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Bob Claessens : Spartacus − 1964

[Nous présentons ici une conférence donnée par Bob Claessens au Cercle d’Éducation Populaire le 16 septembre 1964. Cette conférence faisait partie d’une saison de six, dans lesquelles Bob Claessens se proposait d’illustrer le phrase de Marx et d’Engels qui figure dans les toutes premières lignes du Manifeste du Parti communiste : « L’histoire de l’humanité n’est pas autre chose que l’histoire des luttes des classes ».

Dans son entrée en matière que nous ne reproduisons pas, Bob Claessens critique la manière dont cette histoire a été réduite au déroulement suivant : Primo, esclaves contre maîtres d’esclaves ; secundo, paysans-serfs contre grands seigneurs fonciers ; tertio, bourgeois contre nobles ; quarto, prolétaires contre capitalistes. A ce schéma bien trop réducteur et simplificateur, Bob Claessens oppose l’extraordinaire complexité de la lutte des classes, sans laquelle il est impossible de bien comprendre la marche de l’histoire, complexité dont il donne un aperçu étincelant d’intelligence et de culture dans cette conférence et les suivantes.]

Mosaïques romaines avec combats de gladiateurs (Musée Borghese, Rome)

L’histoire de l’humanité commence, semble-t-il, pour autant que nous en sachions quelque chose, et nous n’en savons pas grand-chose, commence, semble-t-il par une période qui doit avoir duré plusieurs centaines de milliers d’années, peut-être plus d’un million d’années... L’histoire de l’humanité commence par une lutte de l’homme contre la nature. A ce moment, l’homme n’est pas l’ennemi de l’homme au sein de la tribu, au sein de son groupe.

Il est très souvent l’ennemi de l’homme à propos de territoires de chasse, de territoires de cueillette, d’invasions et d’histoires de ce genre. Encore qu’il semble bien que cela ait été beaucoup moins sanglant qu’on ne pourrait aujourd’hui se l’imaginer, et que ce serait une erreur de croire que les magdaléniens par exemple étaient des gens qui passaient leur temps a s’entre-déchirer. Ce n’est pas vrai. Il est a peu prés certain que ces peuplades primitives avaient chacune leur territoire de chasse bien délimité, et qu’elles ont vécu dans un grand état d’équilibre.

Mais, les moyens de production progressant, il est venu un moment où l’on a gagné, produit, plus que l’on a mange, plus que l’on a pu consommer. Et il était normal, quand il y avait des surplus, que l’on s’est dit que ces surplus pouvaient être investis, réinvestis.

Du moment ou cette idée du réinvestissement des surplus, par exemple celui des racines comestibles, des rhizomes d’arrow-root ou de ce genre que l’on mangeait, au moment où l’on n’a pas tué par exemple les vaches gravides, j’entends les vaches, les buffles, toutes ces bêtes qui attendaient des jeunes, mais où on les a épargnées pour avoir aussi les jeunes, et puis après ou l’on s’est dit que ces jeunes pouvaient encore se multiplier entre eux... à partir de ce moment quelque chose d’énorme, d’immense, va s’accomplir.

Comme on a trop et que l’on réinvestit, trop pour la consommation immédiate, et que l’on réinvestit, on comprend que la société peut s’agrandir de gens que l’on va razzier dans les tribus voisines et qui pourront faire le travail, cependant que les autres se la couleront un peu plus douce. C’est le moment où apparaît l’esclavage. C’est le moment où la société se divise en classes.

Mais il semble bien que ce schéma que je viens de vous décrire soit encore trop simpliste. Marx, en effet, quand il évoque l’évolution de l’histoire de l’humanité, fait allusion a un moment donné a un état qui n’est plus la commune primitive et qui n’est pas non plus l’esclavage. C’est ce qu’on a appelé l’économie asiatique ou l’économie orientale. C’est un état social et économique auquel les savants d’aujourd’hui commencent d’attacher une immense importance. Nous ne l’avons pas connu dans nos régions, mais il est des régions immenses du globe, notamment en Afrique et en Asie, où elle a joué un rôle énorme, cette économie asiatique ou cette économie orientale. Il s’agit d’un passage différent.

Il s’agit d’une société dans laquelle coexistent, se chevauchent la propriété collective d’une partie des terres à exploiter et l’appropriation privée d’une partie de ces terres, avec tous les caractères particuliers que cette économie particulière peut avoir.

Ce n’est pas aujourd’hui notre propos. Je veux vous parler des luttes des esclaves. Mais l’immense erreur, c’est de croire que pendant la période esclavagiste, pendant cette économie qui était basée sur les esclaves, la lutte principale ou la seule ait été la lutte entre les propriétaires d’esclaves et les esclaves. C’est faux. C’était la plus spectaculaire. C’est elle qui aujourd’hui nous touche le plus. Mais ce n’est certainement pas elle qui a été le moteur de l’histoire à cette époque. C’est une chose qu’il faut voir avec une grande clarté.

Je vais le démontrer d’une façon presque enfantine. Si vraiment ç’avait été là l’objet principal de la lutte, si les deux camps en présence avaient été d’une part les maîtres d’esclaves, d’autre part les esclaves, cette antinomie dialectique se serait retournée en son propre contraire, c’est-à-dire que ce seraient les esclaves qui seraient devenus les maîtres et les maîtres qui seraient devenus, sinon les esclaves, du moins des gens soumis aux ex-esclaves. Il n’en est rien ! Jamais, des esclaves n’ont pris le pouvoir !... Si, Si, tout a fait momentanément, vous allez l’entendre tout a l’heure...

Mais ce n’est pas du tout un renversement de situation comparable à celui qui s’accomplit dans la société capitaliste qui va au socialisme, où ce sont vraiment les prolétaires qui prennent le pouvoir, après avoir été la classe la plus durement exploitée. Rien de ce genre ne se passe dans la société esclavagiste. La société qui va suivre la société esclavagiste, la société féodale, est une société ou d’autres propriétaires terriens vont prendre le pouvoir, exploitant leur terre d’une autre façon, où l’économie marchande va considérablement se rétrécir, une société qui n’est pas le résultat, ou du moins pas le résultat direct, de l’oppression des esclaves et du soulèvement de ceux-ci.

Cela est si vrai que la dernière révolte d’esclaves connue, la révolte de Spartacus, que l’on ferait beaucoup mieux d’appeler la guerre des Gladiateurs d’ailleurs, commence en 73 avant notre ère et se termine en 71 avant notre ère, et que c’est la dernière. II n’y en a plus eu, du moins dans le monde romain, qui était le monde connu.

Nous allons d’ailleurs devoir tout a l’heure examiner pourquoi. Pourquoi les esclaves qui ont continue d’être exploités pendant encore au moins quatre siècles ne vont plus se révolter... Oh, non point que l’envie de se libérer leur ait manqué, mais parce qu’ils n’ont plus eu la possibilité, parce qu’ils n’avaient plus d’alliés, je vous expliquerai cela tout a l’heure, n’anticipons pas.

Mais c’est là quelque chose d’extrêmement important, et ce qui prouve bien que ce n’est pas la lutte esclaves-maîtres qui a décidé de la transformation de la société esclavagiste en société féodale. Est-ce que ceci est clair ?

Pourquoi ? Parce que les sociétés basées sur l’esclavagisme ont considérablement évolué depuis que le premier esclave a été asservi par le premier maître jusqu’au jour ou le dernier esclave a été libéré de son dernier maître. Je ne parle pas des esclaves qui ont subsisté et qui subsistent encore dans une partie du monde arabe ; je ne parle pas des esclaves qui ont subsisté dans l’économie nord-américaine jusqu’à la guerre de Sécession.

Je parle des esclaves antiques, bien entendu. Eh bien, ces sociétés ont considérablement évolué, et ont évolué pourquoi ? Elles ont évolué tout à fait normalement pour un marxiste à la suite des modifications profondes qui se sont faites dans la technique, dans la technique de La production et, partant, dans les rapports de production des hommes entre eux.

Je voudrais vous en donner des exemples. Prenons l’Egypte des pharaons. Il y avait des esclaves en Egypte. Quel qu’ait pu être le goût, l’esprit sanguinaire de certains pharaons, je pense à Thoutmès III, à Ramsès II, les Egyptiens n’étaient pas du tout des gens sanguinaires. Il y avait parfois des pharaons particulièrement sanguinaires, mais le peuple égyptien est un peuple très doux dans son histoire, très doux, extrêmement sympathique d’ailleurs. Il y avait certes des esclaves en Egypte, il y en avait beaucoup, mais beaucoup moins qu’on ne pense, en ce sens qu’une énorme main-d’œuvre libre a continué de subsister.

Regardez l’Egypte, ce qu’il en reste ; nous voyons se dresser ces immenses pyramides qui datent de la IVe dynastie, ces pyramides qui pour les Grecs du temps de Phidias, étaient aussi antiques que les statues de Phidias e sont aujourd’hui pour nous — il y a exactement entre la première pyramide d’Egypte, celles de la IVe dynastie, celles de la fin de la IIIe même, et le Zeus d’Olympie de Phidias, 2500 ans comme il y a 2500 ans entre la statue du Zeus d’Olympie et nous-mêmes. Donc les sphinx, les immenses temples, les hypogées — on appelle "hypogées" des constructions souterraines — se sont édifiés tout à fait normalement, naturellement.

Hélas, les films américains sur les histoires de la Bible nous montrent toujours les pauvres esclaves, parmi lesquels singulièrement les Juifs, obligés de faire les pyramides...

C’est absolument faux ! C’est faux à tout point de vue. D’abord parce que les Juifs n’étaient pas du tout réduits en esclavage en Egypte ; ils y sont arrives tout a fait librement, s’y sont développés, mais ont été bientôt considérés comme un peuple inférieur, c’est une tout autre histoire. Deuxièmement, ce ne sont pas des esclaves qui ont construit les pyramides ; les pyramides ont été construites par des travailleurs libres, par des paysans, qui étaient très heureux de construire ces pyramides, pour deux raisons évidentes.

La première est d’ordre purement mythique religieux : la pyramide assurait la survivance de l’âme du pharaon qui y était enterré ; et il était très important que l’âme de ce pharaon survive, puisque ce pharaon n’était rien autre chose qu’une incarnation du dieu Osiris, et que par conséquent tant que l’âme de ce pharaon serait vivante, elle protégerait le pays et assurerait la fécondité. Par conséquent, construire une pyramide aussi solide, aussi colossale, aussi dédalesque, aussi labyrinthique que possible pour que l’on ne puisse pas attenter à ce cadavre, à cette momie qui s’y trouvait, était une chose qui avait une immense portée non seulement religieuse, mais même pratique, puisque ça devait assurer la fertilité du pays.

Mais secundo, on ne construisait pas les pyramides tout le long de l’année ; on construisait les pyramides au moment où les travaux des champs chômaient ; et vous savez que les travaux des champs en Egypte étaient réglés par le cours du Nil, plus exactement par ses débordements, et que par conséquent il y avait de longues périodes pendant lesquelles ces pauvres paysans — libres — ne pouvaient pas travailler leurs champs. Quelle aubaine que de pouvoir aller travailler pour un salaire important à édifier des pyramides ! Et nous savons exactement quel salaire, et nous le savons parce que nous avons retrouvé les contrats de travail. Ces gens étaient engages par contrat pour construire ces pyramides, et nous savons ce qu’ils touchaient et quelles étaient leurs conditions de travail !

Et, croyez-m’en, elles sont loin d’être inhumaines ! Evidemment, le travail n’était pas léger ; on ne disposait pas de bulldozers pour enlever la terre qu’on amoncelait ; c’était du dur travail manuel. Mais enfin, c’était un travail qui n’effrayait pas particulièrement ces gens.

Cependant il y avait des esclaves, mais ces esclaves ont surtout été employés a cultiver plus tard les champs, les immenses champs des grands propriétaires — vous allez volt que cela va jouer un rôle immense dans l’affaire de Spartacus — et secundo, c’étaient surtout des esclaves domestiques, qui sont des esclaves d’une qualité et d’un standing et d’une mentalité tout a fait particuliers. Voilà un premier exemple.

Prenons l’exemple d’Athènes, Athènes en Grèce. N’imaginez pas, je vous en prie, Athènes comme une république où d’une part il y avait des maîtres d’esclaves et d’autre part des esclaves. Ce n’est pas vrai ! D’abord les femmes étaient à peu près toutes des esclaves ; n’est-ce pas le rôle de la femme... La grande faiblesse de la démocratie athénienne, a été primo la femme, et secundo les esclaves, hein... Cette démocratie pour hommes libres, ça c’est quelque chose d’extraordinaire, enfin, bon...

Ces esclaves se sont d’ailleurs considérablement multipliés au cours du siècle de Périclès, qui n’a jamais compté que cinquante ans, mais que l’on appelle tout de même le siècle de Périclès. Ils se sont multipliés d’une façon effroyable. Ces esclaves étaient d’ailleurs des gens qui exerçaient des métiers divers. C’est extrêmement complexe, le sort des esclaves grecs.

Ça dépendait d’ailleurs de ville à ville. Et les marchés d’esclaves étaient différents de ville à vile. Sparte, Lacédémone, était une ville qui n’entreprenait pas de conquêtes hors du pays ; par conséquent, impossible de razzier des esclaves. Qu’est-ce que c’était que les esclaves spartes ? C’étaient esclaves très particuliers que l’on appelait des ilotes et qui étaient une ancienne peuplade qui occupait le territoire de Sparte avant que les Doriens — qui sont Spartiates — n’y soient arrivés.

Ces ilotes vivaient hors de la ville, étaient épouvantablement maltraités, on craignait surtout leur multiplication et, par conséquent, à des dates fixes, de temps en temps, les jeunes gens et les jeunes filles bien de la ville allaient organiser des chasses aux esclaves, comme on va décimer par exemple les hardes de cerfs dans les forêts où il y en a trop... Bref, ces gens étaient des esclaves très particuliers qui travaillaient dans les champs.

A Athènes, le problème est beaucoup plus compliqué. Il y a des esclaves champêtres, mais très tard, très tard. au moment où le fonds de l’agriculture athénienne change, c’est-à-dire au moment ou les Athéniens ne sont plus eux-mêmes des petits paysans, des petits paysans libres travaillant avec un ou deux esclaves. Il y avait ensuite les esclaves domestiques, qui jouaient un rôle énorme et qui menaient dans la maison une vie, ma foi, assez gentille.

Qu’on ne me comprenne pas mal, hein ! Le sort de l’esclave est une chose épouvantable. La chose la plus épouvantable qui se puisse imaginer ; mais enfin, toute proportion gardée, le sort des esclaves de maison auquel on s’attachait était un sort qui, pour les autres esclaves, était enviable. Il en a d’ailleurs été de même en Amérique du Nord : différence énorme entre les pauvres bougres de nègres qui travaillaient dans les plantations de coton, et les esclaves qui élevaient les petits enfants et que l’on appelait Mamy et avec qui on s’entendait très bien....

Il est d’ailleurs remarquable que dans les romans, comme Autant en emporte le vent, on parle de l’amitié, de l’amour qu’on avait pour les esclaves ; il s’agit bien entendu de ces esclaves domestiques, et pas du tout des espèces de bêtes que l’on faisait travailler dans les champs de coton !

Il y avait alors à Athènes les esclaves mineurs, j’entends pas mineurs d’âge, mais mineurs de métier, ceux qui travaillaient horriblement dans les mines d’argent du Laurion — vous savez que c’est des mines d’argent du Laurion qu’Athènes tirait sa richesse sa subsistance Ces esclaves-là étaient évidement soumis à des choses épouvantables.

Nombre d’esclaves travaillaient dans les ateliers ; le propriétaire d’esclaves louait ses esclaves à des entrepreneurs dans un atelier. Seulement ça posait un conflit épouvantable, qui était celui-ci : les ouvriers libres voyaient arriver les esclaves dans les ateliers, leur faisant la concurrence, puisqu’on les payait moins cher ; le maître d’esclaves disait : « Bon, eh bien, je vous les loue à demi-prix ; prenez mes esclaves plutôt que de prendre des ouvriers libres ».

Résultat : une lutte des classes épouvantable entre d’une part le propriétaire de l’atelier, qui ne demandait pas mieux que de payer moins cher, le propriétaire d’esclaves qui était d’accord qu’on paie moins cher pour qu’on en prenne plus, et les ouvriers libres, ennemis de ces deux-là et qui exigeaient quoi ? Que l’on paie aux esclaves le même salaire qu’eux. Pourquoi ? Pour que ces esclaves ne fassent plus concurrence.

Vous voyez l’effroyable complexité de ces problèmes. Les luttes de classes à Athènes ont très peu porté sur le problème des esclaves. Le problème des esclaves a joué un rôle immense ; il a amené la perte d’Athènes ; mais les luttes n’ont pas été centrées exactement entre maîtres et esclaves. A Rome — car c’est de Rome qu’il va s’agir — nous allons devoir entrer dans beaucoup plus de détails.

Est-ce que vous imaginez l’histoire de Rome ? Certains d’entre vous sont probablement très forts en histoire romaine et vont me poser des tas de questions, et me reprocher d’avoir été trop simpliste. D’autres auront perdu leurs souvenirs scolaires ; il faudra que je leur dise deux mots.

Vers les années 700 avant notre ère, des espèces de convicts libérés, des aventuriers de sac et de corde — ce que les Romains sont restés — des aventuriers de sac et de corde sous la conduits d’un chef qui s’appelait peut-être Romulus, ont fondé une cité entourée de terres arables en un endroit merveilleusement choisi. Eux ne savaient sans doute pas que cet endroit était si merveilleusement choisi, mais l’histoire a démontré qu’il était impossible de choisir un meilleur endroit pour y installer cette vile nouvelle.

En effet, la ville de Rome commande un pont (et plus tard plusieurs ponts) sur le Tibre. Ce pont sur le Tibre commande quoi ? La route entre les deux peuples civilisés qui à ce moment occupent l’Italie, savoir au nord Étrurie, le royaume des Étrusques, et au sud les villes grecques. Vous savez en effet que, sous le nom de Grande Grèce, la Sicile et le sud de l’Italie étaient occupés par des colons grecs, très civilisés comme les Étrusques. Tout le trafic doit passer ou par la mer ou par le pont sur le Tibre. C’est dire que Rome occupe là une position admirable, une position aussi belle que celle par exemple qu’a occupée Bruxelles sur la grand-route qui allait des plaines de la Vistule jusqu’à Londres. Hein ? Ces grandes routes...

Puis Rome s’est organisée, s’est organisée comme ces gens pouvaient s’organiser entre eux. L’autorité des chefs était très contestée : c’étaient des fiers-à-bras qui se maintenaient à la force du biceps. Mais le vrai dirigeant de la cité, c’était l’assemblée des hommes libres, des hommes en armes, qui vont bientôt d’ailleurs se distinguer de ceux, libres aussi, qui habitent hors des murs, et qui formeront jusqu’à la fin de l’Empire romain les comices ruraux, les tribus rurales. Il y a quatre tribus urbaines, et les autres sont des tribus rurales.

Et puis, a un moment donné, cette ville subit l’ascendant irrésistible d’un royaume, presque d’un empire, incomparablement plus puissant qu’elle, qui est celui des Étrusques, et tombe aux mains des rois étrusques, qui vivent d’abord à Tarquinia, qui est au nord de Rome, dans le Latium, et puis qui après s’installent à Rome. Le dernier d’entre eux, vous le connaissez, c’est Tarquin. Ce Tarquin a été renversé. On nous apprend dans l’histoire qu’il a été renversé parce qu’il avait violé Lucrèce, et que Lucrèce, n’ayant pas pu supporter cette honte, s’était poignardée. Ce crime ne pouvait pas rester impuni. On a donc détrôné Tarquin, et avec lui les rois étrusques. Rome a conquis sont indépendance et s’est mise... à enlever celle des autres.

Car, en effet, l’histoire de Rome va maintenant consister a conquérir d’abord l’Italie, et, avant même qu’elle n’ait conquis toute l’Italie, de conquérir l’Europe, et puis une partie de l’Asie, et puis le nord de l’Afrique.

Nous nous trouvons alors en présence de cette République romaine. Je voudrais vous donner une idée de cette République romaine, car si vous ne comprenez pas bien ce qu’était cette République romaine, vous ne pouvez pas comprendre l’histoire des esclaves, et surtout des révoltes d’esclaves.

Cette République romaine était dirigée nominalement par deux assemblées, dont l’une était le Sénat, et dont l’autre était l’assemblée du peuple. Senatus Populusque Romanus, le sénat et le peuple des Romains... Toutes nos villes portent encore S.P.Q. quelque chose, par exemple pour Bruxelles S.P.Q.B., ce qui veut dire : le "sénat" et le peuple de Bruxelles.

Ce peuple était un peuple de paysans libres et d’artisans, plus ou moins riches. Et le Sénat, c’étaient des gens élus, mais élus toujours dans les mêmes familles ; le mot famille s’entend en latin d’une façon très large, c’est la gens ; c’est une famille qui est une véritable tribu, et cette tribu ne comprend pas seulement les gens d’un même sang, mais comprend en outre tous les obligés de ces gens, les gens de la gens, que l’on paye, que l’on entretient, a qui l’on donne la sportule pour leur permettre de vivre.

Bientôt une distinction très nette va s’établir entre d’une part l’ordre sénatorial et d’autre part ce que l’on a appelé la plèbe, c’est-à-dire tous ces gens qui n’appartenaient pas à l’ordre sénatorial. Ces Romains étaient divisés en six catégories de gens, d’après l’impôt foncier qu’ils payaient. C’était une division censitaire en cinq classes, dont la première comprenait évidemment les grands propriétaires fonciers, les sénateurs.

Je vous parle du début, hein ! La sixième classe, à laquelle n’appartenaient pas les esclaves, qui n’appartenaient qu’aux gens, mais pas à une classe, la sixième couche de citoyens porte un nom très spécial, elle s’appelle les capite censi. On appelle capite censi, ceux qui étaient recensés par tête, et non point d’après l’impôt qu’ils payaient. Il faudra attendre les guerres de Marius, c’est-à-dire la révolte de Spartacus, qui se situe exactement au moment où la guerre entre Marius et Sylla, la guerre civile entre Marius et Sylla, s’est terminée, pour que les capite censi puissent devenir membres de l’armée, puissent devenir des soldats... Est-ce que vous me comprenez bien ? Bon.

Donc, voyez Rome, je vous en prie, comme une oligarchie où très peu de familles, treize grandes familles et puis quelques autres autour, vont se partager tous les postes, ceux de prêteur, ceux de questeur, ceux de consul — deux consuls — postes qui sont renouvelés tous les ans et qu’on se passe de main en main dans les familles ; et, plus tard, même le poste de tribun du peuple va être confié à des gens qui appartiennent à l’ordre sénatorial... C’est clair, hein ? Vous voyez cela avec une grande clarté, du mois je l’espère, parce que sinon vous n’allez pas comprendre ce qui va se passer... Parce que ce qui va se passer est une chose extraordinaire, vraiment extraordinaire, très difficile à comprendre quand on ne saisit pas le mécanisme de base.

Entre ces différentes couches de la population, qui vont encore se différencier entre couches rurales et couches citadines, vont se développer des luttes de plus en plus âpres, d’abord d’un côté toute la plèbe contre l’oligarchie, c’est la fameuse révolte de la plèbe et la grève sur le mont Aventin, vous vous souvenez de cette affaire, ce n’est pas le moment d’en parler maintenant. Plus tard cela va horriblement se compliquer, mais ça va encore se compliquer du fait que les sénateurs romains usurpaient les terres de conquête... Je m’explique.

Rome va se battre contre toutes les villes et contre toutes les tribus environnantes, d’abord avec les Sabins, de qui on a chipé les files, puis avec les Samnites, puis avec les gens de la Campanie, puis avec... enfin avec tout le monde... En Italie d’abord... On les vainc, et puis on leur dit : « Eh bien, vous êtes nos alliés, nos alliés libres ; mais vous n’avez pas la qualité de citoyens romains ».

N’oubliez pas que la guerre de Spartacus se situe immédiatement après la grande révolte, autrement sanglante que la révolte des esclaves, des alliés, des Italiens qui disent « Oui, mais ! nous, on veut être des Romains ! » Pourquoi ? Est-ce que ce titre de Romain les chatouillait tellement ? Mais pas du tout ! C’était pour bénéficier des avantages qu’avaient les citoyens romains et qui n’étaient pas minces ! « Secundo, une partie de vos terres, nous les prenons comme tribut de guerre, aussi simplement.

Elles resteront collectives, elles sont la propriété collective du peuple romain ». Partout où les Romains gagnent la guerre, ils prennent une partie du territoire, auquel ils donnent le nom d’ager publicus, ce qui veut dire le territoire (ager, c’est le territoire que l’on cultive ou sur lequel on met des champs par exempte) public. Seulement — et si vous ne comprenez pas ceci tout le reste va vous échapper — cet ager publicus est occupé en fait par les sénateurs, qui le mettent en exploitation, en vertu d’un droit qu’ils s’arrogent et qu’ils appellent le droit d’occupation. Est-ce que vous voyez cela très clairement ?

Qu’est-ce qu’ils en font ? Au début, quand Rome doit se suffire à elle-même pour se nourrir, bah ! on y fait du blé, de l’orge, du seigle. Plus tard, on en fait des prairies, des pâturages. Pourquoi ? Parce que l’on vient de gagner la première guerre punique.

Vous vous souvenez de la première guerre punique ? Dans le cours de la première guerre punique, Rome en découd enfin avec sa grande rivale, Carthage, et l’enjeu de la guerre est la Sicile.

La Sicile est prise par les Romains et fait partie de Rome, du territoire de Rome ; presque toute la Sicile devient ager publicus. Qu’est-ce qu’on va faire en Sicile ? On va y mettre du blé. Laissez-moi vous dire que la Sicile n’est pas du tout un pays sauvage, désert, comme vous pourriez l’imaginer, mais une des régions les plus fertiles du monde, et certainement, à part la plaine thrace, la région la plus fertile d’Europe. Vous me suivez bien, hein ?

On y a deux récoltes par an. On est d’ailleurs terrifié quand on voit aujourd’hui la misère effrayante du paysan sicilien et l’extravagante fertilité de sa terre. Elle tient à quoi ? Au fait, exactement comme du temps de l’Empire romain, que cette terre est entre les mains de grands propriétaires latifundiaires.

Puis vient La deuxième guerre punique, qui se termine, vous vous en souvenez, par la bataille de Zama, gagnée par Scipion l’Africain, « le premier Africain » appartenant à la grande gens Cornelia qui vous le savez a compté de tout temps des maîtres de la République. Et, à partir de Zama, le caractère de Rome va changer entièrement. A partir de ce moment, on va pousser la guerre partout, on va conquérir la Pannonie, ce qui est la Hongrie, on va conquérir la Grèce.

Et la destruction de Carthage, au cours de la troisième guerre punique, et de Corinthe, par laquelle s’achève la conquête de la Grèce, se situent la même année, c’est-à-dire en 146 avant Jésus-Christ.

A partir de ce moment-là, que deviennent les Romains ? Des gens qui vont vivre de L’Empire. Des gens qui ne fichent plus rien eux-mêmes, qui laissent tout faire par les esclaves qui abondent sur le marché, qui viennent de partout... On gagne des guerres, on réduit des peuples en esclavage, on amène des esclaves par milliers, par dizaines de milliers, par centaines de milliers, en Italie et en Sicile. Et le Romain lui-même, ou bien il exploite ses esclaves ou bien il fiche de moins en moins.

Comprenez-moi bien ! Est-ce que ces Romains qui fichent de moins en moins sont un peuple tellement, particulièrement, paresseux ? Mais pas du tout ! On imagine peu de gens plus actifs que les Romains, de véritables fourmis ! Mais comment voulez-vous que ces gens travaillent encore ? Tout paysan romain, tout artisan romain, tout Romain qui paie le cens, est soumis au service militaire.

Tant qu’on se battait en Italie, allait très bien ; on se battait pendant l’été on revenait chez soi à l’automne et pendant l’hiver ; on faisait vite les travaux d’automne, les travaux d’hiver et les travaux de printemps, et puis on repartait se battre. On était soldat pendant vingt-cinq, trente ans.

On était dans des légions, qui comptaient chacune dix mille hommes... Enfin, je ne vais pas vous expliquer tout ça, vous savez ça aussi bien que moi. Mais quand La guerre s’étend hors du territoire de l’Italie, on ne revient plus ; on reste parti trois ans, quatre ans, cinq ans ; on campe au-delà des Alpes ; on campa à l’autre bout de la Méditerranée ; on campe en Afrique, on campe en Espagne ; du temps de Jules César, on campe en Angleterre ; on campe en Hollande. On ne rentre plus. Et, quand on rentre, la terre est fichue ; la femme et les gosses sont à peu près morts de faim ; et on s’aperçoit que la terre a été occupée, enclavée, achetée, dans l’un ou l’autre latifundium appartenant aux sénateurs.

Alors qu’est-ce que vous voulez faire ? Rouspéter ! Et qu’est-ce qu’on décide de faire ? On donner une sportule, de l’argent, a tous ces gens, et du blé gratuit, du blé qui vient de Sicile, qui vient du nord de l’Afrique, qui vient d’un peu partout. Et a mesure que l’Empire s’étend, les marchandises affluent à Rome et servent à nourrir ceux qui ne fichent plus rien.

Vous comprenez bien le problème ?

Voilà donc un peuple d’oisifs forcés qui petit a petit ne voient plus aucun espoir. Quand on n’a pas vu travailler son père, on se demande pourquoi on travaillerait et on sait bien qu’on n’a aucun espoir. Et quand c’est son grand-père, alors là, on s’installe normalement dans le régime de la sportule et du jeu de cirque. C’est ce qui est d’ailleurs arrivé.

Mais une catégorie de gens vont se mettre à travailler. Pas de leurs bras, mais de la tête. Ils se disent « Mais on peut gagner des tas d’argent ; on peut devenir riches, en nous livrant à toute espèce de trafic possible, en ouvrant des fabriques, en faisant le commerce des esclaves, en important le blé, en armant des bateaux ».

Et bientôt va naître une classe que j’appellerais de capitalistes, de marchands, de gens qui font argent de tout. Comme une oie fait ventre de tout, ces gens qui vont appartenir à qu’on appellera l’ordre équestre, vont faire eux aussi ventre de tout. Et il va naître de la façon la plus naturelle et la plus normale une rivalité de classes qui deviendra une lutte de classes, qui deviendra une guerre de classes, entre l’ordre sénatorial, composé de propriétaires fonciers, de propriétaires latifundiaires, et l’ordre équestre, compose des marchands s’enrichissant tous les jours.

Ils vont briguer les places au Sénat, ils vont briguer un rôle de plus en plus grand dans la République et ils vont se battre pour ce rôle de plus en plus grand dans la République.

Ces guerres ont été effroyablement sanglantes. Je voudrais que vous vous imaginiez ce qu’a été par exemple la prise de pouvoir des citoyens équestres qui s’en étaient remis à un fier-à-bras qui s’appelait Marius, contre les sénateurs. Ils sont maîtres de la vile, jusqu’au moment où les sénateurs confient leur sort à un des leurs qui s’appelle Sylla. Il va alors y avoir la célèbre guerre entre Marius et Sylla, au cours de laquelle on s’entr’égorge, on s’entr’éventre, on s’entr’étripaille d’une façon épouvantable, et qui finit, vous le savez, par la victoire, tout a fait éphémère d’ailleurs, de Sylla, qui va réduire l’ordre équestre presque en servitude, et qui va faire régner à nouveau le Sénat.

Et puis... ce sont des dictateurs qui vont apparaître, d’abord par brelans : César, Pompée et Crassus, le même Crassus qui a vaincu et fait crucifier les esclaves commandés par Spartacus. Je devrai vous parler de ce Crassus dans quelques instants. Vous vous dites : « Mais quand est-ce qu’il va nous raconter la guerre de Spartacus ? » Je vous la raconterai, rassurez-vous, mais cela se fera très rapidement parce que nous en savons très peu. Ce qui compte avant tout, c’est de vous expliquer tout le mouvement qui se passe : c’est ça de l’histoire.

Eh bien, ce sera donc le premier triumvirat. Crassus sort du coup. Ce sera la guerre entre César et Pompée. Ce sera la victoire de César, et ce sera la dictature césarienne. Et puis, on va se battre pour les dépouilles de César, Marc-Antoine d’une part, Octave de l’autre. Octave va gagner la bataille et deviendra le premier imperator sous le titre d’"Auguste"… C’est clair, hein ? Vous voyez ça nettement ? Bon. Voilà le contexte dans lequel vont maintenant apparaître les esclaves.

Qui étaient ces esclaves ?

Très peu de Romains. Très peu, et bientôt plus du tout. Au début, quand on n’était pas encore en pleine guerre avec le monde extra-italien, il fallait bien des esclaves, et on prenait des Italiens et des Romains. Un père pouvait vendre ses propres fils en esclavage. Un créancier pouvait vendre son débiteur en esclavage. Ces gens n’ont jamais été très nombreux.

Les esclaves commencent d’affluer au moment des grandes guerres, et, comme ça ne suffit pas encore, les dizaines et les centaines de milliers de prisonniers qu’on amène en esclavage, on fait une espèce d’alliance, et ça, ce sont les équestres qui ont fait ça, les chevaliers, avec les pirates de la Méditerranée.

Imaginez-vous, je vous prie, la Méditerranée après la défaite de Carthage et la destruction de Carthage. Lorsque Carthage disparaît, il n’y a plus de police en Méditerranée ! La flotte carthaginoise a joué dans la Méditerranée le rôle qu’avant elle avait joué la flotte grecque, et avant la flotte grecque, la flotte phénicienne, le rôle qu’a joué dans le monde, sur les sept mers, la flotte anglaise, plus tard : le rôle de police.

Dès que Carthage a disparu, personne n’a pris sa succession, même pas Rome... Les Romains — c’est comme le capitaine dans le fameux roman et le fameux film — n’aimaient pas la mer ! Ah non ! Ils n’aimaient pas la mer... C’étaient des terriens.

Les Grecs sont devenus des marins par la force des choses ; les Grecs disent qu’ils sont devenus marins par la force contraignante du ventre... mais les Romains pas ! Ils ont construit une flotte pour vaincre Carthage au cours de la première guerre punique, une très belle flotte d’ailleurs, et puis alors ils ne sont plus retournés sur la mer, ah non ! Il a fallu attendre Pompée, c’est-à-dire un siècle, pour que l’on se mette enfin a sérieusement combattre les pirates, qui infestaient la Méditerranée, ces pirates qui s’appelaient des pirates ciliciens — pas siciliens. hein ! — ciliciens.

Que faisaient ces pirates ? Ils pirataient, mais ce n’est pas tout ce qu’ils faisaient. Ce qu’ils faisaient surtout, c’était aller razzier. Ils allaient razzier des esclaves un peu partout, et notamment chez des peuples qui étaient alliés des Romains, en Bithynie par exemple.

Alors, imaginez cette situation : ces gens vont pirater des esclaves, les amènent en Italie avec la complicité de l’ordre équestre, qui prélève sur la vente de ces esclaves un pourcentage impressionnant, ou qui achète ces esclaves à bas prix, et on ferme les yeux sur les exactions dont sont victimes les royaumes alliés.

A telle enseigne qu’à un moment donné Marius, qui est obligé d’aller combattre les Cimbres et les Teutons, qui ont traversé le Rhin et qui sont descendus en Gaule et qui se trouvent au nord de l’Italie, se dit : « Nom d’un chien ! Il me faut des soldats... Comment faire ? » II commence par prendre dans ses légions les capite censi, ces gens qui ne payaient pas le cens. Chance énorme ! Comment ! On n’a jamais rien fichu jusqu’ici, mais maintenant on a un métier, on va devenir soldats !

Vous imagines les affiches : « Vous n’avez rien à faire, vous n’avez pas d’avenir, vous voyez le jeu de cirque ; une carrière vous est assurée ; engagez-vous dans l’armée ! » Et on va voir l’armée romaine qui était une armée de citoyens aisés, de petits paysans, de petits artisans, devenir une armée de Lumpen !

C’est exactement cela. Plus tard, on va d’ailleurs accepter n’importe qui. Au fur et a mesure que les besoins en légions vont augmenter, on va accepter n’importe qui.
Et le premier qui songe a accepter n’importe qui, c’est Marius, qui, devant combattre les Cimbres et les Teutons et n’ayant pas encore assez avec les capite cens, s’adresse d’abord aux peuples italiens, et puis à son allié, le roi de Bithynie.

Ah ! le roi de Bithynie n’a plus depuis des années et des années eu de guerre ; il a donc beaucoup de jeunes gens valides et, par conséquent, il peut fournir une belle armée. Je n’invente rien, et je ne force même pas la note. Marius est absolument convaincu, et le Sénat est absolument convaincu, que le roi de Bithynie va envoyer cette armée.

Que répond le roi de Bithynie ? Des jeunes gens ? Je n’ai pas de jeunes gens. Savez-vous où sont mes jeunes gens ? Ils sont dans vos champs. Ils sont dans vos champs comme esclaves, parce que les pirates ciliciens viennent les enlever chez moi et vous les achetez !

C’est raide et on décide par conséquent de renvoyer chez eux — c’est un sénatus­-consulte très important — tous les esclaves en provenance des royaumes alliés, et on commence à les recenser. On en revoie par centaines. Oui mais... les autres esclaves, surtout en Sicile où le mouvement commence, se disent : « Eh mais !... eh mais et nous ? »

Et sur le bureau du préteur, on voit affluer les demandes des esclaves qui veulent être renvoyés dans leurs foyers. Si lui, pourquoi pas moi ? D’où naît un nouveau sujet de mécontentement. Vous voyez cela clairement ?

Quels esclaves se sont révoltés ? Première révolte des esclaves : les soldats d’Hannibal, les soldats de Carthage, faits prisonniers et réduits en esclavage. Des soldats qui avaient vaincu Rome, qui avaient fait trembler Rome, qui avaient traversé les Alpes, qui avaient gagné la prodigieuse bataille de Cannes où en un seul jour ils avaient massacre 50.000 soldats romains, cinq légions tout entières. Ces types-là, quand ils ont été esclaves, se sont révoltés. Ils ont eu très dur, les Romains ! Je ne vous parlerai pas de cette révolte-la, qui est tout à fait particulière.

Il y a eu ensuite les révoltes d’esclaves étrusques. Eux aussi, souvenir d’un grand peuple, ils étaient entre eux, ils se parlaient, ils se comprenaient.

Troisième révolte qui se situe en 135 — n’oubliez pas que tous les chiffres sont avant notre ère et qu’il faut compter à l’envers — qui se situe en 135 et qui se produit en Sicile. Histoire inouïe. Qu’était la Sicile à ce moment-là ? La Sicile, qui avait été d’abord un grenier à grains, devient maintenant un grenier à viande et à lait.

Des grandes plaines centrales, on a fait des pâturages. Des pâturages dans l’ager romanus, l’ager publicus. Des pâturages qu’occupent illégalement d’ailleurs, mais de fait, les sénateurs. Dans ces immenses étendues vivent des dizaines de milliers d’esclaves venus de toutes parts.

Ce qui a rendu les révoltes d’esclaves très difficiles, c’est que ces gens étaient de nationalités différentes et que, par conséquent, ils se comprenaient très difficilement entre eux. Ils parlaient une espèce de sabir, quelque chose qui ressemble au "bêche-de-mer" que l’on parle dans les îles polynésiennes. Quelque chose qui était du "petit nègre", ce langage que les Noirs emploient pour parler aux Blancs ou plus honteusement les Blancs pour parler aux Noirs.

Toi, faire ceci, y a bon. Vous voyez le genre ! Ils parlaient ça entre eux. Il n’était pas possible de communiquer beaucoup de grandes idées de cette façon. C’est ce qui a rendu particulièrement difficile les révoltes d’esclaves. Mais ce sont ces gens-là, ces pâtres, ces bergers qui se sont révoltés et qui ont fait la première grande révolte servile qui a fait trembler Rome, en Sicile, et qui se situe environ soixante-dix ans avant la révolte de Spartacus. Vous voyez ça clairement ?

A la tête de cette révolte se présente un homme extraordinaire qui s’appelle Eunous. Son propos est net, clair et simple. (Vous verrez tout a l’heure que le propos de Spartacus n’est pas simple du tout.) Il veut et il se sent la force de créer un royaume d’anciens esclaves en Sicile. II gagne l’adhésion des pâtres autour de lui d’abord en leur expliquant qu’il y a moyen, que ça ne peut pas continuer, que ça ne peut pas durer, et en leur exposant des vues religieuses et philosophiques et en se disant inspire par la déesse syrienne Astarté — la religion va jouer un très grand rôle là-dedans. Cet homme groupe autour de lui un nombre considérable de ces esclaves ruraux.

Est-ce que ces gens avaient des armes ? Oui. Ils avaient des armes pour brigander.

En effet, des historiens — Appien singulièrement, et Diodore de Sicile — nous racontent que des esclaves, des pâtres se sont rendus chez leur maître, un certain Damophile, et ils lui ont dit : « Ecoute, on crève de faim. On fait mal le travail parce qu’on a faim et qu’on dépérit ». Qu’est-ce que Damophile leur a répondu ? Il les a fait fouetter non point parce qu’ils avaient eu cette audace, mais parce qu’ils n’avaient pas eu l’audace de vivre de rapines.

Ce qui fait que ces gens-là d’abord ne payaient pas leurs esclaves, bien sûr. On les a acheté une fois pour toutes. Et puis on ne les nourrissait pas. On ne les vêtait pas et on leur disait : « Mais prenez, prenez ». Et on leur a donné des armes pour pirater, pour vivre sur l’habitant, sur d’autres esclaves ou sur d’autres maîtres, n’importe ! Cela ne les regarde pas. C’est le domaine de l’autre !

Ces gens avaient donc des armes. Il se fait qu’Eunous était un général remarquable et qu’il a d’abord trouvé devant lui, quoi ? Mais la police locale. Il faut bien vous dire que les Romains, et ça va se retrouver dans l’affaire de Spartacus, avaient un mépris tellement considérable, tellement total, tellement entier, pour les esclaves, qu’ils ne pensaient même pas que les esclaves pussent se révolter. Impensable !

Si un des types essayait de s’enfuir, on le rattrapait et on le crucifiait. On le crucifiait du moins depuis qu’on avait vaincu Carthage, car les Romains ne connaissaient pas la croix dans le temps, le bois patibulaire ; ils ont vu les premiers crucifiés, leurs propres soldats, les mercenaires désobéissants, les esclaves carthaginois désobéissants, à Carthage.

Ils ont trouvé cela une invention remarquable, et aussitôt ils l’ont importée... comme les croisés le moulin à vent. Eh bien, ils les crucifiaient.

Peu d’armée à la disposition des propriétaires d’esclaves ! On leur disait : « Ecoutez, si vos esclaves fichent le camp, rattrapez-les par vos propres moyens, crucifiez-les, c’est votre droit ; et ce sera fini ».

Par conséquent, contre ces esclaves révoltés, on commence par envoyer la police locale. Les esclaves n’en font évidemment qu’une bouchée. Cet Eunous, qui est un type génial, génial, songe à s’emparer d’une ville. Il avait espéré que la prise de cette ville — la ville d’Enna au centre de La Sicile — allait être enfantine de simplicité ; il suffisait de dire : « Vous savez, les gars — les esclaves de dedans — on est là ; révoltez-vous, ouvrez-nous la ville ; on vous fait des citoyens libres ! »

Quelle erreur — la seule — dans Les calculs d’Eunous ! Jamais, ni dans la révolution d’Eunous ni dans celle de Triphon, qui eut lieu aussi en Sicile (104-99) ni dans celle de Spartacus, les esclaves des villes n’ont marché ! Ils ont laissé tomber leurs copains comme des briques chaudes : « Nous, on est des esclaves privilégiés ; nous, on n’est pas des sauvages comme vous ; nous, on est des gens cultivés ; nous, on est des nourrices, des majordomes, des femmes de chambre ; nous, on ne vous connaît pas... » C’est une chose qu’il faut bien clairement se dire ; c’est tragique, mais c’est comme ça ! Alors, il a bien fallu prendre la ville de force et libérer ces esclaves malgré eux. Ils se sont évidemment ralliés quand les autres ont été vainqueurs.

Et puis, on a envoyé contre eux une armée romaine, que l’on avait confiée à une espèce de sous-fifre. Elle s’est fait battre. Puis on a envoyé une armée, une vraie, des légions, sous la conduite d’un consul. Il s’est fait battre. Deuxième légion... Se fait battre... Et puis, on les a laissés tranquilles. Et pendant six ans, dans le centre de la Sicile, il y a eu un royaume libre d’esclaves, admirablement organisé d’ailleurs, et il y aurait une étude prodigieusement intéressante à faire sur ces royaumes d’esclaves qui ont existé en Sicile.

Et puis, tout de même, c’était de trop, et on a envoyé des armées romaines de plus en plus puissantes sous la conduite de Metellus, et on les a vaincus.

A ce moment, les Romains, les plus intelligents de l’ordre sénatorial. se sont dit : « Mais... mais comment cette révolte a-t-elle été possible ? Elle a été possible parce que ces gens étaient réunis sur ces énormes latifundia, parce qu’il n’y avait plus de paysans libres. II faut maintenant redistribuer la terre aux paysans libres ; ces paysans que vous avez dépossédés, que nous avons dépossédés. Il faut leur rendre de la terre. Il faut faire ce que l’on appelle des colonies, surtout aux ex-militaires. Ah, ceux-là, ils sauront défendre leur petit lopin de terre. si jamais les esclaves se re-révoltent ! »

C’était la sagesse même, la sagesse... Mais allez donc faire prévaloir la sagesse chez des gens de qui l’intérêt est de ne pas écouter la sagesse, du moins l’intérêt immédiat ! C’est la tragique histoire des Gracques. Tibérius Gracchus, et plus tard après lui Caïus Gracchus, ont déposé des lois en tant que tribuns du peuple, qu’ils ont fait voter surtout par les Comices tributes, des lois qu’on appelle les lois semproniennes, parce que les Gracques appartenaient à la famille des Sempronii, par lesquelles la terre était redistribuée aux anciens petits paysans.

Quelles terres ? Pas les terres qui étaient la propriété des sénateurs ; tout de même, il ne faut pas trop demander... et les Sempronii appartenaient eux-mêmes à l’ordre sénatorial ! Mais les terres de l’ager publicus, ces terres que l’on occupait tout à fait illégalement, en disant : « Mais maintenant, nous allons les consigner, les consigner entre les mains de ceux qui les cultiveront eux-mêmes, nous allons faire des colonies de peuplement ».

A travers des trucs incroyables, cette loi, qui a été votée en 131, cette loi n’a jamais été appliquée, jamais ! Les sénateurs ont trouvé toutes sortes de moyens pour qu’on ne partage pas les terres qu’ils occupaient sans droit ni titre, mais de fait. Ces moyens vont de l’assassinat — on a assassiné Tibérius Gracchus ! — au sabotage, à l’achat des commissaires chargés de faire les répartitions, enfin a tous les moyens usuels dans ce genre d’affaires.

C’était de la folie ! C’était très sage dans l’immédiat ; c’était de la folie, parce que c’était ruiner Rome ! C’était de la folie à telle enseigne que Jules César, et après lui Auguste, n’ont rien eu de plus pressé que d’appliquer les lois semproniennes, ce qui a d’ailleurs été une des raisons de leur popularité. Les lois semproniennes, je le rappelle, sont ces lois par lesquelles on redistribuait les terres.

Rien eu à faire ! Aussi une seconde révolte a-t-elle éclaté quelques années plus tard, révolte qui a éclaté en deux point distincts de la Sicile ; les deux se sont joints, et ils ont de nouveau créé un royaume libre, d’hommes libres anciens esclaves. Il a de nouveau fallu cinq ans aux Romains pour avoir raison de ça.

Entre-temps, s’enflamment à Rome ces fameuses guerres dont je vous ai parlé, guerres entre d’une part les sénateurs, d’autre part les chevaliers : Marius-Sylla. Et en même temps Rome doit faire face à des tas de difficultés ! Il y a d’abord dans le royaume du Pont — le Pont-Euxin — un type que vous connaissez tous qui s’appelle Mithridate, ce type qui prenait un peu de poison tous les matins pour être immunisé, vous vous souvenez — c’est pourquoi on dit encore "se mithridatiser" — qui a mené la vie terriblement dure aux Romaine.

Un matin, il a fait quelque chose dans le genre de ce que seront plus tard les Vêpres siciliennes ou le Schild en Vriend à Bruges ; un matin, sur un signal donné, il a fait massacrer tous les Romains qui habitaient sur ses terres ; ça faisait 80.000 personnes qui ont été massacrées en deux heures de temps. C’est du travail soigné ! 80.000, je ne sais pas si vous vous rendez compte ! Il est évident que c’était la guerre. Ce fut la guerre, mais quelle guerre ! Une guerre qui a duré des années et dans laquelle Rome a épuisé une partie de ses forces.

En même temps. l’un des compagnons des Gracques, qui avait été exile bien sûr et qui était en Espagne, et qui s’appelle Sertorius, soulève les peuples hispaniques qui étaient toujours près de se révolter. Qu’est-ce qu’ils se sont battus ! Quelles choses admirables ! Ah, un jour il faudra que je vous raconte la prise de Numance, la défense de la ville de Numance et la prise de Numance par Scipion Emilien, où les derniers types de Numance se sont tous donné là mort, hommes, femmes, plutôt que de tomber vivants entre les mains de leur vainqueur, Scipion Emilien. De tout côté, Rome est attaquée, acculée, obligée de se battre. Et c’est ce qui a permis a cette deuxième révolte d’esclaves et a la révolte de Spartacus notamment de tenir si longtemps.

Lorsque cette deuxième révolte des esclaves de Sicile a été terminée, sont tombés enfin entre les mains des Romains qui les avaient encerclés, les mille derniers survivants. On voulait les amener à Rome, derrière le char triomphal du vainqueur, et les réduire a nouveau en esclavage, après en avoir fait périr une partie dans les jeux de cirque. C’est alors que ces esclaves ont donné un exemple, quelque chose de prodigieux. qui a frappé les Romains eux-mêmes de stupeur ! Ils se sont tous entre-tués. Deux esclaves s’embrassaient, l’un tuait l’autre, puis celui qui restait vivant se tournait vers un autre, l’embrassait et se faisait tuer par lui, et ainsi de suite jusqu’au dernier qui s’est tue lui-même. Mille ! Les mille derniers survivants de la révolte de Sicile !

Quelques années plus tard, la situation n’ayant toujours pas changé, la révolte va éclater à Capoue, dans l’école de gladiateurs de Lentulus Batiatus. Qu’est-ce que c’était que l’école de gladiateurs ? Qu’est-ce que c’était que les gladiateurs ? Et qu’est-ce que c’était que Spartacus, qui était l’un d’eux ? Et qu’est-ce que c’était que Capoue ? Capoue est une vile qui se trouve au nord-est de Naples — est-ce que je ne vous ennuie pas avec tous ces détails ? — au nord-est de Naples, dans une partie de l’Italie qui s’appelle la Campanie. Il est très caractéristique que cette révolte des esclaves et des gladiateurs ait réussi en Campanie, parce que la Campanie se trouvait dans la même situation que la Sicile, immense ager publicus sur lequel étaient des dizaines et des dizaines, des milliers de pâtres, vous voyez bien ?

Les réformes semproniennes n’y avaient pas même été commencées. Donc une situation classique, claire, nette : terres publiques occupées par les sénateurs qui y font paître des vaches et garder ces vaches par des esclaves. Capoue était une ville riche, très riche et très raffinée. Et vous le savez bien puisque c’est dans les délices de Capoue que l’armée d’Hannibal a perdu son mordant, son métal, si j’ose dire. A Capoue, on vivait bien. Il y avait des usines de parfum surtout. Crassus était d’ailleurs propriétaire d’un grand nombre de ces usines de parfum, et c’est pourquoi cette révolte d’esclaves l’a personnellement tellement gêné.

Remarquez que c’est aussi à Capoue, chez ces gens particulièrement raffinés, qu’avait pris naissance le combat par couples entre gladiateurs. Je m’explique. Les Romains étaient des gens qui aimaient beaucoup les jeux sanguinaires, et l’usage de faire combattre des hommes dans les cirques y était très répandu. Au début, c’étaient des batailles rangées que l’on organisait, des batailles rangées entre esclaves spécialisés, lourdement armés, casqués, guêtrés de fer, avec des épées — pas de longues épées ; la longue épée, c’étaient les Gaulois — avec des épées et des boucliers, l’on appelait les samnites.

Ces samnites, vêtus comme des hoplites grecs, se battaient, spectacle intéressant, par l’évolution en groupes. Pour des gens vraiment fins, ça n’était pas du beau sport, c’était du grand sport, mais pas du beau sport. On s’est alors décidé à faire des duels de gladiateurs, le combat par tête, pour que chacun pût bien voir ce qui se passait. Et c’était d’autant plus beau et d’autant plus fin que ces gens étaient moins protégés. C’est pourquoi on a réduit leur armement à un casque, des cnémides, un petit bouclier rond et une épée. Cela s’appelle les mirmillons.

Et puis, on a trouvé que c’était encore insuffisant, et on a introduit une façon de se battre qui alors pouvait vraiment satisfaire les plus raffinés, les vrais aficionados, les "fans" les plus exigeants. Ça s’appelle les thraces. Qu’est-ce que c’étaient que les thraces ? Les thraces étaient des gens — je ne parle pas du peuple thrace maintenant, hein ; je parle de cette espèce de gladiateurs que l’on appelait les thraces — des gens qui étaient entièrement nus, nus des pieds à la tête, et qui ne portaient rien : lorsque je dis « rien », Mesdames, je ne dois pas donner de détails, tout le monde me comprend : ils ne portaient rien. Mais ils tenaient à la main un couteau recourbé, effilé comme un rasoir, qui s’appelait la sica.

Ils devaient se battre a mort l’un contre l’autre, et la mort ne venait jamais d’un coup de poignard c’était du travail de brutes, n’est-ce pas ? — il fallait que la sica taillade les artères, par conséquent il fallait viser à la carotide, au poignet, partout où l’on peut atteindre une artère, et l’un des deux mourait exsangue et parfois les deux. Ça, c’est le combat des thraces.

On avait alors atteint le sommet du classicisme en matière de combat de gladiateurs, et, comme après le classicisme vient toujours le baroque, on a inventé un combat plus baroque, qui était celui des rétiaires. Les rétiaires étaient armés d’un filet assez semblable à ce que l’on appelle un épervier, que l’on lançait sur l’autre, que l’on perçait alors d’un trident, d’une espèce de fouëne, exactement comme si c’était un poisson.

Ça, ce n’est plus du beau combat, d’autant plus qu’à un moment donné, on a opposé soit un mirmillon, soit un thrace à un rétiaire... Scène extraordinaire d’ailleurs ! Ce rétiaire menait une espèce de danse autour de ce thrace ou de mirmillon en chantant une chanson dont je ne connais pas l’air, mais les paroles, et qui va comme ceci : « Non te quaero, piscem quaero ; cur me fugas, Galle ? » Ce qui veut dire : « Ce n’est pas toi que je cherche. Je cherche un poisson ; pourquoi me fuis-tu. Gaulois ? » Lorsque c’était un Gaulois... ou un thrace, enfin. C’est clair ?

Sauf les samnites, les mirmillons, les thraces et les rétiaires étaient formée dans l’école de Lentulus Batiatus, à Capoue. A quelle nationalité appartenaient ces gens ?
N’était pas combattant à la thrace qui veut ! Il fallait avoir d’abord un extraordinaire courage physique, une prodigieuse agilité et l’usage du couteau. Les thraces, les combattants thraces, étaient composés d’abord de Thraces, des gens qui venaient de la Thrace.

La Thrace, vous vous en souvenez, est une plaine immense et particulièrement fertile qui s’étend entre deux chaînes de montagnes, en Bulgarie actuelle, au sud la chaîne des Rhodopes, au nord le premier contrefort des Balkans, qui s’appelle la Stredna Gora aujourd’hui et derrière laquelle se trouve la célèbre vallée des Roses. Les gens qui se battaient à la sica étaient des montagnards des Rhodopes et des montagnards des premiers contreforts des Balkans.

Vous comprenez bien ? Secundo, les autres thraces particulièrement célèbres étaient les Juifs, pas tous les Juifs, mais les Juifs qui venaient des montagnes de Galilée, les montagnards galiléens, ceux qui avaient formé l’essentiel, le cadre actif, des armées de Judas Macchabée. C’étaient donc des combats au couteau de montagnards nus.

Ces gens s’aimaient entre eux. Ils partageaient le même sort, et devoir entrer dans l’arène tout nu pour tuer un ami ou être tué par lui, pour donner un frisson aux dames et aux invertis romains, c’était quelque chose d’assez épouvantable ! Je crois bien que c’est l’une des pires atrocités auxquelles on ait jamais forcé les hommes.

Les rétiaires, eux, étaient généralement des nègres.

Qu’est-ce qui a amené la révolte des gladiateurs de l’école de Lentulus Batiatus à Capoue ?

Howard Fast, dans un roman admirable, qui prend avec l’histoire, sur laquelle nous avons très peu de documents, des libertés certaines, mais qui a admirablement compris l’esprit de Spartacus et de ses gladiateurs, imagine que la révolte a été le résultat de deux combats par paires, particulièrement malheureux, où des gens qui s’aimaient particulièrement ont dû s’entre-tuer et ont refusé de le faire. L’idée est excellente, et c’est peut-être bien là un des motifs s’ajoutant à tous les autres.
Spartacus lui-même était un Thrace.

D’aucuns prétendent qu’il avait été un homme libre, un soldat, qui à un moment donne avait déserté, que l’on avait repris, que l’on avait réduit en esclavage et que l’on avait amené, après diverses péripéties, dans l’école de Lentulus Batiatus, où il était devenu un combattant vraiment extraordinaire.

D’autres nous disent au contraire qu’il était un korhouhou. Korhouhou est un mot égyptien, un terme de mépris, qui signifie fils et petit-fils d’esclave. Il est peu probable que Spartacus ait été un fils et petit-fils d’esclave, un korhouhou. En effet, nous savons de science certaine qu’il avait une très forte culture grecque, ce qui pour un fils et petit-fils d’esclave est impensable. A moins qu’il n’ait été fils de précepteur grec — les précepteurs grecs étaient des esclaves des Romains — ce qui est peu probable parce que cela ne l’aurait pas réduit au rang de gladiateur, qui était le plus bas de tous les esclaves : c’étaient des bêtes, on leur rasait la tête, ils étaient marqués.

Il est donc vraisemblable qu’il a été un homme libre, et que c’est le souvenir de sa liberté qui l’a poussé a cette révolte.

Tout le monde nous le décrit comme un homme doux, bon et juste, très courageux, un combattant extraordinaire. Il avait autour de lui deux amis très chers, qui étaient des Gaulois, qui combattaient à la thrace comme lui, et qui s’appelaient l’un Crixus et l’autre Eunomaius.

C’est a eux trois qu’ils ont fomenté cette révolte. Une révolte au cours de laquelle tout à coup, un beau matin du printemps de 73, ils ont massacré leurs gardiens, massacré leurs moniteurs, massacré les quelques soldats romains que Batiatus était parvenu — les uns disent Batiatus, les autres Batuatus — était parvenu à force d’argent à avoir comme gardes dans son école. Les esclaves des cuisines se sont joints a eux, et ils se sont trouvés libres, septante-quatre sur les routes... Septante-quatre types qui n’avaient pas d’autre idée que de fiche le camp !

Il faut bien vous dire que la forme la plus courante de la lutte des classes que mènent les esclaves est le sabotage et la fuite.

En route vers le Vésuve, sur les pentes duquel ils comptent aller se reposer un peu avant de se disperser et de fiche le camp comme ils peuvent, ils rencontrent la garde municipale de Capoue, qui est envoyée à leur rencontre et qu’ils massacrent. Qu’est-ce que c’étaient que ces pauvres gardes-ville de Capoue vis-à-vis d’une soixantaine de gladiateurs qui étaient les combattants les mieux formés qui existassent au monde !

Enfin, c’est comme si on essayait de faire gagner à la course un zinneke contre un lévrier ! C’est une chose absolument impensable que d’envoyer ceux-là ! Toujours cette fameuse idée du mépris que les Romains avaient pour leurs esclaves !

Alors s’est produit le miracle, le miracle sur lequel Spartacus et ses amis n’avaient pas compté. Au fur et a mesure qu’ils marchaient vers le Vésuve, les esclaves, les pâtres, se sont joints a eux, et ils se sont trouvés plusieurs milliers en arrivant sur les pentes du Vésuve.

C’est ici que Spartacus révèle l’homme qu’il était. Il aurait pu leur dire : « Voulez-vous fiche le camp ? Moi, je n’ai qu une idée, c’est de regagner la Thrace. Seul, je m’en tire. Crixus et ses amis vont gagner la Gaule ; chacun va tirer de son côté ; les Noirs vont essayer de passer en Afrique. Fichez-moi le camp vous ne faites que nous déranger ! » Non.

Spartacus a compris qu’il avait une mission, un rôle à accomplir. Et cette mission, il l’a acceptée dans toute la clarté de sa conscience. Il a décidé d’accepter les esclaves, de les prendre sous ses ordres, puisqu’ils s’y mettaient, et de combattre Rome.

Au bout de quelques mois, ils se sont trouvés a peu prés 150.000, vivant de rapines, allant chercher les animaux dans les champs abandonnés par les esclaves. Se nourrissant de leur chair, faisant des boucliers avec leur peau, forgeant des armes avec le fer qui leur tombait sous la main, et entraînant les esclaves qui n’étaient pas des gladiateurs à combattre. Et puis, ils ont attendu les événements sur les pentes du Vésuve.

Rome a daigné s’émouvoir. Rome a daigné s’émouvoir surtout parce que les propriétaires ont dit : « Eh ! nos esclaves qui fichent le camp et nos vaches qui courent n’importe où ! Il faut faire quelque chose ! »

Le Sénat a envoyé les milices urbaines. Il faut imaginer ce que c’est que la milice urbaine. C’étaient des soldats, mais des soldats de luxe, des soldats de parade, admirablement habillés, qui faisaient l’exercice devant les badauds, et qui sont partis à pied, bien sûr — il n’y avait pas d’autre moyen de transport — à pied de Rome vers Capoue.

C’est loin, vers le Vésuve, c’est très loin ! Il y a une voie, toute droite, qui s’appelle la voie Appienne, mais ça fait quatre jours de marche. Ils ont fait cela en grand uniforme avec leur plumet, avec leurs cnémides qui leur faisaient des plaies dans le cou-de-pied, et il pleuvait. Ils sont arrivés pleins de morgue et de fatigue, et couverts de plaies, au pied de l’escarpement où se trouvaient Spartacus et ses amis.

Ici, Spartacus révèle son génie militaire. Pendant La nuit, faisant des échelles avec des sarments de vigne tressés, dans le plus grand silence, ils descendent de l’escarpement et tombent au milieu du camp romain dont ils massacrent rigoureusement tout le monde. Alors, ils ont des armes, ils ont tout ce qu’il faut, et maintenant ils disent : « Il faut marcher ! » Ils marchent.

Maintenant, je voudrais vous faire comprendre le sens et l’esprit de la bataille que va mener Spartacus. Qu’est-ce qu’il espère ? Que peut-il espérer ? Rien ! Il sait bien qu’un jour il sera vaincu !

On peut tuer une légion, deux légions, quatre légions, dix légions ; on ne vainc pas Rome. Pas moyen d’organiser un territoire, comme avalent fait Triphon et Eunous en Sicile ! Il fallait marcher, marcher, marcher... Spartacus a eu l’espoir de soulever — et c’était sa seule chance de succès— de soulever d’abord les esclaves des villes pour qu’ils se joignent a eux, et secundo les alliés, ces fameuses villes italiennes, qui venaient de se battre avec Rome pour avoir le droit d’être citoyens romains.

Les deux lui ont fait défaut, pour des raisons très compréhensibles : les esclaves de villes pour les raisons que vous savez et que déjà Eunous et Triphon avaient éprouvées, et les citoyens italiens non romains parce qu’on ne s’acoquine pas avec des esclaves, et que d’ailleurs ils en ont profité pour dire aux Romains « Maintenant, c’est le moment de nous donner le droit de citoyenneté, hein ! » — qu’ils ont d’ailleurs partiellement reçu à ce moment.

Il commence par diviser ses forces en deux. Son ami Crixus avec 20.000 hommes marche vers l’Apulie — vous voyez l’Apulie, hein ! — c’est-à-dire qu’il part du Vésuve, il va vers le sud-est. Tandis que Spartacus monte vers les Apennins avec le reste de la troupe.

Les Romains se décident à envoyer cette fois-ci deux consuls avec de vraies légions. pas encore les légions très entraînées qui se trouvaient là en Gaule cisalpine et en Espagne et un peu partout. Cette fois-ci, Spartacus et ses hommes ne se trouvent plus devant des milices urbaines, mais se trouvent devant de vraies légions, pas encore les durs des durs, mais des vrais quand même.

Les consuls se partagent en deux, l’un poursuivant Crixus et ses 20.000 hommes, l’autre se portant au-devant de Spartacus. Il faut dire que Gentilius, le consul qui poursuit Crixus gagne cette bataille, écrase Crixus et ses 20.000 hommes, et puis se met à la poursuite de Spartacus.

Que fait Spartacus ? Il se lance, comme si de rien n’était, contre celui qui vient à sa rencontre par le nord. L’écrase. Puis, il se retourne contre celui qui le poursuit venant du sud, et il l’écrase. Et il commet la seule atrocité qu’il ait commise... Œil pour œil, dent pour dent... Il oblige ses prisonniers romains à se mettre nus, à prendre un couteau et a faire du combat de gladiateurs par paires. C’est horrible. Mais on comprend. On comprend. Ils avaient fait cela des années durant pour le plaisir des Romains. Il était juste que ceux qui s’étaient amusés à voir ça, le fassent a leur tour.

Maintenant va commencer pendant trois ans une épopée militaire absolument extraordinaire. Il monte vers le nord, vers la Gaule. On peut supposer, à ce moment-là, que son idée est de traverser les Alpes et de s’enfuir. Il se heurte aux légions cantonnées en Gaule cisalpine et qui se trouvent sous le commandement d’un consul qui s’appelle Caïus. Il les détruit. Et puis, il ne continue pas vers le nord ; on ne comprend pas pourquoi. Il redescend vers le sud. Il se heurte à de nouvelles légions et les détruit.

A ce moment, le Sénat, qui voit ses meilleures légions détruites, ses soldats obligés de se battre comme des gladiateurs, ses consuls couverts de honte, confie le commandement de l’armée chargée de combattre Spartacus à Crassus. Crassus le riche. Crassus essaie d’acculer Spartacus dans un coin. Spartacus se prête à cette manoeuvre, car maintenant Spartacus a une idée. Spartacus se dit : « Il faut que j’aille en Sicile ; là, j’ai un territoire, et je puis avec beaucoup plus de chance que ne l’ont fait Eunous et Triphon, créer un état indépendant d’hommes libres, anciens esclaves en Sicile ; je vais opposer la Sicile, terre libre, à Rome, terre d’esclaves ».

Est-ce que vous comprenez bien ?

Impossible d’aller vers Messine. Il gagne vers Tarente. Est-ce que vous me suivez bien ? Vous voyez bien l’Italie, hein ! Crassus le suit et coupe tout simplement par un vallum la péninsule de Tarente. Les navires, appartenant à des pirates, que Spartacus avait payés comptant, avec le trésor qu’il avait amassé au cours de ses batailles, lui font défaut, probablement achetés par Crassus.

Et le voilà acculé, la mer dans le dos, dans le sud, l’est et l’ouest, la tranchée de Crassus dans le nord. Il semble perdu. Eh bien, non ! Il gagne là sa plus extraordinaire bataille. Il fonce sur le centre de l’armée de Crassus, qui tout de même avait dû s’étendre sur toute la largeur de la péninsule, le traverse, la prend à revers ; il fait exactement le mouvement que fait aujourd’hui une colonne blindée ; c’est ce qu’on appelle un mouvement en fougasse : il perce, il se rabat ; et il détruit l’armée de Crassus.

La troisième année commence, au cours de laquelle c’est un véritable jeu de cache-cache entre Spartacus et ses hommes et les armées de Crassus. Finalement, au cours d’une grande bataille, la dernière, que Spartacus a acceptée peut-être en désespoir de cause, sachant qu’à cette éternelle errance il n’y aurait pas de fin, les esclaves ont été décimés.

Spartacus est mort au cours de cette bataille. Il est mort au cours de cette bataille d’un coup de lance qui lui a été donné dans la cuisse, nous raconte Appien, et puis tous se sont jetés sur lui et on l’a coupé en morceaux. On n’a jamais retrouvé son cadavre.

Comme le dit Brisson, cette mort anonyme, où il rejoignait les cadavres de ses camarades, est peut-être la plus digne, la plus grande, que Spartacus pouvait avoir.

Mais 6.000 hommes étaient tombés vivants, outre les femmes qui ont été toutes massacrées, 6.000 hommes étaient tombés vivants entre les mains de Crassus qui, pour faire un exemple, les a crucifiés, tous les 6.000, sur 6.000 croix, tout le long de la vole Appienne, depuis Capoue jusqu’aux portes de Rome. Les uns ont trouvé ça très bien, disant : « Oui, ces croix exemplaires sont indispensables ; ça maintiendra les esclaves dans l’obéissance ».

Les autres lui ont reproché ce gaspillage non pas de chair, mais de bois : 6.000 croix ! 6.000 arbres qu’il a fallu abattre ! Que de bois ! Ces 6.000 croix qui marquaient la défaite des esclaves et leur enlevait pour toujours l’espoir de se relever encore, sont le prélude, dit Mauriac, de la croix du Christ, qui en est le prolongement exact. Et, comme le dit admirablement Engels, la révolution des premiers chrétiens a su vaincre dans le domaine de la mythologie parce que Spartacus avait été vaincu dans le domaine des faits.

Dans le fait, il n’y a plus eu de révolte d’esclaves. Pourquoi ? Matés ? Oui, pour un temps. Mais on ne matte pas longtemps une classe qui est porteuse de l’avenir. Et si les esclaves avaient été porteurs de l’avenir, ils se seraient relevés encore. On a maté plus effroyablement encore les ouvriers de la Commune de Paris. Je vous parlerai de la Commune de Paris et vous verrez que monsieur Thiers a fait bien pire que Crassus. Mais ils se sont relevés en 1905, et ils ont remporté la victoire en 1917.

Une classe porteuse de l’avenir ne se laisse pas abattre par une défaite. Les morts font figure de martyrs et de héros, et sont présents dans la mémoire des combattants ; ils guident le combat des générations futures.

Mais trois choses ont entraîné la défaite de Spartacus. La première, c’est qu’il n’avait pas d’arrière-pays où s’appuyer. La seconde, c’est que ce n’étaient pas les esclaves qui étaient appelés à remplacer les sénateurs ; c’étaient les cavaliers, et, après eux, des propriétaires fonciers d’un autre ordre. Et la troisième raison, beaucoup plus simple et beaucoup plus terre-à-terre, c’est qu’après ça, on a partagé la terre et on y a installé des colonies de vétérans, de vieux soldats ; ce qui fait que les esclaves n’ont plus pu se rassembler, comme ils se rassemblaient jadis dans ces immenses champs latifundiaires, mais qu’ils étaient dispersés, et que, entre eux, se trouvaient toujours ces colons, anciens militaires.

Ce sont là les raisons de la défaite de Spartacus. Quoi qu’il en soit, le nom de Spartacus ne s’est jamais perdu.

Nous ne possédons qu’une seule effigie de Spartacus. Elle se trouve a Pompéi, dans une des galeries par lesquelles on arrive dans le centre d’une villa qui s’appelle la villa du prêtre Amancius, et où Spartacus est représenté au moment ou il reçoit son coup d’épée. La peinture est contre lui, elle est illustrée de légendes, d’écritures, en langage osque — qui est le langage qu’on parlait aux environs de Pompéi — et où il est représenté lui, Spartacus, comme le vaincu, et où on considère comme Felix — ce qui vent dire « béni des dieux », celui qui est heureux au regard des dieux — celui qui lui donne le coup de lance.

On n’a pas retrouvé son cadavre. Nous ne possédons qu’une seule image qui le représente, et encore infidèlement. Mais son nom, son souvenir, ne se sont jamais perdus. Il a traversé toute l’histoire et a tenu chaud au cœur des opprimés.

En Allemagne, après la guerre de 14-18, c’est sous le nom de Spartacus-Bewegung que les gens qui gravitaient, les ouvriers qui gravitaient autour de Liebknecht et de Rosa Luxembourg, ont mené leur bataille. Eux aussi, ont été vaincus et assassinés.

Le nom de Spartacus est aujourd’hui un nom glorieux qui symbolise ceux qui préfèrent la mort à l’esclavage.