant qui le soutenait d’établir une colonisation et une domination mondiale.

Et ce n’est pas tout.

L’appauvrissement progressif de ces peuples − base du progrès de l’Europe civilisée et développée − s’est accompagné de leur extermination même.

Comme Marx l’écrit dans Le Capital :

"la découverte des terres aurifères et argentifères aux Amériques, l’extermination et l’asservissement à l’esclavage de la population indigène, l’ensevelissement dans les mines, la conquête initiale et le saccage des Indes occidentales, la transformation de l’Afrique en une réserve de chasse commerciale des nègres, sont les marques qui caractérisent l’aube de la production capitaliste. Ces méthodes idylliques sont des moments fondamentaux de l’accumulation originale".

Les données de la recherche historique mesurent la qualité de ces "méthodes idylliques" : en 1500, la population du globe était de l’ordre de 400 millions, dont 80 en Amérique. Cinquante années plus tard, de ces 80 millions il n’en subsistait plus que 10. En limitant le propos au Mexique : à la veille de la conquête la population représentait 25 millions d’habitants, en 1600 il n’en restait plus qu’un million.

C’est le message historique du processus que le capitalisme souhaite célébrer avec les manifestations sans fin du "cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique".

Si les pays européens sont encore une fois à la tête de ces initiatives, ce n’est pas simplement pas esprit célébratif, mais pour relancer les rapports actuels de l’accumulation capitaliste en faveur des grands monopoles mondiaux.

Un néo-colonialisme dont la C.E.E. est protagoniste dans l’effort à s’approprier encore plus de ressources et d’espaces dans l’exploitation de la tricontinentale (Asie, Afrique, Amérique latine), en compétition avec les capitaux US et japonais.

La pénétration des capitaux européens est la forme actuelle de la "Conquista" : le nouveau partage du monde.

Le fil des luttes prolétariennes contre l’impérialisme US-européen-japonais, qui se tisse dans les diverses zones géographiques, concrétise un nouvel internationalisme prolétarien qui met radicalement en cause et combat les présupposés de fond sur lesquels la formation sociale capitaliste est apparue et s’est développée.

Les stratégies économiques et politiques, qui depuis des années guident la restructuration capitaliste, produisent des contradictions de classes et des contradictions sociales croissantes, qui définissent et dessinent la guerre de classe de nos jours.

Un processus de prolétarisation de dimension énorme, du fait de la modification de la division du travail au niveau planétaire, caractérise la seconde moitié du siècle.

L’avancée du capitalisme a réduit à la condition de prolétaire la majorité de la population mondiale, à qui est progressivement enlevé toute possibilité de substance non-capitaliste.

Dans les zones du centre comme dans celles de la périphérie, du Nord au Sud comme à l’Est.

Plus encore, chaque être humain se trouve directement face à la "pure loi du profit", aux effets inhumains d’un processus d’oppression et de destruction de l’Homme [et de la Femme], de la nature et de l’environnement dans des proportions jamais atteintes, parce que le capitalisme intervient désormais directement sur eux à partir des nécessités de valorisation, de reproduction et d’expansion.

Cet ensemble de facteurs arrivés à maturation complète, à ce stade de développement avancé du capitalisme métropolitain, ne fait qu’élargir et approfondir les tensions et les conflits sociaux, projetant toujours plus de femmes et d’hommes dans la dimension immédiate de la lutte de classe.

Simultanément, il établit un terrain de connexion objective des luttes des prolétaires et des peuples du monde, celui contre le système économique, politique et militaire qui s’est historiquement affirmé et qui s’axe autour des USA et du nouveau déploiement qui le caractérise ces dernières années.

Lutter en Europe contre l’ensemble des politiques qui poussent en avant la dynamique d’intégration européenne et qui simultanément étendent sa projection impérialiste dans le monde, signifie comprendre qu’en Europe occidentale − aujourd’hui plus qu’hier − convergent de nombreuses lignes d’affrontement entre impérialisme et révolution, entre néocolonialisme et luttes de libération dans le monde (...).