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Bertolt Brecht : Sur les procès de Moscou − 1937

22 Avril 1937

Voici mon opinion au sujet de ces procès. Dans mon isolement de Svendborg, je n’en fais part qu’à vous seul, et je vous serais obligé de me dire si une argumentation de cette sorte vous parait, la situation étant ce qu’elle est, politiquement juste ou non.

Pour ce qui est des procès, il serait parfaitement déplacé d’adopter pour en parler une attitude hostile au gouvernement de l’Union, qui les organise, ne fût-ce que parce qu’une telle attitude aurait tôt fait de se muer, automatiquement et nécessairement, en une attitude d’hostilité au prolétariat russe menacé de guerre par le fascisme mondial et au socialisme qu’il est en train d’édifier.

Même des adversaires acharnés de l’Union soviétique et de son gouvernement estiment que ces procès ont prouvé sans ambiguïté l’existence de conspirations actives contre le régime et que les conspirateurs avaient non seulement perpétré des actes de sabotage à l’intérieur, mais aussi engagé des pourparlers avec des diplomates fascistes sur l’attitude de leurs gouvernements au cas d’un changement de régime en Union soviétique.

Leur politique avait pour fondement le défaitisme et pour objectif sa propagation.

Tous les accusés, pour autant qu’ils argumentent en termes de politique, reconnaissent avoir douté de la possibilité d’édifier le socialisme dans un seul pays, avoir été convaincu de la longévité du fascisme dans les autres pays, avoir cru à la théorie de l’impossibilité d’un développement économique des zones périphériques sous-développées sans passer par la phase capitaliste.

L’aspect psychologique du procès est devenu entre-temps de plus en plus une affaire politique.

Les intellectuels sympathisants sont sincèrement effrayés par les aveux.

Ils ne croient pas possible que des accusés connus comme des héros de la révolution avouent des délits tels que le sabotage économique, l’espionnage (stipendié par surcroît) et l’assassinat (et qui plus est, celui de Gorki), sans quelque pression inhumaine de la part des magistrats instructeurs.

D’autant plus qu’on ne sait pas grand-chose du passé révolutionnaire de ceux-ci.

Mais l’existence de telles pressions est aussi peu prouvée que leur non-existence.

À l’appui de la thèse de leur existence, on observe que les crimes avoués dépassent ce qui est raisonnablement imaginable et que leur aveu présuppose un repentir qui présupposerait à son tour chez les inculpés une totale prise de conscience de leur erreur.

On commencera donc par se demander si une conception politique est imaginable qui puisse motiver les actes des accusés.

Une telle conception est imaginable.

Elle ne peut reposer que sur le postulat d’une coupure insurmontable entre le régime et les masses, et cette coupure devrait, pour motiver une politique telle que celle des accusés, leur être apparue non seulement comme une coupure entre un groupe de militants haut placés et les masses des ouvriers et des paysans, mais comme une coupure entre le parti communiste dans son ensemble et ces masses (car il est peu probable qu’à lui seul l’appareil puisse faire perdre toutes les guerres) ; un tel phénomène à son tour ne serait imaginable que dans la mesure où éclaterait une incompatibilité d’intérêts entre la classe ouvrière et la paysannerie.

Ce qui supposerait la totale impossibilité pour la classe ouvrière de dominer la production et subséquemment de dominer l’armée.

Une fois admise, cette impossibilité peut faire naître la tentation de saboter l’expérience en cours, d’en dévoiler le caractère utopiste avant le total affaiblissement du prolétariat.

En politique extérieure, on devrait se préparer à des concessions du genre de celles dont il a été question au cours des procès.

Tout cela formant une conception contre laquelle aucun social-démocrate n’est immunisé.

Mais s’il est imaginable qu’on fasse ce raisonnement, il est imaginable aussi qu’on en découvre le caractère erroné.

D’autant plus que l’expansion forcenée de la production modifie très rapidement les conditions de la vie sociale.

La collaboration avec les états-majors capitalistes, inavouable pour des révolutionnaires, pourrait aussi être « simplement » une coopération avec des individus payés par ces organes étrangers.

Ce qui ne change rien au fond des choses, ni pour l’accusation, ni pour les accusés.

Leur malheur fut d’être cernés par toute la fripouillerie qui trouve son intérêt à ces conceptions défaitistes.

Il est parfaitement vain de se demander si l’Union soviétique, dans sa situation présente, est en mesure de combattre et de dénoncer ces menées contre-révolutionnaires, dangereuses pour son existence, en respectant les exigences d’un humanisme bourgeois. Lénine a lui-même, au cours de la grande révolution, alors qu’il réclamait la terreur, constamment protesté contre l’exigence purement formaliste d’un humanisme en contradiction avec les conditions sociales réelles et en fait contre-révolutionnaire.

Cela ne prétend pas excuser la torture ; il est impossible de supposer qu’elle ait été appliquée et il n’y a d’ailleurs pas lieu de le supposer.

Voici comment les gens réagissent : si j’entends dire que le pape a été arrêté pour le vol d’une saucisse et Albert Einstein pour le meurtre de sa belle-mère et l’invention de la relativité, j’attends de ces deux messieurs qu’ils nient les faits. S’ils avouent ces forfaits, je suppose qu’on les a torturés.

Je ne veux nullement dire que l’accusation [de Moscou] ressemble à ma caricature, mais elle fait, vue d’ici, un effet analogue.

Notre tâche est de la faire comprendre. Si les politiciens accusés lors des procès se sont abaissés à des crimes de droit commun, il faut que l’Europe occidentale comprenne que cette déchéance a été d’essence politique.

Il faut montrer que leur ligne politique aboutissait à des crimes de droit commun.

Il faut faire apparaître, derrière les agissements des accusés, quelle conception politique qu’ils aient été capables d’imaginer les a conduits dans la fange des crimes de droit commun.

Il est naturellement aisé de décrire cette conception : elle est défaitiste de bout en bout ; elle est, pour employer une image, le suicide par peur de la mort.

On n’a pourtant nulle difficulté à comprendre comment elle a pu naître dans ces cerveaux – y naître de la panique qu’ont suscitée les immenses difficultés naturelles parmi lesquelles s’accomplissait l’édification du socialisme, alors que dans quelques États européens se détériorait rapidement la situation du prolétariat.

Cette panique est conditionnée idéologiquement par une attitude apparentée à celle que nous a révélée l’histoire des bolcheviks.

Je pense à l’attitude de Lénine dans les questions de Brest-Litovsk et de la Nouvelle Politique Économique. Évidemment, ces attitudes, aussi justifiées qu’elles aient pu être en 1918 ou 1922, sont aujourd’hui parfaitement anachroniques, contre-révolutionnaires et criminelles.

Elles ne sont plus ni nécessaires, ni possibles.

Les quelques années qui nous séparent de l’apparition de cette conception ont suffi à révéler son caractère anachronique à ceux-là mêmes qui l’ont inventée. Eux-mêmes ne peuvent plus s’en tenir à leurs opinions, les ressentent comme une faiblesse criminelle, comme une trahison impardonnable.

La fausseté de leur conception politique les a enfoncés dans l’isolement et la criminalité de droit commun.

Tout ce qu’il y avait en Russie et ailleurs de vermine, de parasites, de professionnels du crime, d’indicateurs est venu se nicher autour d’eux : ils avaient les mêmes objectifs que toutes ces fripouilles. Je suis convaincu que c’est la vérité, et je suis convaincu que cette vérité doit avoir un accent de vraisemblance, même en Europe occidentale, même pour des lecteurs hostiles. Le vautour n’est pas un pacifiste.

Celui qui rachète les affaires en faillite est pour la faillite.

Le politicien qui ne peut accéder au pouvoir qu’à la faveur de la défaite est pour la défaite.

Celui qui veut être le « sauveur » provoque une situation où il ait quelque chose à sauver, donc une situation mauvaise.

À l’opposé, il n’y a aucune vraisemblance dans l’interprétation selon laquelle, dès la période de la révolution, des agents à la solde du capitalisme se seraient infiltrés dans le gouvernement soviétique avec l’intention de ressusciter le capitalisme en Russie par tous les moyens.

Cette interprétation n’a pas l’accent de la vraisemblance parce qu’elle néglige le moment de l’évolution, parce qu’elle est mécaniste, non dialectique, rigide. (...)

Les procès sont un acte de préparation à la guerre.

L’élimination des oppositions ne prouve pas que le parti veuille retourner au capitalisme comme le supposent des feuilles bourgeoises (de tendance libérale : Times, Basler Nationalzeitung, Manchester Guardian, vraisemblablement aussi Le Temps), mais que d’ores et déjà tout retour en arrière, toute hésitation, tout arrêt, tout détour tactique sont devenus impossibles.

Mais les oppositions sont sans racine, leurs projets ne peuvent être que contre-révolutionnaires, défaitistes, marécageux.

Même si naturellement l’immensité de la tension accroît les difficultés intérieures.

Trotski avait, à l’origine, considéré comme un danger l’effondrement de l’État ouvrier lors d’une guerre, mais de plus en plus il y vit la condition d’une action pratique.

Si la guerre vient, l’édification qui a été « précipitée » s’effondrera, l’appareil s’isolera des masses ; à l’extérieur, il faudra abandonner l’Ukraine, la Sibérie orientale, etc. ; à l’intérieur, il faudra faire des concessions, revenir à des formes capitalistes, renforcer les koulaks ou les laisser reprendre des forces – tout cela étant en même temps la condition préalable de la nouvelle politique, du retour de Trotski.

Les centres antistaliniens qui viennent d’être neutralisés n’ont pas la force morale d’en appeler au prolétariat, non que leurs membres soient des mauviettes, mais ils n’ont vraiment aucune base organisationnelle dans les masses, ils n’ont rien à offrir, aucune tâche à proposer aux forces productives du pays.

Ils avouent.

On est tout aussi tenté de croire ces aveux excessifs que de les croire insuffisants.

Ces hommes sont peut-être des instruments qui ont seulement changé de mains.

Voir d’un côté un appareil mécanique « d’une adresse diabolique », de l’autre des personnalités héroïques de l’époque révolutionnaire aboutit à faire des aveux des énigmes psychologiques.