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Brigades Rouges : Lettre ouverte à l’ex-brigadiste Alfredo Buonavita − 1981

Comme tous les retournements, tes deux lettres sont en plus impromptues ; bref, un vrai choc. Ainsi, du moins, dans un premier temps.

Est-il possible, nous sommes-nous demandé, qu’Alfredo Buonavita, prolétaire, brigadiste depuis presque le premier moment, ait fait un choix aussi scélérat en douce ?

Est-il possible que celui qui a milité à nos côtés dans les années les plus dures nous ait laissé tombés comme Judas avec un baiser et une embrassade ?

Est-il possible que le camarade que nous estimions et auquel nous avons confié des responsabilités, quand bien même périphériques, de direction politique de notre militance, se soit conjuré avec les assassins de tant de nos camarades et avec les geôliers de milliers de prolétaires ?

La chose qui nous déconcerte le plus est le fait que tu n’avais jamais manifesté ta perplexité, tes doutes, tes défiances de manière aussi radicale.

Pourtant, dans les moeurs de notre Organisation, non seulement la pratique révolutionnaire de qui fait « feu sur le quartier général », naturellement avec raison, est récompensée, mais surtout la critique et la recherche de plus grands niveaux de conscience collective n’est jamais freinée.

Tu le savais très bien que dans les Brigades Rouges chaque militant est encouragé à ouvrir, lorsqu’il l’estime opportun, un processus de réflexion sur ce qui pose problème.

Tu le savais, mais tu ne l’as pas fait.

Toi, Alfredo Buonavita, lorsque tu nous disais, à nous tous, ce qu’il était juste de faire et ce qui ne l’était pas, fraternisant avec Li Lin-fu, tu étais plutôt un homme avec « le miel aux lèvres et l’assassinat au coeur ». Tu projetais de nous livrer en cadeau à l’ennemi de classe, de nous poignarder dans le dos, comme les pires tueurs à gages.

Tout cela, tu le sais, s’appelle infamie.

Combien de fois cet horrible mot est-il sorti de ta bouche, un temps autorisé, pour marquer tel ou tel autre mauvais. Aujourd’hui, il est prononcé par mille bouches prolétaires aux côtés de ton prénom. De ton prénom, Alfredo, et non de ton nom, parce que nous savons combien de honte ton comportement coûte même à certains de ta famille.

Mais ce n’est pas pour répéter une évidence que nous t’écrivons cette lettre.

Au fond, tu ne mériterais pas le temps que tu nous coûtes. Le fiel qui accompagne tes mots, ainsi que tes retournements personnels, nous pousse à chercher à comprendre, mais rien de plus. Parce que, malgré l’intention, tes piqûres sont beaucoup moins gênantes que celles des moustiques.

Il nous intéresse plutôt de mettre au clair qu’à travers toi, aujourd’hui c’est l’État qui parle, que tu es l’intermédiaire de Caselli, Pecchioli et Dalla Chiesa : leur voix.

Et ceci non seulement parce que ta prose la plus récente révèle dans le style une arrogance de caporal qui s’adapte mal aux velléités qu’il manifeste d’user sa plume sur un mode sardonique, ironique et tranchant. Mais surtout parce que ce qu’on peut y retrouver qui soit incontestablement de toi parle la langue d’une classe qui n’est certainement pas la classe prolétaire.

Tes deux interviews sont des textes intéressants dans lesquels il est possible de retrouver des mythes et idéologies dont tu n’es peut-être même pas entièrement conscient.

Dans ces textes, tu as indiqué les motivations profondes qui t’ont poussé à collaborer avec les magistrats et les carabiniers, et en faisant ainsi, tu nous as rendu un grand service. En te transformant en ventriloque de la contre-révolution, tu nous as fait comprendre combien de merde s’était, lentement mais inexorablement, déposée en toi durant ces dernières années.

De la merde, Alfredo, de la merde bourgeoise !

Justement de cette vieille merde dont parlait Marx quand il disait que la révolution prolétaire n’est pas seulement nécessaire pour abattre la classe dominante, mais aussi pour se libérer de tout ce que cette classe nous a collé d’elle ; de ce qui, en conquérant de l’espace dans notre conscience, programme pour son compte nos comportements.

Parce que, comme tu devrais le savoir, la conscience d’un prolétaire, dans la métropole impérialiste, n’est pas blanche comme un lys ni rouge et communiste par nature, mais apparaît plutôt comme un champ de bataille, un lieu d’affrontement et de lutte idéologique entre les classes.

Dans ta conscience, comme dans celle de chacun d’entre nous, l’idéologie officielle de la classe dominante et l’idéologie non officielle du prolétariat métropolitain révolutionnaire s’affrontent sans cesse pour décider quel doit être notre comportement pour chaque rapport social.

Indubitablement, dans ta conscience, les formes de l’idéologie bourgeoise ont eu le dessus depuis un certain moment.

Peu à peu, les mythes que la bourgeoisie et les révisionnistes ont édifiés sur les Brigades Rouges ont fait brèche, et tu n’as plus été capable de les affronter lucidement, de les soumettre à une critique froide et révolutionnaire. Jusqu’à ta mémoire a été effacée et reprogrammée, et aujourd’hui tu agis comme un pur vecteur, un fantoche sans âme, selon les desseins de ceux qui ont pris le contrôle de ta conscience en lambeaux.

Mais quand est-ce que s’est produit le « renversement » des rapports de force, quand quelque chose s’est rompu en toi, réduisant en miettes ta précaire identité ?

Si l’on s’en tient à tes « lettres de loin », il semblerait qu’à l’origine de tout il y ait un arrogant refus de l’Organisation d’appuyer un de tes projets d’évasion.

Le prétexte, laisse-nous te dire, est vraiment orgueilleux et misérable. Certainement, l’évasion d’Alfredo Buonavita aurait été une victoire importante, mais le doute ne t’effleure pas que, peut- être, dans cette période aussi difficile, l’Organisation pouvait avoir des difficultés et des problèmes autrement plus importants à affronter ? Sans compter le fait que si ton évasion, de Fossombrone d’abord et de Termini Imerese ensuite, n’est pas arrivée à bon terme, ce n’est sûrement pas dû au fait que l’Organisation ne te prépara « même pas une voiture ».

Au contraire, ce furent les combines et les embrouillamini que tu combinas qui réduirent en fumée tout le rôti. Cherche à te souvenir, Alfredo, combien les prolétaires de Termini Imerese étaient emmerdés par tes « entreprises ». Et à ne pas oublier que seul le prestige de l’Organisation, que maintenant tu méprises avec si peu de générosité, te sauva de soupçons et, pourquoi pas, aussi de choses pires !

Ne triche pas, Alfredo, ce n’est pas une question de voiture qui t’aurait été refusée, t’empêchant qui sait quelle évasion.

Mais surtout, ne t’invente pas une prétendue complicité du « noyau historique » avec les fantaisies qui bousculent tes pensées ravagées par l’obsession d’un perfide complot de l’Organisation externe contre les camarades emprisonnés.

Ne te rends-tu pas compte que tu te couvres de ridicule avec ces insinuations dignes de la plus pornographique diétrologie [terme italien, péjoratif : recherche des motifs et des faits occultes qui peuvent se cacher derrière un événement, une action, un discours], auxquelles malgré les efforts des révisionnistes, il n’est pas possible de s’accoutumer ?

Ne te rends-tu pas compte que le prétendu « noyau historique » est un mythe du même niveau de stupidité que cet autre du « grand vieux » qui nous a tant fait rire dans ces dernières années.

Une Organisation révolutionnaire, Alfredo, n’est pas un ensemble hétéroclite et bizarre de coteries luttant entre elles pour le contrôle de la maison et la gestion du pouvoir.

Cette image ne convient pas aux Brigades Rouges, mais plutôt à cet État dont tu représentes aujourd’hui l’une des tentacules anti- prolétaires, quand bien même insignifiante.

La trouvaille de t’accréditer comme porte-parole occulte d’une dissidence plus large qui apparaîtrait dans les rangs des Brigades Rouges dans les prisons, comme intrépide avant-garde de la dissociation, avec une fonction d’« explorateur », pour mettre au point un projet d’abandon de masse de la lutte armée, il faut le reconnaître, est digne du stratège Pecchioli.

Mais de t’être prêté à une pareille pitrerie, allons, ça ne te provoque pas un frisson de honte tardive ?

La question est peut-être superflue puisque le mécanisme de la honte règle les comportements de ces collectivités qui n’ont pas besoin du mécanisme de la peur pour faire respecter leurs codes et les interdictions relatives.

Ces collectivités, comme la collectivité prolétaire, qu’aujourd’hui tu offenses et agresses, mais de laquelle tu as néanmoins toujours fait partie et pendant longtemps. Toutefois, la capacité à éprouver de la honte lorsque sont transgressées les normes morales qui sont à la base du NOUS prolétaire est une affaire sur laquelle tu n’as pas intérêt à sourire superficiellement !

Derrière toi, Alfredo, il n’y a aucune arrière-garde.

Peut-être quelqu’autre traître potentiel, mais pour l’instant tu es seul dans ton effondrement, complètement seul ! Parce qu’il s’agit d’effondrement, dans ton cas, d’un découragement dans l’Organisation et surtout d’un découragement encore plus profond en le prolétariat et en les possibilités de la révolution.

Bien sûr, ces dernières années n’ont pas été faciles pour les Brigades Rouges ; il fallait redéfinir notre stratégie à travers un débat compliqué, une lutte politique qui, comme cela arrive toujours dans ces situations, a connu aussi des épisodes pour ainsi dire peu édifiants.

Mais un parti politique, par chance, n’est pas un collège anglais pour pensionnaires, et ce qui compte, à la fin, ce n’est pas l’épisode blâmable, mais la victoire de la juste ligne politique.

Et il y a eu cette victoire !

Cela démontre justement que par-delà les épisodes, et même par leur intermédiaire, la dialectique interne du parti s’est manifestée concrètement, sans fermer la bouche à personne, et sans empêcher personne de mûrir son expérience et sa capacité à discuter collectivement, à critiquer et à auto-critiquer les positions erronées, à se transformer, à unir ses énergies dans la réalisation des finalités communes qui ont été élaborées ensemble.

Cela est arrivé, Alfredo, dans les derniers temps : une formidable confrontation, riche de positions et de vitalité, une discussion collective qui a impliqué des milliers de camarades et de prolétaires, dans les usines, dans les quartiers, etc., et qui a finalement mené à la définition d’une stratégie unitaire qui, avec la Campagne d’Urso et l’offensive actuelle, cherche ses vérifications de masse.

Ceci, Alfredo, est le pas que tu n’as pas su faire. Là a débuté ton effondrement. Dans tes contradictions, les sirènes de la corruption bourgeoise ont commencé à hypnotiser ta fragile conscience.

De tièdes révolutionnaires qui ont d’abord combattu et qui, ensuite, aux premières difficultés objectives ou personnelles, ont abandonné le champ de bataille, il y n a eu en grand nombre dans toutes les révolutions.

Même dans ce sens, tu représentes une exception, car tu te confonds plutôt avec cette foule de renégats qu’un peu tout le monde méprise à juste titre.

Parce que, plus que tout, ton effondrement ne s’est pas limité, comme tu voudrais qu’il le soit et que tu prétends le faire croire, à te mettre de côté. Tu ne t’es pas contenté, Alfredo, de sortir du parti pour réfléchir dans et avec la classe sur les incertitudes qui sont survenues.

S’il en avait été ainsi, personne ne s’y serait opposé.

La militance communiste de parti est dure et l’expérience nous a enseigné que tous ne réussissent pas à la soutenir avec l’esprit et le même pas dans le devenir de la lutte et des transformations. Pour cela nous ne nous sommes jamais opposés à ces militants qui, après une clarification, ont décidé de quitter notre Organisation.

De plus, nous ne considérons pas la militance dans d’autres instances du pouvoir prolétaire comme « moins révolutionnaire » que l’engagement direct dans le Parti, et nous sommes les premiers à affirmer que le pacte politique qui nous lie dans le Parti est libre, volontaire, renouvelé volontairement chaque jour, et imposé par personne.

Mais, comme Peci, tu n’as jamais choisi la voie de la clarification pour manifester ce que maintenant tu prétends présenter comme « dissidence ».

Tu as comploté et tramé dans le silence et sur notre dos, et pour cela ta fuite honteuse ne mérite qu’un nom : trahison.

Aujourd’hui, tu voudrais opposer les camarades « de la première heure » aux nouveaux camarades, les camarades emprisonnés à ceux de l’extérieur... Mais ce sont justement les vieux camarades, les camarades emprisonnés, ceux que tu as trahis les premiers !

Comment peux-tu raisonnablement exiger justement d’eux une quelconque forme de compréhension ? Avec toi, il peut seulement y avoir des complices, puisque la marchandise que tu es en train de vendre est le mensonge, la misère de la collaboration et l’infamie de la trahison. Ou bien te dire en face ce que tu es devenu, parce que cela est l’unique moyen de te démontrer notre humanité et notre sensibilité de communistes.

Et puis, répétons-nous, cette distinction entre « bons » et « mauvais », entre internes et externes, ne te semble pas un mythe un peu laborieux construit par la bourgeoisie et les révisionnistes pour solliciter la vanité de quelqu’un dans le cadre d’un énième projet de corruption et de division politique ?

Tu ne te rends pas compte que, sauver les années 70/74 et condamner tout ce qui est arrivé depuis, est une autodéfense démente, inspirée par le même trop astucieux Pecchioli ?

Malgré la fausse modestie dont tu te fardes pour le lecteur de L’Espresso et de Panorama, nous sommes convaincus que tu es parfaitement conscient du fait que tes paroles servent à une énième malheureuse tentative de division politique « de l’intérieur », tentative qui s’appuie sur les autres entreprises désastreuses de la bande contre-révolutionnaire à laquelle tu t’es aussi imprudemment vendu.

Et nous disons ceci pour que les mensonges que sortent de ta bouche ne puissent en aucun cas être considérés comme innocents. Et cela vaut pour les deux.

Premier mensonge : tu parles d’« extorsion du consensus » de la part des camarades externes à propos de la « couverture politique », qu’en juillet 79, nous aurions donné à la Direction de notre Organisation sur la question Morucci-Faranda.

Mais, sur quelle « extorsion » es-tu en train de délirer ?

La décision d’écrire le document « des 17 » fut prise de manière totalement autonome, et les thèses qui y étaient exprimées ont, avec le temps, démontré leur bien-fondé.

Comme d’autres, tu n’étais pas à l’Asinara quand il fut rédigé, et ce n’est pas un mystère que, avec d’autres, tu le critiquas publiquement. Personne ne te censura pour cela, même si tes lettres circulaient sous les yeux des gardiens.

Donc, tu n’as donné aucune « couverture » et ta position non concordante, ni avec celle de l’Organisation externe, ni avec celle des 17 signataires, a pu s’exprimer librement dans toute l’Organisation, et même à l’extérieur.

Et alors ?

Second mensonge :

« l’alternative d’il y a quelques mois, à Palmi, pour que nous attaquions publiquement comme traîtres les milanais qui, las de la direction (de l’Organisation), l’avaient chassée dehors à coups de pieds au cul ».

La fausseté de ta thèse se démontre d’elle-même.

1. Nous, de Palmi, n’avons jamais attaqué la colonne Walter Alasia ;

2. L’Organisation ne nous a jamais attaqué, nous de Palmi ;

3. La colonne Walter Alasia a combattu unitairement dans la récente offensive encore en cours.

Et alors ?

Le futur, Alfredo, n’appartient pas aux gros malins comme il y en a eu pour trop d’années dans ce pays, mais aux prolétaires révolutionnaires, qui, malgré les Peci et les Buonavita, et en partie grâce à eux, construisent jour après jour, même entre mille contradictions, leur conscience communiste et les instruments de leur pouvoir dans la lutte contre tes amis actuels.

Nous ne pouvons t’attribuer le mérite que d’une seule chose : de nous avoir rendus plus experts et plus méfiants par rapport aux influences de l’idéologie bourgeoise qui agissent en chacun de nous. D’une certaine manière, un Alfredo Buonavita potentiel est derrière chaque révolutionnaire et se niche précisément là où notre conscience communiste est la moins consolidée.

Pour cela, t’exorciser serait une erreur, te démoniser serait un cadeau.

Tu n’es pas un monstre créé par une force occulte et inconnue. Jusqu’à hier, tu étais avec nous, avec nous tu as lutté et vécu une bonne tranche de ton expérience politique.

C’est ainsi que, précisément grâce à toi et malgré toi, nous comprenons mieux aujourd’hui la thèse marxiste sur l’essence humaine comme ensemble de rapports sociaux.

Tous les rapports sociaux et les représentations que nous nous faisons d’eux traversent et s’interfèrent dans le processus de formation de nos décisions.

La politique est seulement l’un de ces rapports, mais ce sont justement tous les autres que, trop souvent, nous avons négligé de soumettre à une critique révolutionnaire adéquate.

La politique est au poste de commande, elle oriente et dirige un processus de transformation collective qui implique et bouleverse chaque aspect de la vie. Mais, c’est avec l’ensemble unitaire des rapports sociaux que la lutte révolutionnaire doit savoir se mesurer, en opposant à la représentation bourgeoise de chacun d’eux le point de vue prolétaire.

La révolution sociale, en définitive, veut justement dire cela : porter la critique communiste dans tous les rapports sociaux, combattre sur tous les fronts l’idéologie bourgeoise, prendre acte de ce que cette bataille ne se déroule pas seulement à l’extérieur de nous, mais aussi dans notre conscience.

La formation sociale capitaliste bourgeoise est en mesure de reproduire ses rapports d’exploitation à la seule condition de reproduire les idées de la domination, ce qui veut dire les idées de la classe dominante, dans la conscience de la grande majorité des prolétaires.

À cette fin, la classe dominante ne regarde pas à la dépense et arme d’innombrables appareils idéologiques, à travers lesquels ses idéologues actifs élaborent, font circuler et fixent dans la mémoire collective l’ensemble des codes de comportement officiels pour chaque rapport social, pour chaque groupe et pour chaque classe sociale.

Le contrôle de ce cycle est une caractéristique fondamentale de l’État impérialiste qui par là aspire à la domination de toutes les formes et de tous les langages par lesquels se réalise le processus de la communication sociale, et se sert de cette domination pour décomposer le prolétariat en figures séparées et jusqu’en monades [NdT : Cf. le système de Leibniz] isolées, afin de les rendre incapables de tisser un réseau articulé de communication transgressive et antagoniste.

Mais, malgré les équipements techniques sophistiqués, malgré le grand nombre de parasites qui les font fonctionner contre le prolétariat métropolitain, c’est la nature même de la formation sociale capitaliste qui donne en général sans cesse des raisons à la transgression révolutionnaire.

Certainement, la transgression de l’idéologie dominante expose à un rapport de rupture avec le code linguistique, logique, social, représenté par l’idéologie institutionnalisée.

Justement pour cela, la pratique du comportement transgressif qui explore, touche, regarde, retourne chaque chose en tous sens, et la pose en relation à chaque autre chose, en se déplaçant dans le lieu de l’« interdit », de l’extra- officiel, du non prévu et du non accepté par la classe dominante, est toujours une pratique critique, transformatrice, révolutionnaire.

C’est la lutte pour une projetualité sociale qui ne craint pas les latences et les possibilités contenues dans la réalité objective environnante, mais plutôt les recherches et les combine selon les intérêts de libération de la classe révolutionnaire.

C’est la transgression qui désacralise et relativise toutes les configurations idéologiques dominantes, formelles et moisies, des rapports sociaux, et en fait la critique « des armes » du point de vue de la classe sociale antagoniste.

En ce sens, elle est le creuset des idéologies révolutionnaires, ses raisons étant sans cesse engendrées par le processus de la vie matérielle d’une classe émergente entière, et ont face à elles un « futur social » qui peut être conquis seulement à travers une pratique, qui, dépassant la peur de la sanction, transgressant les interdictions de l’idéologie institutionnalisée, communique cette transgression, en la légitimant progressivement, dans une aire sociale toujours plus vaste.

Étendre cette communication transgressive jusqu’à impliquer chaque aspect de la vie quotidienne est la condition de la croissance d’une révolution culturelle dans la métropole qui n’attende pas la conquête du pouvoir politique pour commencer à transformer la gamme entière des rapports sociaux.

Parce que c’est dans la communication idéologique quotidienne que le caractère actif des formes idéologiques démontre jusqu’au bout son pouvoir.

Mais le démontre aux prix d’un affrontement qui se reproduit comme un écho dans la gamme entière des rapports sociaux et dans chacun d’entre eux.

Personne n’est exclu de cette gigantesque et inexorable bataille où l’on peut être victime ou vainqueur, mais jamais, en aucun cas, spectateur neutre.

Dans les rapports homme-femme, comme dans les rapports récréatifs, dans les réunions politiques, comme sur les lieux de travail, partout, les idées de la domination cherchent une trouée pour pénétrer dans les consciences et programmer, contrôler, de cet avant-poste, les comportements. Parce que « c’est seulement dans la mesure où une forme idéologique cristallisée peut entrer dans ce type de rapport organique et intégral avec l’idéologie quotidienne d’une période donnée, qu’elle est vitale pour cette période, et évidemment, pour un groupe social donné ».

Dans cette zone précaire et mouvante de la vie sociale où, aux niveaux les plus bas, s’étendent des fragments d’expérience, des initiatives souvent inconcluantes, de vagues vicissitudes, des paroles fortuites... les idées de la domination tendent leurs embuscades et leurs assauts.

Mais dans ce « creuset de tous les changements », se nichent aussi, aux niveaux les plus consolidés, ces énergies créatives à travers l’action desquelles « a lieu une restructuration partielle ou radicale des systèmes idéologiques cristallisés. De nouvelles forces sociales trouvent une expression idéologique et prennent forme pour la première fois dans ces strates supérieurs de l’idéologie quotidienne, avant de pouvoir réussir à dominer le terrain d’une certaine idéologie officielle organisée ».

Il s’agit d’une lutte où aucun coup n’est épargné, une lutte dans laquelle chaque classe joue son destin.

Une lutte qui, en promouvant ou en empêchant d’imperceptibles mais continuelles transformations de ton dans les signes idéologiques, prépare ou résiste à l’apparition de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles transformations.

Dans une telle lutte se forme ou se restructure aussi l’horizon social de chaque groupe, de chaque classe, en entendant par là l’ensemble de toutes les choses qui entrent dans la sphère consciente de ses intérêts.

Même l’expansion de cet horizon d’évaluation, naturellement, est une forme de l’idéologie de classe. Étendre la sphère des intérêts pour le monde naturel ou social environnant, et donc accroître la capacité à établir de nouveaux rapports sociaux, implique en fait toujours une restructuration qualitative de sa propre disposition dans le procès de communication sociale, et avec cela un affrontement avec le « vieil horizon », avec sa présence visqueuse.

La pénétration progressive des intérêts et des représentations du prolétariat métropolitain dans la formation idéologique est donc un processus de lutte de classe dans le cours de laquelle le nouveau chasse l’ancien, le démolit, se substitue à lui.

Ce n’est peut-être pas là une condition pour qu’une classe puisse regarder son présent avec les yeux de l’avenir, pour que le prolétariat puisse agir consciemment sur son présent et le transformer radicalement ?

Notre réponse, Alfredo, se termine là. Des choses plus importantes nous attendent.

Mais, avant d’ôter l’épine, une dernière chose : tu es victime, Alfredo, une victime des idées de la domination de cette classe qui t’a exploité avant-hier, que tu as combattu mais pas jusqu’au bout et pas en toi-même hier, et qu’aujourd’hui tu sers comme un zombie hébété auquel ils ont volé et substitué la conscience. Classe qui t’a démonté, fragmenté, scindé, divisé, et qui aujourd’hui a sur toi une domination pleine et articulée. Ta voix raisonne de mille voix de la bourgeoisie, tes phrases livides sont celles des « fonctionnaires honnêtes » desquels tu chantes péniblement les louanges aujourd’hui.

Tu es un esclave, Alfredo, un esclave métropolitain avec les chaînes aux pieds et les cadenas dans la tête.

Pauvre Alfredo, ainsi réduit à être un signifiant sans signification, tu ne réussis à susciter en nous qu’une haine encore plus terrible contre la classe qui tire tes fils. Classe qui est incapable d’humanité et donc, aussi de justice.

Tout a été dit. Mais, avant de te renvoyer au silence, souviens-toi : pour toi, il n’y a pas de futur.

Palmi, juillet 1981
Collectif des prisonniers communistes des Brigades Rouges

lundi 6 juillet 1981


Brigate Rosse