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Brigades Rouges : Contribution du camarade Cesare Di Lenardo au débat sur la torture – 1983

Extrait de la Résolution stratégique intitulée Pour la construction du Parti Communiste Combattant

Le camarade Cesare Di Lenardo lors de son procès à Padova en 1983. A l'avant-plan, trois des sbires tortionnaires, dont le commissaire de police Salvatore Genova.Fin janvier 1982, les équipes spéciales policières arrivent à débusquer la base des BR où est séquestré le général US James Dozier.

Les cinq militants capturés seront brutalement torturés, l’un des principaux dirigeants nationaux (Savasta) craquera, en poursuivant ensuite ses révélations en tant que repenti, avec la circonstance aggravante que de nombreux camarades passeront par la torture et nombreux sont ceux qui craqueront (en se rétractant ensuite et en dénonçant la torture, mais le dégâts étaient faits.).

Pour l’honneur, un de cinq gardiens de Dozier offrit une résistance exemplaire et il réussit au premier passage au tribunal en comparution immédiate à dénoncer haut et fort la torture, en montrant les marques sur son corps, et à faire publier le fait dans les journaux. Ce camarade s’appelle Cesare Di Lenardo. Il est aujourd’hui encore prisonnier et il a toujours gardé sa dignité et sa place dans le mouvement révolutionnaire.

Voici sa contribution.


La torture n’est jamais le fruit de la méchanceté ou du sadisme de quelques flics en particulier. Elle est pratiquée dans des moments politiques bien précis, et avec des buts qui ne se limitent jamais à la simple extorsion de renseignements.

Exactement de la même manière que sont politiques les causes qui déchaînent la pratique de la torture, sont également politiques les moyens pour y résister.

A la base de tout cela, au moment où l’on est torturé, où l’on est seul entre les mains des flics, il doit y avoir l’être conscient, la conscience politique, la conscience de classe. Mais l’idée principale, absolue pour ne pas lâcher, c’est qu’on a derrière soi des millions et des millions de prolétaires.

Etre conscient de cela a une importance à 90% pour arriver à dépasser la torture. Le restant, 10%, tient dans la connaissance de ce qui nous attend, c’est à dire des méthodes de pression, soit physique soit mentale, qu’utilise la contre-guérilla, et l’attitude psycho-mentale à assumer afin de les rendre inefficaces.

Qu’il soit clair que ces notes ne peuvent qu’aider un camarade ou une camarade à dépasser la phase de la torture, mais absolument pas substituer sa conscience de classe.

Que personne ne se fasse l’illusion de se donner des solutions technicistes à un problème politique, car la faillite serait certaine.

SUR LA TORTURE PHYSIQUE :

La chose à dire avant tout est que l’on résiste à la torture seulement si l’on est disposé à mourir plutôt qu’à parler, et cela se lie au discours précédent.

N’est disposé à mourir que celui qui sait ce pourquoi il meurt et est convaincu que sa cohérence sera utile au prolétariat.

Celui qui au contraire joue à faire le pistolero sans une conscience de classe profonde, peut être tranquille, il ne sera jamais disposé à mourir torturé.

Désormais les sbires ne se limitent plus à quatre baffes ou à un peu d’eau salée. La torture, dans le vrai sens du mot, est telle aujourd’hui, et prolongée pendant des jours et des jours.

Pendant la torture se produisent des lésions permanentes dans des parties différentes du corps. Par exemple, la baisse typique de l’ouïe, et des lésions des tympans, effets des baffes et de l’électricité ; les yeux et les testicules peuvent aussi subir des lésions à cause des coups et de l’électricité.

Celui qui consciemment ou inconsciemment se donne des limites, c’est à dire : « d’accord les coups mais jusqu’à ce que je ne puisse plus résister » – « les lésions d’accord mais pas trop graves », ou se détermine de lui-même des points faibles : « si on me touche les yeux ou les couilles ou quelque chose d’autre, je ne tiendrai pas », est alors destiné à lâcher surement. C’est seulement une question d’heures selon les limites que l’on s’est fixées.

Il est important d’être toujours présent car tant que l’on est conscient on réussit à contrôler ses propres réactions. Si au contraire on se laisse aller on ne sait plus ce que l’on fait ou ce que l’on dit. Par conscient j’entends non pas extérieurement : il est inévitable qu’après 8, 10, 12 heures de coups ininterrompus quelqu’un ne comprenne même pas s’il est debout ou assis, il devient abruti. De toute façon, malgré cela, il faut avoir la force de faire périodiquement une espèce d’examen de conscience, et de se demander si l’on est encore maître de soi-même et de sa propre pensée, si l’on est vraiment présent ou si l’on est complètement « défoncé » et plus en mesure de se contrôler.

Il faut faire en sorte que cela n’arrive jamais.

Il est absolument indispensable d’élever un mur entre soi et l’ennemi. Il faut se renfermer, ne répondre à rien, ni aux choses les plus banales et apparemment innocentes (– « quel âge tu as » – « fais-tu du sport » – « est-ce que tu aimes les nanas » etc..) ni aux provocations. L’ennemi ne doit pas exister. Il ne faut pas écouter ce qu’il dit ni ce qu’il demande, ni ce qu’il affirme. Il faut se renfermer comme une tortue dans sa carapace et ne répondre à rien de rien. N’accepter aucun dialogue même familier. A certains moments il semble que donner des réponses à des choses de peu de valeur puissent servir à les faire moindres encore et permettent même d’obtenir quelques minutes de trêve. Il n’en est pas ainsi. A peine les flics se rendent-ils compte que le mur de silence est en train de se rompre, ils doublent la dose parce qu’ils savent que c’est le moment où ils peuvent obtenir des résultats.

Un moyen pour tenir ce comportement est de se fixer une phrase dans la tête, de la répéter toujours et seulement celle-là, quelle qu’elle soit, du classique « je n’en sais rien » aux choses les plus diverses comme « l’essence coûte cher » etc... ou n’importe quelle autre connerie. L’important est d’annuler toute autre pensée et d’avoir seulement cette phrase dans la tête. Penser seulement et toujours à celle-là, et à n’importe quelle question répondre avec cette phrase. Il faut avoir à l’esprit que ceci met en colère les sbires parce qu’ils savent que cela est une technique typique de résistance à la torture. Si de toute façon ceci les fait taper plus fort au départ, cela fait en sorte qu’ils s’arrêtent plutôt parce qu’ils savent que si quelqu’un s’est donné un schéma mental de ce type, il lâchera difficilement.

SUR LA TORTURE PSYCHOLOGIQUE :

Au niveau psychologique, comme au plan physique, il y a différents degrés de pression. Certains peuvent se définir comme de vraies épreuves de torture. La plupart, au contraire sont des pressions continues pendant des jours et des semaines et portent à la perte de sa propre identité politique et personnelle avec un constant et ininterrompu bourrage de crâne.

Les convictions politiques précédentes se perdent ainsi que sa propre dignité personnelle, et l’on finit par croire à toutes les conneries qu’ils racontent. C’est tout au moins leur tentative. Comme pour les tortures physiques, le point fondamental est la conviction politique et le niveau de conscience que l’on a. Les repères techniques, qui ne peuvent encore une fois se substituer à la conscience de classe, sont ceux de se renfermer, de ne pas écouter, de se refuser à croire ce qu’ils affirment et qu’ils répètent des centaines de fois pendant des jours, des semaines, de façon ininterrompue.

Une technique utilisée fréquemment, et qui est une réelle torture psychologique « propre », est celle de te mettre devant une personne à laquelle tu es lié par affection (un conjoint, ta femme, ton mari, tes frères, tes sœurs ou tes amis) et de la torturer sous tes yeux, ou encore de te mettre dans une pièce voisine et de te faire écouter ses hurlements. Je peux assurer que les hurlements d’un torturé sont beaucoup plus déstabilisants que de subir la torture soi-même. L’imagination dépasse la réalité, et dans ton âme commence à apparaître la peur qui au fil des jours devient une vraie torture ?

Une autre torture psychologique étroitement liée à la torture physique consiste à te torturer, à te causer des douleurs physiques intenses, et ensuite de reprendre. Pendant cela, ce délai d’une torture à une autre, ils te décrivent ce qu’ils te feront ou ce qu’ils pourraient te faire.

Ici aussi le mécanisme sur lequel ils cherchent à s’appuyer est celui du rapport imagination/terreur.

Il s’agit de deux systèmes d’épreuves de torture psychologique dans lesquels la délimitation douleur physique/pression psychologique est pratiquement inexistante.
Ce sont ces pressions psychologiques que psychanalystes et politiques ont étudiées côte à côte pendant des années. Ils se fondent sur le vieux système du bourrage de crâne continu pendant des semaines à côté duquel ils mettent de réelles épreuves politiques.

Le principe fondamental est celui de l’isolement/désolidarisation. Au travers des analyses, parfois sommaires, parfois très raffinées, répétées des centaines de fois, ils essayent de te faire faire le parcours mental suivant : isoler la classe ouvrière du reste de la société, isoler les B.R. de la classe ouvrière, isoler les camarades en particulier du reste de l’organisation.

PREMIÈRE PHASE :

Phase dans laquelle en général ils ne perdent pas beaucoup de temps, parce que cela ne les intéresse pas longtemps. Elle consiste à faire apparaître les ouvriers comme des jean-foutre, des absentéistes etc... En somme toujours la vieille rhétorique réactionnaire consistant à faire apparaître les ouvriers comme la racaille de la société, isolés du reste de la société des gens bien.

DEUXIÈME PHASE :

Phase sur laquelle ils insistent beaucoup plus, consiste dans le discours selon lequel les organisation communistes combattantes sont étrangères dans la classe ouvrière qui les refuse. « Les ouvriers n’ont rien à outre d’elles, et tandis que les militants révolutionnaires mènent une vie très difficile et pleine de danger, les ouvriers pensent à leurs oignons, à manger et à baiser. »

TROISIÈME PHASE :

Phase sur laquelle ils mettent tous leurs efforts et toutes leurs capacités : te faire sentir que tu es isolé du reste des B.R. Ils te disent que tout le monde parle.

Et en témoignage de cela, ils citent quelques phrases ou épisodes que quelques délateurs leur a racontées, et ils l’attribuent parfois à un autre des camarades. Ils te font passer pour un couillon parce que pendant qu’il semblerait que tout le monde parle, tout en bénéficiant des avantages et des réductions de peine différentes, tu es le seul qui tient bon fortement, chose qu’ils te présentent comme absolument inutile parce que de toute façon, ils savent également tout grâce aux traîtres et que cela se retourne seulement contre toi qui ne pourra pas bénéficier des avantages des lois.

En substance avec cette série de trois séquences, répétées en continu à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, ils peuvent réellement réussir à te déstabiliser.

Ici aussi sont valables les mêmes choses que celles dites pour la torture physique. Il faut élever un mur entre toi et eux, ne pas les écouter, ne pas croire un seul mot, même s’ils disent des choses réellement advenues, et t’en amènent des preuves. Il faut reparcourir mentalement le processus politique qu’ils cherchent à démonter, en ayant toujours présent à l’esprit :

avec eux, aucun dialogue, ni pour répondre aux mensonges, ni pour répondre aux provocations, ni pour reconstruire ses propres thèses. Ceci au risque de rester muet pendant des mois. Naturellement ce mutisme doit s’entendre de façon élastique dans la mesure où si quelqu’un doit manger, boire, chier ou fumer. Il doit leur demander avec force. Il faut donc rester muet dans le sens politique et personnel du mot, en somme, silence total sauf pour les choses indispensables à la survie.

lundi 13 février 2017


Brigate Rosse