Centre MLM de belgique

Bertolt Brecht : Grand’Peur et misère du IIIe Reich - 3e partie

(Furcht und Elend des Dritten Reiches, 1935-1938)

13
L’HEURE DE L’OUVRIER

Voici les Goebbels de la propagande.
Ils donnent la parole au peuple,
Mais comme ils se méfient de lui,
Entre la bouche et le micro,
Ils gardent leurs griffes levées.

Leipzig, 1934. Le bureau du directeur dans une usine. Un speaker portant un micro s’entretient avec un vieil ouvrier, un ouvrier d’âge moyen et une ouvrière. Dans le fond un monsieur de la Direction et un individu de carrure athlétique en uniforme de SA.

LE SPEAKER. − Nous sommes au milieu de volants et de courroies qui tournent et qui roulent, entourés de camarades qui travaillent avec une ardeur inlassable, apportant leur contribution à cette grande entreprise : fournir à notre chère patrie tout ce dont elle a besoin. Nous visitons ce matin les Filatures Fuchs. Et bien que le travail soit dur, bien que les muscles soient tendus, nous ne voyons autour de nous que des visages tout joyeux, tout heureux. Mais laissons parler nos camarades eux-mêmes. (Au vieil ouvrier :) Vous êtes depuis vingt-et-un ans dans l’usine, Monsieur...

LE VIEIL OUVRIER. − Sedelmaier.

LE SPEAKER. − Monsieur Sedelmaier. Eh bien, Monsieur Sedelmaier, comment se fait-il que nous ne voyions sur ces visages que gaîté et que bonne humeur ?

LE VIEIL OUVRIER, après un instant de réflexion. − C’est sûrement qu’ils se racontent des histoires drôles.

LE SPEAKER. − Bien. Sûrement. Et les plaisanteries enjouées rendent le travail facile, n’est-ce pas ? Le national-socialisme ne connaît pas le pessimisme ennemi de la vie, c’est ce que vous pensez. Autrefois, il en allait autrement, n’est-ce pas ?

LE VIEIL OUVRIER. − Oui, oui.

LE SPEAKER. − A l’époque du système, il n’y avait pour les ouvriers aucun motif de se réjouir, c’est ce que vous pensez. C’est bien alors qu’ils pouvaient se demander : pourquoi travaillons-nous !

LE VIEIL OUVRIER. − Oui, il y en a ici quelques-uns qui se le demandent.

LE SPEAKER. − Vous dites ? Ah oui, vous faites allusion à ces rouspéteurs qui, à chaque pas, se mettent en travers. Mais ils se font de plus en plus rares, ils comprennent que cela ne sert à rien, que dans le Troisième Reich, depuis qu’il y a de nouveau une poigne solide, tout est en plein essor. (A l’ouvrière :) C’est aussi ce que vous voulez dire, Mademoiselle...

L’OUVRIÈRE. − Schmidt.

LE SPEAKER. − Mademoiselle Schmidt. Auquel de nos géants d’acier travaillez-vous ?

L’OUVRIÈRE, récitant par cœur. − Et il y a aussi la décoration des ateliers, un travail qui nous donne beaucoup de joie. Nous devons le portrait du Führer à une collecte spontanée, et nous en sommes très fiers. Tout comme les pots de géranium, qui, dans la grisaille des ateliers, apportent l’enchantement de la couleur, une initiative de Mademoiselle Kinze.

LE SPEAKER. − Ainsi vous décorez les ateliers avec des fleurs, ces gracieuses filles des champs ? Et sans doute y a-t-il eu encore bien d’autres transformations dans l’usine, depuis que le destin de l’Allemagne a changé de face ?

LE MONSIEUR DE LA DIRECTION, soufflant. − Les lavabos.

L’OUVRIÈRE. − Les lavabos sont une idée de Monsieur le Directeur Bäuschle en personne ; et nous désirons l’en remercier de tout notre cœur. Celui qui le veut peut se laver dans ces magnifiques lavabos, quand il n’y a pas trop de monde, trop de bousculade.

LE SPEAKER. − Oui, chacun veut arriver le premier, n’est-ce pas ? D’où à chaque fois un joyeux charivari ?

L’OUVRIÈRE. − Il n’y a que six robinets pour cinq cent cinquante-deux ouvriers. A chaque fois, c’est un beau vacarme. Certains sont d’une insolence !...

LE SPEAKER. − Mais tout s’arrange avec la bonne volonté générale. Et maintenant, Monsieur − mais quel est votre nom ? − veut nous dire encore quelque chose ?

L’OUVRIER. − Mahn.

LE SPEAKER. − Mahn. Monsieur Mahn. Dites-moi, Monsieur Mahn, est-ce que les nombreuses innovations qui out été faites dans l’usine ont eu une influence sur l’esprit de vos camarades de travail ?

L’OUVRIER. − Que voulez-vous dire ?

LE SPEAKER. − Eh bien, est-ce que vous vous réjouissez de voir que de nouveau toutes les roues tournent, que tous les bras ont du travail ?

L’OUVRIER. − Sans doute.

LE SPEAKER. - Et que de nouveau, en fin de semaine, chacun peut ramener sa paye à la maison. Cela non plus nous ne l’oublierons pas.

L’OUVRIER. − Non.

LE SPEAKER. − Il n’en a pas toujours été ainsi. A l’époque du système, nombreux étaient les camarades qui devaient prendre le chemin amer du bureau de bienfaisance. Et s’arranger avec une aumône.

L’OUVRIER. − Dix-huit marks cinquante. Sans aucune retenue.

LE SPEAKER, avec un rire apprêté. − Ha, ha, ha ! Excellente plaisanterie ! On ne pouvait pas retenir beaucoup.

L’OUVRIER. − Non, aujourd’hui on peut davantage.

Le monsieur de la Direction avance nerveusement ainsi que l’individu athlétique en uniforme de S.A.

LE SPEAKER. − Oui, tout le monde a de nouveau du travail et du pain dans le Troisième Reich, vous avez pleinement raison, Monsieur, quel était votre nom ? Plus une seule roue inactive, plus un seul bras qui se rouille, dans l’Allemagne d’Adolphe Hitler. (Il écarte brutalement l’ouvrier du micro.) Dans une joyeuse collaboration le travailleur intellectuel et le travailleur manuel se lancent dans la reconstruction de notre chère patrie allemande. Heil Hitler !

14
LA CAISSE

Les voici avec des cercueils
De métal, dans lesquels ils cachent
Ce qu’ils ont fait d’un homme.
Lui ne s’est pas soumis.
Il combattait pour une vie meilleure
Dans la grande bataille des classes.

Essen, 1934. Un logement d’ouvriers. Une femme avec deux enfants. Un jeune ouvrier et sa femme sont en visite. La femme pleure. On entend des pas dans l’escalier. La porte est ouverte.

LA FEMME. − Il a seulement dit qu’ils payaient des salaires de famine. C’est pourtant vrai. Mon aînée a les poumons malades, et nous ne pouvons pas acheter de lait. Ils ne peuvent pas lui avoir fait quelque chose.

Des S.A. entrent ; ils posent à terre une longue caisse.

UN S.A. − Maintenant, pas de théâtre. Tout le monde peut attraper une fluxion de poitrine. Voilà les papiers. Tout est parfaitement en ordre. Et maintenant, ne faites pas de bêtises.

Les S.A. sortent.

UN DES ENFANTS. − Maman, papa est dedans ?

L’ouvrier est allé à la caisse.

L’OUVRIER. − Elle est en zinc.

L’ENFANT. − On ne peut pas ouvrir ?

L’OUVRIER, rageur. − Si, on peut ! Où as-tu mis la boîte à outils ?

Il cherche les outils. Sa jeune femme veut le retenir.

LA JEUNE FEMME. − N’ouvre pas, Jean ! Ils t’arrêteront aussi.

L’OUVRIER. − Je veux voir ce qu’ils ont fait de lui. Ils en ont vraiment peur, qu’on le voie. Sinon ils ne le mettraient pas dans du zinc. Laisse-moi !

LA JEUNE FEMME. − Je ne te laisserai pas. Tu n’as pas entendu ce qu’ils ont dit ?

L’OUVRIER. − On a peut-être encore le droit de le voir, non ?

LA PREMIÈRE FEMME prend ses enfants par la main et va à la caisse. − J’ai encore un frère qu’ils pourraient emmener, Jean. Et toi aussi, ils peuvent t’emmener. La caisse peut rester fermée. Nous n’avons pas besoin de le voir. Nous ne l’oublierons pas.

15
LE LIBÉRÉ

Voici ceux qu’on a torturés,
Questionnés, à coups de fouet.
Ils se sont tus toute la nuit.
Mais leurs amis, mais leur femme.
Les regardent avec méfiance :
Le matin venu, ont-ils parlé ?

Berlin, 1936. Cuisine d’ouvriers. Dimanche matin. Un homme et sa femme. On entend au loin de la musique militaire.

L’HOMME. − Il va arriver d’un moment à l’autre.

LA FEMME. − A vrai dire, vous ne savez rien de précis contre lui ?

L’HOMME. − Nous savons une chose : il a été libéré du camp de concentration.

LA FEMME. − Mais pourquoi vous méfiez-vous de lui ?

L’HOMME. − Nous en avons trop vu. On les travaille trop, là-bas.

LA FEMME. − Mais que peut-il faire pour vous convaincre ?

L’HOMME. − Nous arriverons bien à savoir qui il est.

LA FEMME. − Mais ça peut durer.

L’HOMME. − Oui.

LA FEMME. − C’est peut-être le meilleur des camarades.

L’HOMME. − Peut-être.

LA FEMME. − Cela va être terrible pour lui de voir que tout le monde se méfie.

L’HOMME. − Il sait que c’est nécessaire.

LA FEMME. − Tout de même.

L’HOMME. − J’entends quelque chose. Reste avec nous pendant la conversation.

On sonne. L’homme ouvre la porte, le libéré entre.

L’HOMME. − Bonjour, Max.

Le libéré serre en silence la main de l’homme et de la femme.

LA FEMME. − Vous boirez une tasse de café avec nous ? Nous sommes en train de le prendre.

LE LIBÉRÉ. − Si ça ne vous fait pas de travail. (Un temps.) Vous avez une armoire neuve...

LA FEMME. − En fait, c’est une vieille, onze marks cinquante. L’autre est tombée en morceaux.

LE LIBÉRÉ. − Aha.

L’HOMME. − Il y a quelque chose en ville ?

LE LIBÉRÉ. − Une collecte pour les chômeurs.

LA FEMME. − Nous aurions besoin d’un costume pour Willi.

L’HOMME. − Mais j’ai du travail.

LA FEMME. − C’est bien pourquoi tu aurais besoin d’un costume.

L’HOMME. − Ne dis pas de bêtises.

LE LIBÉRÉ. − Travail ou pas, tout le monde peut avoir besoin de quelque chose.

L’HOMME. − Tu as du travail ?

LE LIBÉRÉ. − On doit m’en donner.

L’HOMME. − Chez Siemens ?

LE LIBÉRÉ. − Oui, ou ailleurs.

L’HOMME. − C’est vrai que maintenant c’est plus facile ?

LE LIBÉRÉ. − Oui.

Un temps.

L’HOMME. − Combien de temps as-tu passé là-bas ?

LE LIBÉRÉ. − Six mois.

L’HOMME. − Tu as rencontré quelqu’un ?

LE LIBÉRÉ. − Je ne connaissais personne. (Un temps). Maintenant, ils les envoient dans des camps très éloignés les uns des autres. On peut aller en Bavière.

L’HOMME. − Aha.

LE LIBÉRÉ. − Par ici il n’y a pas beaucoup de changement.

L’HOMME, − Pas beaucoup.

LA FEMME. − Vous savez, nous menons une vie très retirée, très calme. C’est bien rare quand Willi rencontre un de ses anciens collègues : n’est-ce pas, Willi ?

L’HOMME. − Oui. Nous ne fréquentons presque personne.

LE LIBÉRÉ. − Vous n’avez toujours pas réussi à vous faire enlever les boîtes à ordures du palier ?

LA FEMME. − Ah, vous vous rappelez ? Oui, il dit qu’il n’a pas d’autre endroit pour les mettre.

LE LIBÉRÉ, à qui la femme sert le café. − Une gorgée seulement. Je ne reste pas longtemps.

L’HOMME. − Tu as quelque chose à faire ?

LE LIBÉRÉ. − Selma m’a dit que vous vous étiez occupés d’elle quand elle était alitée. Je vous en remercie.

LA FEMME. − Il n’y a pas de quoi. Nous lui aurions bien dit de venir plus souvent passer la soirée, mais nous n’avons même pas la radio.

L’HOMME. − Ce qu’on pourrait y entendre, c’est déjà dans le journal.

LE LIBÉRÉ − Il n’y en a pas lourd dans Le Journal aryen.

LA FEMME. − Il n’y en a pas moins que dans Le Journal du Peuple.

LE LIBÉRÉ − Et dans Le Journal du Peuple, tout autant que dans le « Y a rien », non ?

L’HOMME. - Je ne lis pas le soir. Trop fatigué.

LA FEMME. − Mais qu’est-ce que vous avez à la main ? Elle est toute recroquevillée, elle a deux doigts en moins !

LE LIBÉRÉ. − Une chute.

L’HOMME. − Encore heureux que ce soit la gauche.

LE LIBÉRÉ. − Oui, c’est une chance. J’aurais voulu te parler. Excusez-moi, Madame Mahn.

LA FEMME. − Oui, bien sûr. Mais il faudrait que je nettoie encore le fourneau.

Elle s’occupe du fourneau. Le libéré la regarde, un léger sourire aux lèvres.

L’HOMME. - Nous sortons tout de suite après le déjeuner. Selma est rétablie ?

LE LIBÉRÉ. − Toujours ses reins. Elle ne supporte pas la lessive. Dites-moi...

Il s’interrompt et les regarde. Eux de même. Il ne poursuit pas.

L’HOMME, d’une voix rauque. − Si on allait jusqu’à l’Alexanderplatz avant déjeuner ? Il doit y avoir du spectacle avec cette collecte.

LA FEMME. − On pourrait, non ?

LE LIBÉRÉ. - Bien sûr. (Un temps.) Dis, Willi, je suis toujours celui que j’étais.

L’HOMME, superficiellement. − Sans doute. La musique, c’est peut-être sur l’Alexanderplatz. Prépare-toi, Anna, le café est bu. Je vais me donner un petit coup de peigne.

Ils vont dans la chambre à côté. Le libéré reste assis. Il a pris son chapeau. Il sifflote. Le couple revient habillé pour sortir.

L’HOMME. − Allez, viens, Max.

LE LIBÉRÉ. − Bien. Je voudrais seulement te dire une chose : je trouve ça très juste.

L’HOMME, − Oui, alors, allons-y.

Ils sortent ensemble.

16
SECOURS D’HIVER

Les philanthropes du Secours d’Hiver
Visitent, avec drapeaux et trompettes,
Jusqu’au plus pauvre des taudis.
Ils en extirpent fièrement
Des rogatons et des guenilles
Qu’ils distribuent aux pauvres d’à-côté.

La même main qui assomme les frères
Leur fait en hâte la charité,
Afin qu’ils n’aillent pas se plaindre.
Mais eux, la croûte de pain leur reste
Dans la gorge avec le Heil Hitler.

Karlsruhe, 1937. Dans le logement d’une vieille femme qui est debout à la table avec sa fille, deux S.A. apportent un colis du Secours d’Hiver.

PREMIER S.A. − Oui, la maman, c’est le Führer qui vous l’envoie.

SECOND S.A. − Pour que vous ne puissiez pas dire qu’il ne s’occupe pas de vous.

LA VIEILLE. − Merci bien, merci bien. Des pommes de terre, Erna. Et un jupon de laine. Et des pommes.

PREMIER S.A. − Et une lettre du Führer avec quelque chose dedans. Ouvrez voir !

LA VIEILLE, ouvrant la lettre. − Cinq marks ! Qu’est-ce que tu en dis maintenant, Erna ?

SECOND S.A. − Secours d’Hiver !

LA VIEILLE. − Mais il faut que vous preniez une petite pomme, mon garçon, et vous aussi. Pour avoir apporté ça et grimpé les étages. Je n’ai rien d’autre à vous offrir. Et j’en prends une aussi.

Elle mord dans une pomme. Tous mangent, sauf la jeune femme.

LA VIEILLE. − Prends-en donc une, Erna, ne reste pas là comme ça ! Maintenant, tu le vois bien que ce n’est pas comme ton mari le dit.

PREMIER S.A. − Qu’est-ce qu’il dit ?

ERNA. − Rien du tout. C’est du radotage de vieille.

LA VIEILLE. − Non, c’est bel et bien lui qui le dit, rien de grave, vous savez, ce que tout le monde pourrait raconter. Que les prix ont un petit peu monté ces derniers temps. (Elle montre sa fille avec la main qui tient la pomme.) Et en effet, elle a calculé d’après son livre de comptes qu’elle a dépensé pour la nourriture, cette année, cent vingt-trois marks de plus que l’année dernière. Pas vrai, Erna ? (Elle s’aperçoit que les S.A. ont visiblement pris la chose de travers.) Mais c’est parce qu’il faut de l’argent pour rééquiper le pays, pas vrai ? Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit quelque chose ?

PREMIER S.A. − Où cachez-vous votre livre de comptes, la jeune dame ?

SECOND S.A. − Et à qui le montrez-vous ?

ERNA. − Il est à la maison. Je ne le montre à personne.

LA VIEILLE. − Vous ne pouvez tout de même pas lui en vouloir de ce qu’elle tient le livre de comptes ?

PREMIER S.A. − Et de ce qu’elle répand des histoires abominables, nous ne pouvons pas non plus lui en vouloir ?

SECOND S.A. − Et à notre entrée, je ne l’ai pas non plus entendu dire Heil Hitler, à pleine voix. Et toi ?

LA VIEILLE. − Mais elle a dit Heil Hitler, et moi aussi je le dis : Heil Hitler !

PREMIER S.A. − Nous sommes tombés sur un joli nid de marxistes, Albert. Il faut que nous voyions d’un peu plus près votre livre de comptes, accompagnez-nous jusque chez vous.

Il empoigne la jeune femme par le bras.

LA VIEILLE. − Mais elle est dans son troisième mois ! Vous ne pouvez pas... vous ne le ferez pas ! Vous avez tout de même apporté le colis, et accepté les pommes !... Erna !... Elle a pourtant dit Heil Hitler, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Heil Hitler ! Heil Hitler !

Elle crache la pomme ; les S.A. sortent en emmenant sa fille.

LA VIEILLE, continuant de cracher. − Heil Hitler !

17
DEUX BOULANGERS

Voici les maîtres boulangers.
Ils doivent avec un sac de colle
Faire du pain. Mais honnêtement
Ils le font selon les bons principes
Avec du son et de la farine,
Ce qui leur vaut plus d’un ennui.

Landsberg, 1936. Cour de prison. Les détenus marchent en rond. A chaque fois qu’ils passent sur le devant de la cour, deux détenus se parlent à voix basse.

L’UN. − Alors, le nouveau ! Tu es aussi boulanger ?

L’AUTRE. − Oui. Toi aussi ?

L’UN. − Oui. Pourquoi est-ce qu’ils t’ont coffré ?

L’AUTRE. − Attention !

Ils continuent à tourner.

L’AUTRE. − Parce que je ne mettais pas de son et pas de pommes de terre dans mon pain. Et toi ? Depuis combien de temps es-tu ici ?

L’UN. − Deux ans.

L’AUTRE. − Et pourquoi y es-tu ? Attention !

Ils continuent à tourner.

L’UN. − Parce que je mettais du son dans mon pain. Il y a deux ans, ça s’appelait encore falsification de denrées.

L’AUTRE. − Attention !

18
LE PAYSAN NOURRIT SON COCHON

Voici le paysan, l’air renfrogné,
Ils ne lui payent rien pour son blé.
Mais lui, quand son cochon a soif,
Il le paye, le lait, et cher.
Le paysan est en colère.

Aichach, 1937. Une ferme. C’est la nuit. Le paysan, devant la soue au cochon, met au courant sa femme et ses deux enfants.

LE PAYSAN. − Je n’ai jamais voulu vous mettre dans le coup, mais maintenant que vous m’avez surpris, vous allez taire vos gueules. Sans cela, votre père ira à la prison de Landsberg, et n’en reviendra plus. On ne fait rien de mal en nourrissant son bétail quand il a faim. Le Bon Dieu ne veut pas que sa créature ait faim. Et aussitôt qu’elle a faim elle crie, et je ne supporte pas d’entendre un cochon crier la faim dans ma ferme. Et le nourrir, je n’en ai pas le droit. L’Etat ne veut pas. Je le nourris pas, il crève, et je subis une perte, et personne pour me dédommager.

LA PAYSANNE. − C’est aussi mon avis. Notre grain, c’est notre grain. Et les voyous n’ont pas d’ordres à nous donner. Ils ont chassé les Juifs, mais le pire Juif, c’est l’Etat. Et Monsieur le Curé l’a dit : ne mets pas de muselière au bœuf qui tire la charrue. Il a voulu dire qu’on pouvait nourrir tranquillement son bétail. Ce n’est pas nous qui leur avons fait leur plan de quatre ans et ils ne nous ont rien demandé.

LE PAYSAN. − Tout à fait juste. Ils ne sont pas pour les paysans, et les paysans ne sont pas pour eux. Mon grain, je dois le livrer pour rien, et la nourriture du bétail, je dois l’acheter au prix fort. Pour que le zigoto puisse acheter des canons.

LA PAYSANNE. − Va te placer à la grille, Toni, et toi, Marie, dans le pré, et dès que tu vois arriver quelqu’un, viens nous le dire.

Les enfants prennent place. Le paysan fait le mélange pour le cochon et, en regardant avec crainte autour de lui, le porte dans la soue. Sa femme aussi regarde avec crainte.

LE PAYSAN, versant à manger au cochon. − Tiens, bouffe. Gustave. Heil Hitler. Quand la créature a faim, il n’y a plus d’Etat qui tienne.

19
LE VIEUX MILITANT

Au pas de course, en masse, à cent pour cent,
Ils sont allés voter et les voici.
Pas de pain, pas de beurre, pas de tissu.
Ils ont faim, ils ont froid, ils ont voté Hitler.

Calw, en Würtenberg, 1938. Une place avec de petits magasins. Dans le fond, une boucherie ; au premier plan, une crèmerie. Un sombre matin d’hiver. La boucherie est encore fermée. Mais la crèmerie est déjà éclairée et quelques clients attendent.

UN PETIT BOURGEOIS. − Il n’y aura pas encore de beurre aujourd’hui, n’est-ce pas ?

UNE FEMME. − C’est qu’il en faudrait, s’il devait y avoir tout ce que je peux acheter avec la paye de mon mari.

UN JEUNE GARS. − Ne rouspétez pas, compris ? L’Allemagne, on ne peut pas le nier, n’a pas besoin de beurre, mais de canons. Il l’a dit en toute clarté.

LA FEMME, à mi-voix. − Et c’est même vrai.

Silence.

LE JEUNE GARS. − A votre avis, c’est avec du beurre qu’on aurait pu occuper la Rhénanie ? Tout le monde était d’accord, mais personne ne veut faire de sacrifices.

UNE SECONDE FEMME. − Du calme. Nous nous sacrifions tous.

LE JEUNE GARS, méfiant. − Qu’est-ce que vous voulez dire ?

LA SECONDE FEMME, à la première. − Est-ce que par hasard vous ne donnez rien quand on collecte ? (La première femme approuve de la tête.) Alors, elle donne. Et nous donnons aussi. Volontairement.

LE JEUNE GARS. − On connaît ça. Quand le Führer a besoin d’un soutien, si l’on peut dire, pour accomplir ses grandes choses, les porte-monnaie se ferment. Des guenilles, c’est tout ce qu’on donne au Secours d’Hiver. Si on s’écoutait, on ne donnerait même que les mites. Mais nous connaissons bien nos polichinelles. Le fabricant du numéro 11 a donné une paire de bottes de cheval complètement usées.

LE PETIT BOURGEOIS. − Les gens sont d’une imprudence !

La crémière, en tablier blanc, sort de son magasin.

LA CRÉMIÈRE. − Nous y sommes tout de suite. (A la seconde femme :) Bonjour, Madame Ruhl. Vous avez su, le jeune Lettner, à côté, ils sont venus le chercher hier soir.

LA SECONDE FEMME. − Le boucher ?

LA CRÉMIÈRE. − Oui, le fils.

LA SECONDE FEMME. − Mais pourtant, il était dans les S.A. ?

LA CRÉMIÈRE. − Il y était. Le père est au parti depuis 29. Hier, il est allé à une vente de bétail, sans quoi ils l’auraient emmené aussi.

LA SECONDE FEMME. − Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

LA CRÉMIÈRE. − Augmenté le prix de la viande. On ne lui livrait plus rien, ces derniers temps, et il perdait sa clientèle. Alors il a dû acheter au marché noir. C’est-à-dire chez les Juifs.

LE JEUNE GARS. − Et après ça, ils ne devraient pas l’arrêter !

LA CRÉMIÈRE. − Il a toujours été un des plus dévoués. Le vieux Zeisler, du numéro 17, il l’a fait mettre en prison parce qu’il ne s’était pas abonné au Völkischer. C’est un vieux militant.

LA SECONDE FEMME. − Il va en faire, une tête, quand il reviendra.

LA CRÉMIÈRE. − S’il revient !

LE PETIT BOURGEOIS. − Les gens sont d’une imprudence !

LA SECONDE FEMME. − On dirait qu’ils n’ouvriront pas aujourd’hui.

LA CRÉMIÈRE. − C’est ce qu’ils ont de mieux à faire ! Une fois que la police a mis son nez quelque part, elle trouve toujours quelque chose, pas vrai ? Avec ça qu’aujourd’hui la marchandise est tellement difficile à avoir ! Il n’y a que la coopérative qui nous livre, et on n’y fait pas de cérémonie. (Criant :) Pas de crème aujourd’hui ! (Murmure général, de désappointement.) On dit aussi que les Lettner ont une hypothèque sur leur maison. Ils comptaient bien qu’elle serait levée, ou Dieu sait quoi.

LE PETIT BOURGEOIS. − Ils ne peuvent tout de même pas lever les hypothèques ! C’est un peu trop leur demander.

LA SECONDE FEMME. − Le jeune Lettner était un garçon tout à fait bien.

LA CRÉMIÈRE. − L’enragé, ça a toujours été le vieux Lettner. Il a tout simplement fourré le jeune dans les S.A. Lui, naturellement, il aurait préféré sortir avec une jeune fille.

LE JEUNE GARS. − Qu’est-ce que ça veut dire : l’enragé ?

LA CRÉMIÈRE. − J’ai dit l’enragé ? Eh bien oui, il devenait enragé chaque fois qu’on disait quelque chose contre l’idée, autrefois. Il discourait toujours pour l’idée et contre l’égoïsme individuel.

LE PETIT BOURGEOIS. − Ils ouvrent.

LA SECONDE FEMME. − Il faut bien vivre, en fin de compte.

Une grosse femme est sortie de la boucherie, maintenant à demi éclairée. Elle s’arrête sur le trottoir, regarde dans la rue, et paraît chercher. Puis elle se tourne vers la crémière.

LA BOUCHÈRE. − Bonjour Madame Schlichter. Vous n’avez pas vu notre Richard ? Il y a longtemps qu’il devrait être là avec la viande.

La crémière ne lui répond pas. Tous regardent fixement la bouchère. Elle comprend et rentre précipitamment.

LA CRÉMIÈRE. − Elle fait comme si rien ne s’était passé. On pouvait pourtant s’y attendre, depuis avant-hier. Le vieux s’était mis dans une rage qu’on l’entendait hurler sur toute la place. Ils lui ont inscrit ça à son compte.

LA SECONDE FEMME. − Je n’ai rien su de tout ça, Madame Schlichter.

LA CRÉMIÈRE. − Vraiment ? Il n’a pas voulu mettre en vitrine les jambons en carton qu’ils lui avaient apportés. Pendant une semaine, il n’y avait rien eu dans sa vitrine, que le tarif. Alors, ils sont venus, mais il leur a dit : je n’ai plus rien pour la vitrine. Ils lui ont dit de commander des jambons en carton. Quand ils sont arrivés avec, et il y avait aussi une moitié de veau, imitée à la perfection, il s’est mis à beugler qu’il ne mettrait rien de factice dans sa vitrine, et des tas d’autres choses qu’on ne peut pas répéter. Tout cela contre le gouvernement, et il a jeté les objets en pleine rue. Ils ont dû les ramasser dans la boue.

LA SECONDE FEMME. − Ts, ts, ts, ts.

LE PETIT BOURGEOIS. − Les gens sont d’une imprudence !

LA. SECONDE FEMME. − Comment se fait-il que les gens sortent comme ça de leurs gonds ?

LA CRÉMIÈRE. − Et précisément les plus malins.

A cet instant, une deuxième lampe s’allume dans la boucherie.

LA CRÉMIÈRE. – Regardez !

Fort agitée, elle montre la vitrine à demi-éclairée.

LA SECONDE FEMME. − Il y a quelque chose dans la vitrine !

LA CRÉMIÈRE. − C’est le vieux Lettner ! En manteau ! Mais qu’est-ce qu’il lui arrive ? (Criant brusquement :) Madame Lettner !

LA BOUCHÈRE, sortant du magasin. − Qu’est-ce que c’est ?

La crémière, sans parler, montre la vitrine. La bouchère jette un coup d’œil, pousse un cri, et tombe évanouie. La seconde femme et la crémière accourent.

LA SECONDE FEMME, par-dessus son épaule. − Il s’est pendu dans la vitrine !

LE PETIT BOURGEOIS. − Il a une pancarte sur lui.

LA PREMIÈRE FEMME. − C’est l’ardoise des tarifs. Il y a quelque chose dessus.

LA SECONDE FEMME. − Il y a : J’ai voté pour Hitler !

20
LE SERMON SUR LA MONTAGNE

La peur oblige les chrétiens
A enterrer leurs dix commandements.
Sinon les railleries pleuvent, et les coups.
Impossible pour eux de rester chrétiens.
Les nouvelles idoles bannissent
Leur Dieu de paix, leur Dieu d’origine juive.

Lübeck, 1937. La pièce unique d’une baraque de pêcheur. Le pêcheur est alité, à l’agonie. A son chevet sa femme, son fils en uniforme de S.A. et un prêtre.

LE MOURANT. − Dites, il y a vraiment quelque chose, après ?

LE PRÊTRE. − Vous êtes donc tourmenté par le doute ?

LA FEMME. − Ces derniers temps, il n’arrêtait pas de dire qu’avec tout ce qu’on raconte, tout ce qu’on promet, on ne sait plus ce qu’il faut croire. Ne lui en tenez pas rigueur.

LE PRÊTRE. − Après, il y a la vie éternelle.

LE MOURANT. − Et c’est mieux ?

LE PRÊTRE. − Oui.

LE MOURANT. − Il le faut que ce soit mieux.

LA FEMME. − Il s’est donné tant de mal, vous savez.

LE PRÊTRE. − Croyez-moi, Dieu le sait.

LE MOURANT. − Vous le pensez ? (Après un temps :) Là-haut, on peut peut-être ouvrir sa gueule, non ?

LE PRÊTRE, un peu déconcerté. − Il est écrit : la foi déplace les montagnes. Ayez la foi, et tout vous sera plus facile.

LA FEMME. − N’allez pas croire, Monsieur le Curé, qu’il n’a pas la foi. Il a toujours régulièrement communié. (A son mari, insistante :) Monsieur le Curé croit que tu n’as pas la foi. Mais pourtant, tu as la foi, pas vrai ?

LE MOURANT. − Oui... (Un temps.) Mais, à part ça, il n’y a rien.

LE PRÊTRE. − Que voulez-vous dire ? A part ça, il n’y a rien ?

LE MOURANT. − A part ça, il n’y a rien. Non ? Je veux dire, s’il y avait eu quelque chose, n’importe quoi...

LE PRÊTRE. − Qu’est-ce qu’il aurait dû y avoir ?

LE MOURANT. − N’importe quoi.

LE PRÊTRE. − Mais vous avez eu pourtant votre chère femme, et votre fils.

LA FEMME. - Tu nous as pourtant eus, pas vrai ?

LE MOURANT. − Oui... (Un temps.) Je veux dire, s’il s’était passé quelque chose dans la vie, n’importe quoi...

LE PRÊTRE. − Je ne vous comprends peut-être pas bien. Vous ne voulez tout de même pas dire que vous croyez uniquement parce que votre vie a été pénible et laborieuse !

LE MOURANT, cherchant du regard autour de lui jusqu’à ce qu’il voie son fils. − Et pour eux, est-ce que ça va être meilleur maintenant ?

LE PRÊTRE. − Vous voulez parler de la jeunesse ? Oui, espérons-le.

LE MOURANT. − Si on avait un cotre à moteur...

LA FEMME. − Mais ne te fais donc pas encore du souci !

LE PRÊTRE. − Vous ne devriez pas penser à des choses comme ça en ce moment.

LE MOURANT. − Il le faut bien.

LA FEMME. − On en viendra bien à bout.

LE MOURANT. − Mais il y aura peut-être la guerre ?

LA FEMME. − Ne parle pas de cela en ce moment, (Au prêtre :) Ces derniers temps, il n’arrêtait pas de parler de la guerre avec le fils. Là-dessus, ils n’ont pas du tout les mêmes idées.

Le prêtre jette un coup d’œil au fils.

LE FILS. − Il ne croit pas au renouveau.

LE MOURANT. − Dites, celui qui est là-haut, il veut qu’il y ait la guerre ?

LE PRÊTRE, hésitant. − On dit : bienheureux les pacifiques.

LE MOURANT. − Mais s’il y a la guerre...

LE FILS. − Le Führer ne veut pas la guerre !

Le mourant fait un grand geste de la main, comme pour repousser toute contradiction.

LE MOURANT. − Alors, s’il y a la guerre...

Le fils veut parler.

LA MÈRE. − Maintenant tu dois te taire.

LE MOURANT, au prêtre, montrant son fils. − Dites-lui la phrase sur les pacifiques !

LE PRÊTRE. − Nous sommes tous dans la main de Dieu, ne l’oubliez pas.

LE MOURANT. − Vous lui dites ?

LA FEMME. − Sois raisonnable. Monsieur le Curé ne peut rien faire contre la guerre ! On ne doit pas parler de ces choses-là par les temps qui courent, pas vrai, Monsieur le Curé ?

LE MOURANT. − Vous savez que c’est des escrocs. Je n’arrive pas à trouver un moteur pour mon bateau. Ils vont dans leurs avions, les moteurs. Pour la guerre, pour la boucherie. Et par mauvais temps, je ne peux pas rentrer, à cause de ce moteur que je n’ai pas. Bande d’escrocs ! C’est la guerre qu’ils préparent !

Il retombe, épuisé.

LA FEMME, effrayée, a été chercher une cuvette d’eau et lui éponge la sueur avec un linge. − N’écoutez pas. Il ne sait plus ce qu’il dit.

LE PRÊTRE. − Calmez-vous, Monsieur Claasen.

LE MOURANT. − Vous lui dites la phrase sur les pacifiques ?

LE PRÊTRE, après un temps. − Il peut la lire lui-même. Dans le Sermon sur la Montagne.

LE MOURANT. − Il dit que tout cela vient d’un Juif et n’a pas de valeur.

LA FEMME. − Tu ne vas pas recommencer ! Ce n’est pas ses idées à lui. C’est ce qu’il entend dire à ses camarades !

LE MOURANT. − Oui (Au prêtre :) Ça n’a pas de valeur ?

LA FEMME, avec un coup d’œil anxieux vers son fils. − Jean, ne va pas causer d’ennuis à Monsieur le Curé. Tu ne dois pas lui poser de question.

LE FILS. − Pourquoi ne doit-il pas lui poser de question ?

LE MOURANT. − Ça a de la valeur, oui ou non ?

LE PRÊTRE, après un long silence, très tourmenté. − Il est dit aussi dans les Ecritures : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César.

Le mourant retombe. La femme lui pose le linge mouillé sur le front.

21
LE MOT D’ORDRE

Ils viennent chercher les enfants,
Leur inculquent le mourir-pour-les-riches,
Comme on inculque le deux-fois-deux.
Mourir est à vrai dire plus difficile.
Mais eux, en voyant le poing du maître,
Ont peur de passer pour peureux.

Chemnitz, 1937. Un local de la Jeunesse Hitlérienne. Une bande de garçons qui portent pour la plupart un masque à gaz en bandoulière. Un petit groupe regarde un garçon sans masque, assis seul sur un banc et qui ne cesse de remuer les lèvres, comme s’il récitait une leçon.

PREMIER GARÇON. − Il n’en a toujours pas.

SECOND GARÇON. − Sa vieille ne lui en achète pas.

LE PREMIER. − Pourtant elle doit savoir que ça lui attire des ennuis.

TROISIÈME GARÇON. − Si elle n’a pas les moyens...

LE PREMIER. − Avec ce que le gros l’a déjà dans le nez !

LE SECOND. − Il apprend encore. Le mot d’ordre.

QUATRIÈME GARÇON. − Cinq semaines déjà qu’il l’apprend, et il n’y a que deux strophes.

LE TROISIÈME. − Il le sait pourtant depuis longtemps.

LE SECOND. − Il sèche seulement parce qu’il a peur.

LE QUATRIÈME. − Il y a tout de même de quoi se marrer, non ?

LE PREMIER. − A en crever. (Il appelle :) Pschierer, tu le sais ?

Le cinquième garçon, troublé, lève les yeux, comprend, fait oui de la tête. Puis il se remet à apprendre.

LE SECOND. − Si le gros lui en veut, c’est parce qu’il n’a pas de masque à gaz.

LE TROISIÈME. − Il dit que c’est parce qu’il n’a pas été au cinéma avec lui.

LE QUATRIÈME. − Je l’ai entendu dire aussi. Vous y croyez ?

LE SECOND. − Possible. Moi non plus je n’irais pas au cinéma avec le gros. Mais, avec moi, il ne s’y frotte pas. Mon vieux ferait un beau vacarme.

LE PREMIER. − Attention, le gros !

Les garçons se placent sur deux rangs, dans un garde-à-vous énergique. Entre un chef de groupe corpulent. Salut hitlérien.

LE CHEF DE GROUPE. − Comptez-vous ! (On se compte.) Masques à gaz, en position ! (Les garçons mettent les masques. Certains n’en ont pas. Ils n’en exécutent pas moins les mouvements en même temps que les autres.) D’abord le mot d’ordre. Qui est-ce qui nous le récite ? (Il regarde comme s’il était indécis, puis brusquement :) Pschierer ! Tu le sais si bien. (Le cinquième garçon avance et se place devant les rangs. Il est très pâle.) Alors, le virtuose, tu le sais ?

LE CINQUIÈME GARÇON. − Oui, chef !

LE CHEF DE GROUPE. − Alors, ou y va ! Première strophe !

LE CINQUIÈME :

Apprends à regarder la mort en face !
Tel est le mot d’ordre de notre temps.
On t’enverra sur le champ de bataille,
Mais tu ne sauras plus ce qu’est la peur.

LE CHEF DE GROUPE. − Ne fais pas dans tes culottes ! La suite ! Deuxième strophe !
LE CINQUIÈME :

Feu, alors, et frappe, poignarde, tue !
Il n’y a qu’un seul but...

Il sèche et recommence. Quelques garçons se retiennent avec peine pour ne pas éclater de rire.

LE CHEF DE GROUPE. − Un fois de plus, tu n’as pas appris ?

LE CINQUIÈME. − Oui, chef !

LE CHEF DE GROUPE. − Tu apprends sans doute autre chose à la maison, hein ? (Beuglant :) Continue !

LE CINQUIÈME :

Il n’y a qu’un seul but... notre victoire.
Sois un Allemand... et sans une plainte... sans une plainte...
Sois un Allemand et sans une plainte
Fais ton devoir pour elle ... pour elle, meurs pour elle.

LE CHEF DE GROUPE. − Comme si c’était difficile !

22
ON APPREND A LA CASERNE LE BOMBARDEMENT D’ALMERIA

Voici les soldats. Il les régale.
Et de potage, et de rôtis,
Afin que, se battant pour lui,
Ils n’aillent pas de sitôt
Lui demander pour qui ils font la guerre.

Berlin, février 1937. Un couloir de caserne. Deux jeunes prolétaires, regardant avec crainte autour d’eux, emportent quelque chose d’empaqueté dans du papier.

LE PREMIER. − Ils sont dans tous leurs états aujourd’hui, non ?

LE SECOND. − Parce qu’il peut y avoir la guerre, qu’ils disent. A cause de l’Espagne.

LE PREMIER. − Ils ont des mines de fromage blanc, quelques-uns.

LE SECOND. − Parce qu’on a bombardé Alméria. Hier soir.

LE PREMIER. − Où est-ce que ça se trouve ?

LE SECOND. − Mais en Espagne. Hitler a télégraphié là-bas qu’un navire de guerre allemand devait bombarder Alméria, immédiatement. Comme punition. Parce que là-bas, ils sont Rouges, et que les Rouges, ça doit avoir la pétasse devant le Troisième Reich. Alors il peut y avoir la guerre.

LE PREMIER. − Et alors, c’est eux qui ont la pétasse.

LE SECOND. − Oui pour l’avoir, ils l’ont.

LE PREMIER. − Pourquoi est-ce qu’ils braillent, comme à la fête, alors qu’ils ont la pétasse, et qu’ils sont blancs comme du fromage à l’idée qu’il peut y avoir la guerre ?

LE SECOND, − Ils braillent comme à la fête parce que c’est Hitler qui veut la guerre.

LE PREMIER. − Pourtant ce qu’Hitler veut, ils le veulent aussi, Ils sont tous pour Hitler. Puisque c’est lui qui a mis sur pied la nouvelle Wehrmacht.

LE SECOND. − C’est vrai.

Un temps.

LE PREMIER. − Tu crois qu’on peut sortir ?

LE SECOND. − Attends encore, on risque de tomber sur un animal de lieutenant qui nous prendra tout, et eux se feront foutre dedans.

LE PREMIER. − Ils sont chic de nous laisser venir tous les jours.

LE SECOND. − Ils ne sont pas non plus millionnaires, dans leur famille. Ils sont au courant. Ma vieille ne gagne que dix marks par semaine et on est trois. Pommes de terre, pommes de terre.

LE PREMIER. − Mais ceux d’ici, ils bouffent comme des princes. Aujourd’hui, boulettes de viande.

LE SECOND. − Tu en as eu combien aujourd’hui ?

LE PREMIER. − Une portion, comme d’habitude. Pourquoi ?

LE SECOND. − J’en ai eu deux portions aujourd’hui.

LE PREMIER. − Fais voir. Je n’en ai qu’une.

Le second lui montre.

LE PREMIER. − Tu leur as dit quelque chose ?

LE SECOND. − Non, Bonjour, comme d’habitude.

LE PREMIER. − Je ne comprends pas. Moi aussi, j’ai fait comme d’habitude. J’ai dit : Heil Hitler.

LE SECOND. − C’est comique. J’ai eu deux portions.

LE PREMIER. − Comme ça, tout d’un coup ? Je ne comprends pas.

LE SECOND. − Moi non plus. C’est le moment.

Ils se sauvent à toute vitesse.

23
PLACEMENT DE MAIN-D’ŒUVRE

Voici les responsables de l’embauche.
Pour eux, l’homme pauvre n’est qu’une bête,
Ils l’expédient où ça leur plaît.
Lui, pour tout droit, n’a que celui
De dire merci et payer son tribut
De sueur et de sang aux œuvres de guerre.

Spandau, 1937. En rentrant chez lui, un ouvrier trouve sa voisine.

LA VOISINE. − Bonsoir, Monsieur Fenn. Je voulais emprunter un peu de pain à votre femme. Elle est à côté, elle revient tout de suite.

L’HOMME. − Mais bien sûr, Madame Dietz. Qu’est-ce que vous dites de l’emploi que j’ai obtenu ?

LA VOISINE. − Oui, maintenant tout le monde a du travail. C’est aux nouvelles usines de moteurs que vous êtes, non ? Vous fabriquez surement des bombardiers ?

L’HOMME. − En masse.

LA VOISINE. − Ils en ont besoin en Espagne.

L’HOMME. − Pourquoi justement en Espagne ?

LA VOISINE. − On raconte tellement de choses sur ce qu’ils envoient là-bas. C’est une honte.

L’HOMME. − Tâchez de tenir votre langue.

LA VOISINE. − Vous êtes d’accord avec eux, maintenant ?

L’HOMME. − Je ne suis d’accord avec personne. Je fais mon travail. Où donc est Martha ?

LA VOISINE. − Oui, j’aurais peut-être dû vous prévenir. C’est peut-être quelque chose de grave. Quand je suis entrée le facteur était là, il venait de donner une lettre à votre femme, elle en était toute bouleversée. Je me suis demandé si je ne devais pas aller emprunter mon pain chez les Schiermann.

L’HOMME. − Ca alors ! (Il appelle :) Martha ! (Entre sa femme. Elle est en deuil.) Qu’est-ce qui t’arrive ? Qui est mort ?

LA FEMME. − Franz. Voilà la lettre.

Elle lui dorme une lettre.

LA VOISINE. − Mon Dieu, qu’est-ce qu’il a eu ?

L’HOMME. − Un accident.

LA VOISINE, méfiante. − Mais il était aviateur ?

L’HOMME. − Oui.

LA VOISINE. − Et il a eu un accident ?

L’HOMME. − A Stettin. C’est écrit : au cours d’un exercice de nuit sur le champ de manœuvre.

LA VOISINE. − Il n’a pas eu d’accident ! Ce n’est pas à moi que vous allez raconter ça.

L’HOMME. − Je vous dis ce qui est écrit. La lettre vient de l’état-major de la base.

LA VOISINE. − Et lui, il vous a écrit ces derniers temps ? de Stettin ?

L’HOMME. − Calme-toi, Martha. Ça ne sert à rien.

LA FEMME, sanglotant. − Oui, je sais.

LA VOISINE. − C’était un homme si bien, votre frère. Je vous fais un peu de café ?

L’HOMME. − Oui, est-ce que vous pourriez nous en faire, Madame Dietz ?

LA VOISINE, cherchant un pot. − Des choses comme ça, c’est toujours un rude coup.

LA FEMME. − Herbert, tu peux te laver. Madame Dietz n’y verra pas d’inconvénient.

L’HOMME. − Ça peut attendre.

LA VOISINE. − Et il vous écrivait toujours de Stettin ?

L’HOMME. − Les lettres venaient toujours de Stettin.

LA VOISINE, avec un clin d’œil. − C’est ça. Mais lui, il était dans le sud.

L’HOMME. − Qu’est-ce que ça veut dire : dans le sud ?

LA VOISINE. − Loin dans le sud. La belle Espagne.

L’HOMME, tandis que la femme éclate de nouveau en sanglots. − Fais un petit effort, Martha ! Vous ne devriez pas dire des choses pareilles, Madame Dietz.

LA VOISINE. − Je voudrais savoir ce qu’ils vous diraient, à Stettin, si vous arrivez pour emporter le corps de votre beau-frère ?

L’HOMME. − Je n’irai pas à Stettin.

LA VOISINE. − Ils s’arrangent pour tout cacher, pour que tout ait l’air propre. Ils s’en font une gloire de ne rien laisser filtrer. Il y en avait un à la mairie qui s’en vantait, de leur adresse à camoufler la guerre. Quand un bombardier est abattu, et que ceux qui sont dedans sautent en parachute, ceux des autres bombardiers, leurs propres amis, les mitraillent en plein ciel, afin que les Rouges ne puissent pas leur faire dire d’où ils viennent.

LA FEMME, qui se trouve mal. − Donne-moi de l’eau, Herbert, veux-tu, je me sens très mal.

LA VOISINE. − Je ne voudrais pas aggraver votre état, mais tout de même, à quel point ils camouflent tout ! Ils savent parfaitement que c’est un crime et que leur guerre a tout à craindre du plein jour. C’est la même chose ici. Un accident au cours d’un exercice ! Qu’est-ce que c’est donc que ces exercices ? Des exercices de guerre !

L’HOMME. − Parlez un peu moins fort, au moins. (A sa femme :) Tu te sens mieux ?
LA VOISINE. − Vous êtes encore de ceux qui n’ouvriront jamais la bouche, quitte à en mourir ! Vous avez lu la lettre, vous connaissez la note !

L’HOMME. − Maintenant, vous allez vous taire !

LA FEMME. − Herbert !

LA VOISINE. − Oui, c’est ça : maintenant vous allez vous taire ! Parce que vous avez obtenu un emploi ! Mais votre beau-frère aussi en avait obtenu un ! Il vient d’être accidenté avec un engin comme ceux que vous fabriquez à l’usine.

L’HOMME. − C’est un peu fort, Madame Dietz. Je travaille aux mêmes engins. A quoi travaillent les autres ? A quoi travaille-t-il, votre mari ? Aux lampes à incandescence ? Mais ça, bien sûr, ce n’est pas pour la guerre ? Du simple éclairage ! Mais où va-t-il, cet éclairage ? Où va-t-on l’installer ? Peut-être sur un tank ? On sur un cuirassé ? Ou encore sur un engin ? Il fabrique seulement des lampes. Mais, Bon Dieu, il n’y a plus rien qui ne soit pour la guerre ! Où trouver du travail, si je me dis : pas pour la guerre ! Faut-il que je crève de faim ?

LA VOISINE, baissant de ton. − Je ne vous ai pas dit qu’il fallait que vous creviez de faim. Naturellement, vous deviez accepter votre travail. Je parlais seulement de ces criminels. Un beau placement de main-d’œuvre !

L’HOMME, grave. − Tu ne peux pas non plus te promener dans cette tenue, Martha, en noir. Ils n’aiment pas ça.

LA VOISINE. − Ce qu’ils n’aiment pas, c’est les questions que ça fait poser.

LA FEMME, calmement. − Tu veux dire que je devrais me changer ?

L’HOMME. − Oui, sinon je me retrouve demain sans travail.

LA FEMME. − Je ne me changerai pas.

L’HOMME. − Qu’est-ce que ça veut dire ?
LA FEMME. − Je ne me changerai pas. Mon frère est mort. Je porte le deuil.

L’HOMME. − Si Rosa ne l’avait pas achetée quand ma mère est morte, tu ne l’aurais pas et tu ne pourrais pas porter le deuil.

LA FEMME, criant. − On ne m’empêchera pas de porter le deuil ! Eux l’ont abattu, moi je peux au moins avoir le droit de hurler. Jamais on n’a vu ça ! Jamais au monde il n’y a eu de chose aussi inhumaine ! Ce sont de monstrueux criminels !

LA VOISINE, tandis que l’homme est muet d’épouvante. − Mais, Madame Fenn !...

L’HOMME, d’une voix rauque. − Continue comme ça, et il nous arrivera pire encore que de perdre ma place.

LA FEMME. − Ils n’ont qu’à venir m’arrêter ! Ils ont aussi des camps de concentration pour les femmes. Ils n’ont qu’à m’y mettre, puisque j’ose avoir du chagrin quand ils tuent mon frère. Qu’est-ce qu’il avait à faire en Espagne ?

L’HOMME. − Tu vas te taire avec l’Espagne !

LA VOISINE. − Vous allez vous attirer des ennuis, Madame Fenn !

LA FEMME. − Sous prétexte que tu perdras ta place, nous devons nous taire ? Sous prétexte que nous crèverons si nous ne fabriquons pas leurs bombardiers ? Mais, de toute façon, est-ce que nous ne crèverons pas quand même ? Tout comme Frantz ? A lui aussi, ils lui ont trouvé une place. A un mètre sous terre. Cette place-là, il aurait pu l’avoir aussi bien ici !

L’HOMME, essayant de lui fermer la bouche. − Tais-toi ! C’est inutile !

LA FEMME. − Qu’est-ce qui est utile ? Faites-le, ce qui est utile !

24
RÉFÉRENDUM

Et le jour où nous les vîmes se mettre en marche
Nous avons crié de toutes nos forces :
Aucun de vous ne dira-t-il : non ?
Vous ne pouvez pas continuer à vous taire !
Cette guerre à laquelle Ils vous mènent, cette guerre
N’est pas la vôtre, ne peut pas être la vôtre !

Berlin, 13 mars 1938. Dans un logement de prolétaires, deux ouvriers et une femme. Une hampe de drapeau bloque la porte. A la radio, on entend une énorme rumeur d’allégresse, sonneries de cloches, vrombissements d’avions. Une voix dit : « Et maintenant le Führer fait son entrée dans la ville de Vienne. »

LA FEMME. − C’est comme une mer.

LE VIEIL OUVRIER. − Oui, il va de victoire en victoire.

LE JEUNE OUVRIER. − Et nous sommes les vaincus.

LA FEMME. − C’est comme ça.

LE JEUNE OUVRIER. − Ecoute-les brailler ! Comme s’ils recevaient un cadeau.

LE VIEIL OUVRIER. − Ils en reçoivent un. Une armée d’envahisseurs.

LE JEUNE OUVRIER. − Et ensuite, « référendum ». Un seul peuple, un seul Etat, un seul chef ! C’est ce que tu veux, citoyen allemand ? Et nous qui ne pouvons même pas sortir un petit tract pour ce référendum. Ici, à Neukölln, ville ouvrière.

LA FEMME. − Comment cela, nous ne pouvons pas ?

LE JEUNE OUVRIER. − Trop dangereux.

LE VIEIL OUVRIER. − Maintenant que Karl nous a quittés, lui aussi. Comment avoir les adresses ?

LE JEUNE OUVRIER. − Pour rédiger le texte, il nous manque aussi quelqu’un.
LA FEMME, désignant la radio. − Pour son agression, il disposait de cent mille hommes. A nous il en manque un. Bien. Du moment qu’il est le seul à avoir ce dont il a besoin, il n’y a pas de doute que c’est lui qui vaincra.

LE JEUNE OUVRIER, en colère. − Alors, dans ce cas, on n’a même pas besoin de Karl.

LA FEMME. − S’il y a ici une pareille atmosphère, autant nous séparer.

LE VIEIL OUVRIER. − Camarades, ça ne nous avance à rien de nous faire des illusions. Sortir un tract devient de plus en plus difficile, c’est un fait. Ces hurlements de triomphe (il désigne la radio), nous ne pouvons pas faire comme si nous ne les entendions pas. (A la femme :) Avoue-le, n’importe qui, en entendant ça, aurait l’impression qu’ils sont de plus en plus forts. Vraiment, est-ce qu’on ne dirait pas la voix d’un peuple ?

LA FEMME. − La voix de vingt mille ivrognes, à qui on a payé la bière.

LE JEUNE OUVRIER. − C’est ce que nous disons, nous, mais nous sommes peut-être les seuls ?

LA FEMME. − Oui. Seuls, mais avec d’autres gens comme nous.

La femme lisse un petit billet tout froissé.

LE VIEIL OUVRIER. − Qu’est-ce que c’est ?

LA FEMME. − C’est la copie d’une lettre. Avec ce bruit, je peux la lire tout haut. (Elle lit :) « Mon cher fils ! Demain, je ne serai plus. L’exécution est le plus souvent à six heures du matin. Mais j’écris encore, car je veux que tu saches que mes opinions n’ont pas changé. Je n’ai même introduit aucun recours en grâce, n’ayant commis aucun crime. J’ai simplement servi ma classe. Bien que mon effort paraisse avoir été vain, la vérité est pourtant toute différente. Chacun à son poste, tel doit être le mot d’ordre ! Notre tâche est très dure, mais c’est la plus haute qui soit : délivrer l’humanité de ses oppresseurs. La vie n’aura pas d’autre valeur, tant que cette tâche ne sera pas remplie. Si nous ne gardons pas cela toujours présent à l’esprit, l’humanité entière sombrera dans la barbarie. Tu es encore très jeune, mais cela ne fait rien, pourvu que tu n’oublies jamais à quelle classe tu appartiens. Reste-lui attaché et ton père n’aura pas subi en vain son difficile destin. Prends soin aussi de ta mère et de tes frères et sœurs, tu es l’aîné. Sois consciencieux. Bonjour à vous tous. Ton père qui t’aime. »

LE VIEIL OUVRIER. − Nous ne sommes pas si seuls que ça.

LE JEUNE OUVRIER. − Alors, qu’est-ce qu’on va mettre dans ce tract pour le référendum ?

LA FEMME, réfléchissant. − Le mieux est de mettre un seul mot : Non !