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Bertolt Brecht : Grand’Peur et misère du IIIe Reich - 2e partie

(Furcht und Elend des Dritten Reiches, 1935-1938)

7
MALADIE PROFESSIONNELLE

Voici Messieurs les médecins, serviteurs
Complaisants de l’Etat, payés à la pièce.
Ils prennent ce que leur envoient les bourreaux,
Le rafistolent et le réexpédient.

Berlin, 1934. Une salle à l’hôpital de la Charité. On apporte un nouveau malade. Des sœurs sont en train d’écrire son nom sur l’ardoise à la tête du lit, Deux malades voisins se parlent.

PREMIER MALADE. − Qu’est-ce que c’est que celui-là ?

SECOND MALADE. − Je l’ai vu à la salle de pansement. J’étais assis près de sa civière. Il avait encore sa connaissance, mais il n’a rien répondu quand je lui ai demandé ce qu’il avait. Tout son corps n’est qu’une plaie.

PREMIER MALADE. − Alors tu n’avais pas besoin de le questionner.

SECOND MALADE. − Je ne m’en suis aperçu qu’après, quand on lui a fait ses pansements.

UNE DES SOEURS. − Silence. Le Professeur !

Suivi d’assistants et de sœurs, le chirurgien entre dans la salle. Il s’arrête devant un lit et fait son cours.

LE CHIRURGIEN. − Messieurs, vous avez là un cas de toute beauté, qui vous prouve que la médecine, si elle ne questionne pas, si elle n’enquête pas continuellement sur les causes profondes de la maladie, tombe dans la pure charlatanerie. Le patient présente tous les symptômes de la névralgie et, longtemps, on l’a soigné pour cette névralgie. En réalité, il souffre de la maladie de Raynaud, qu’il a contractée dans l’exercice de sa profession d’ouvrier en appareils à air comprimé. Par conséquent, Messieurs, une maladie professionnelle. Ce n’est que maintenant que nous pouvons le soigner correctement. Vous voyez par cet exemple combien il est erroné de ne considérer le malade que comme un objet d’examen clinique, au lieu de questionner : d’où vient le malade ; où a-t-il contracté sa maladie ; et où retournent-t-il une fois guéri. Quelles sont les trois choses que tout bon médecin doit savoir ? Premièrement ? ...

PREMIER ASSISTANT. − Questionner.

LE CHIRURGIEN. − Deuxièmement ?

SECOND ASSISTANT. − Questionner.

LE CHIRURGIEN. − Troisièmement ?

TROISIÈME ASSISTANT. − Questionner, Monsieur le Professeur !

LE CHIRURGIEN. − Parfait ! Questionner ! Et avant tout, sur... ?

TROISIÈME ASSISTANT. − Les conditions sociales, Monsieur le Professeur !

LE CHIRURGIEN. − Sans avoir peur surtout de se pencher sur la vie privée du malade, qui est souvent, hélas, lamentable. Qu’un être humain soit obligé d’exercer un métier qui, tôt ou tard, le conduit à la ruine physique, qu’il en vienne, pour ainsi dire, à se tuer pour ne pas mourir de faim, ce sont des choses qu’on n’aime pas entendre, et c’est bien pourquoi on n’aime pas questionner.

Il va avec sa suite vers le lit du nouveau malade.

LE CHIRURGIEN. − Qu’est-ce qu’il a, cet homme ?

La sœur supérieure lui parle à l’oreille.

LE CHIRURGIEN. − Ah ! bon ! (Il l’examine à la hâte, et avec une contrariété visible. Il dicte :) Contusions sur le dos et sur les cuisses. Plaies ouvertes à l’abdomen. Autre constatation ?

LA SUPÉRIEURE, lisant. − Du sang dans les urines.

LE CHIRURGIEN. − Diagnostic d’entrée ?

LA SUPÉRIEURE. − Déchirure du rein gauche.

LE CHIRURGIEN. − A passer d’abord à la radio.

Il veut se détourner.

TROISIÈME ASSISTANT, qui rédige la fiche du malade. − Origine de la maladie, Monsieur le Professeur ?

LE CHIRURGIEN. − Qu’est-ce qui est indiqué ?

LA SUPÉRIEURE. − Comme origine de la maladie, il est indiqué : chute dans les escaliers.

LE CHIRURGIEN, dictant. − Chute dans les escaliers. Pourquoi ses mains sont-elles liées ?

LA SUPÉRIEURE. − Le malade a déjà deux fois arraché son pansement, Monsieur le Professeur.

LE CHIRURGIEN. − Pourquoi ?

PREMIER MALADE, à mi-voix. − D’où vient le malade, et où retournera-t-il ?

Toutes les têtes se tournent vers lui.

LE CHIRURGIEN, toussotant. − Si le malade est agité, donnez de la morphine. (il va au lit suivant.) Alors, ça va mieux ? Nous commençons à reprendre des forces ?

Il examine la gorge du malade.

UN DES ASSISTANTS, à l’autre. − Ouvrier. Vient du camp de concentration d’Oranienburg.

L’AUTRE ASSISTANT, ricanant − Par conséquent, encore une maladie professionnelle.

8
PHYSICIENS

Voici Messieurs les savants, avec le regard de la peur,
Et la fausse barbe blonde qui donne l’air teuton.
On leur demande une physique non pas exacte,
Mais de type aryen, garantie allemande.

Göttingen, 1935. Institut de physique. Deux savants, X et Y. Y vient d’entrer, il a visiblement tout du conspirateur.

Y. − Je l’ai !

X. − Quoi ?

Y. − La réponse aux questions que j’avais adressées à Paris, à Mikowsky.

X. − Sur les ondes de gravitation ?

Y. − Oui.

X. − Alors ?

Y. − Exactement ce qu’il fallait. Et sais-tu qui nous a répondu ?

X. − Qui ?

Y écrit un nom sur un bout de papier et le tend à X. Quand X l’a lu, Y le reprend, le déchire en petits morceaux et les jette dans le poêle.

Y. − Mikowsky lui a fait suivre notre questionnaire. Voici la réponse.

X, tendant avidement la main. − Donne ! (Il s’arrête brusquement.) Mais si nous sommes pris à entretenir une telle correspondance avec lui...

Y. − Nous n’en avons absolument pas le droit.

X. − Mais nous n’avancerons pas sans cela. Donne donc.

Y. − Tu ne pourras pas lire : j’ai transcrit en code personnel, c’est plus sûr, Je vais lire, moi.

X. − Fais attention !

Y. − Boule-de-billard est dans le labo ?

Il fait un geste vers la droite.

X, faisant un geste vers la gauche. − Non, mais Reinhardt. Viens t’asseoir par ici.

Y, lisant. − Il s’agit de deux vecteurs contravariants indépendants, Ψ et v, et d’un vecteur contrariant t, avec lesquels on forme les composantes d’un tenseur du second degré dont la structure a pour formule

X, qui a écrit, lui fait tout à coup signe de se taire. − Un instant !

Il se lève et va sur la pointe des pieds jusqu’au mur de gauche. Apparemment, il n’entend rien de suspect et revient. Y reprend sa lecture interrompue de temps à autre de la même manière. Ils inspectent le téléphone, ouvrent rapidement la porte, etc.

Y. − Pour la matière au repos, non cohérente, n’agissant pas par tensions réciproques, la formule T = µ correspond à la seule composante de densité d’énergie tensorielle qui soit différente de zéro. Par conséquent, est engendré un champ de gravitation statique, dont l’équation est, après introduction du facteur constant de proportionnalité 8 π k, f = 4 π k μ, Avec un choix convenable de coordonnées spatiales, la définition de c (exposant 2) dt (exposant 2) est très réduite...

On entend une porte battre quelque part : ils vont pour cacher leurs notes. Cela paraît vite inutile. Dès lors, ils se plongent tous les deux dans leur sujet et semblent oublier le caractère dangereux de ce qu’ils font.

Y, continuant à lire. − D’autre part les masses en question, par rapport à la masse au repos, engendrant un champ, sont très petites, et par conséquent le mouvement des corps introduits dans le champ de gravitation est donné par une courbe géodésique d’univers à l’intérieur du champ de gravitation statique. Elle satisfait comme telle au principe de variation δ∫ ds = o pour lequel les extrémités du fragment de la courbe d’univers restent fixes.

X. - Mais que dit Einstein de...

Devant l’effroi d’Y, X se rend compte de son lapsus et reste interdit de peur. Y lui arrache les notes des mains et fourre tous les papiers dans sa poche.

Y, très fort, vers le mur gauche. − Oui, pure subtilité juive ! Quel rapport avec la Physique ?

Soulagés, ils reprennent leurs notes et continuent à travailler en silence, avec la plus grande prudence.

9
LA FEMME JUIVE

On leur a pris leur femme et voici maintenant
Qu’on les accouple aryen avec aryenne.
Rien ne sert de gémir et de maudire.
Ils dégénérèrent : on les régénère.

Francfort, 1935. C’est le soir. Une femme fait ses malles. Elle trie ce qu’elle va emporter. Parfois, elle reprend dans la malle quelque chose qu’elle remet en place dans la chambre, pour pouvoir emporter autre chose. Elle hésite longuement à emporter une grande photographie de son mari sur la commode. Puis elle la laisse. Fatiguée, elle s’assied un instant sur la malle, la tête dans les mains. Elle se lève et téléphone.

LA FEMME. − C’est moi, Judith Keith. C’est vous docteur ?... Bonsoir.

Je vous appelais pour vous dire de chercher un quatrième au bridge ; je pars en voyage... Non, pas pour très longtemps, mais tout de même pour quelques semaines ... Je vais à Amsterdam ... Oui, le printemps doit être beau là-bas ... J’ai des amis... Non, au pluriel, même si vous ne le croyez pas ... Comment allez-vous faire pour jouer au bridge ? ... Mais cela fait deux semaines de suite que nous ne jouons pas ... Oui, bien sûr, d’ailleurs Fritz aussi était grippé. Il est vraiment impossible de bridger par ces grands froids, c’est ce que je disais aussi !... Mais non, docteur, je ne crois rien... La dernière fois Thécla avait la visite de sa mère... Je sais... Pourquoi aurais-je supposé une chose pareille ?... Non, ce n’est pas si brusque ; je le remettais depuis longtemps, mais maintenant il faut Oui, cette sortie au cinéma, il faut l’abandonner ; bonjour à Thécla Vous pourriez peut-être lui téléphoner un dimanche... Bon. Au revoir !... Oui, bien sûr, avec plaisir ! Au revoir !

Elle raccroche et compose un autre numéro.

Ici Judith Keith. Je voudrais parler à Madame Schoek... Lotte ?... C’est pour te dire au revoir, je pars en voyage tout à l’heure... Non, pour rien, pour voir des visages nouveaux ... Oui, voilà ce que je voulais te dire : Fritz a le Professeur à dîner mardi prochain, peut-être pourriez-vous venir, je te l’ai dit, je pars cette nuit... Oui, mardi... Non, je voulais te dire que je pars cette nuit, c’est tout, ça n’a aucun rapport avec le dîner, j’ai simplement pensé que vous pourriez venir... Eh bien, disons alors : bien que je ne sois pas là, ça va ?... Mais je le sais que vous n’êtes pas comme ça, et puis tout de même, à notre époque, tout le monde doit faire attention, alors vous viendrez ?... Si Max pourra ? Mais oui il pourra, dis-lui que le Professeur sera là... Maintenant je te quitte. Au revoir !

Elle raccroche et compose un autre numéro.

C’est toi, Gertrude ? C’est Judith. Excuse-moi de te déranger... Merci. Je voulais te demander si tu pouvais t’occuper de Fritz, je pars en voyage pour quelques mois... J’ai pensé à toi, comme tu es sa sœur... Pourquoi ne voudrais-tu pas ? Mais personne ne verra les choses sous cet angle-là, surtout pas Fritz Bien sûr, il sait que toutes les deux nous sommes... brouillées, mais Alors il te téléphonera si tu veux... Oui, je lui dirai... Tout est en ordre, à peu près, l’appartement est quand même un peu grand... Pour son bureau, tu n’as qu’à laisser faire Ida, elle sait... Je la trouve très intelligente, et Fritz est habitué à elle... Encore une chose, mais je t’en prie, n’y vois rien de mal : il n’aime pas parler avant les repas, voudrais-tu t’en souvenir ? Moi, j’en ai toujours tenu compte... Je ne tiens pas à discuter de cela maintenant, mon train part bientôt, et je n’ai pas fini mes baguages... Jette un coup d’œil sur sa garde-robe, et rappelle-lui qu’il doit aller chez le tailleur, il avait commandé un pardessus ; et veille à ce que sa chambre soit toujours bien chauffée, il dort la fenêtre ouverte et les nuits sont encore très froides... Non, je ne crois plus qu’il s’endurcisse, mais maintenant je dois te quitter... Merci beaucoup Gertrude, et nous pourrons toujours nous écrire... Au revoir.

Elle raccroche et compose un autre numéro.

Anna ? C’est Judith. Tu sais, je pars aujourd’hui... Non, il le faut, ça devient trop difficile... Trop difficile !... Oui, non, ce n’est pas Fritz qui veut, il ne sait encore rien, j’ai simplement fait mes bagages... Je ne crois pas... Je ne crois pas qu’il en dise grand-chose... Simplement, c’est devenu trop difficile pour lui, c’est évident... Nous n’en avons pas parlé... Nous n’en parlons jamais, absolument jamais !... Non, il n’a pas changé, au contraire ... Je voudrais que vous vous occupiez un peu de lui, les premiers temps ... Oui, le dimanche en particulier, et conseillez-lui de déménager... L’appartement est trop grand pour lui... Je serais bien passé te dire au revoir, mais tu sais, le concierge !... Au revoir, non, ne viens pas à la gare, en aucun cas !... Au revoir, j’écrirai... Certainement.

Elle raccroche, et ne compose plus d’autre numéro. Elle a fumé. Elle brûle le carnet où elle a cherché ses numéros de téléphone. Elle se promène de long en large. Puis elle commence à parler, elle répète le petit discours qu’elle compte tenir à son mari. On doit voir sur quelle chaise il est supposé s’être assis.

Oui, je pars, Fritz. Je suis peut-être restée trop longtemps déjà. Tu dois m’en excuser, mais...

Elle s’arrête, réfléchit, et recommence autrement.

Fritz, il ne faut plus me retenir, tu ne peux pas... Il est évident que je te fais du tort, je sais, tu n’es pas poltron, tu ne crains pas la police, mais il y a pire. Ils ne te mettront pas dans un camp, mais demain, ou après, ils t’empêcheront d’aller à la clinique. Tu ne diras rien, mais tu tomberas malade. Je ne veux pas te voir ici, dans un fauteuil, passant ton temps à feuilleter des revues. C’est pur égoïsme de ma part, si je m’en vais, rien d’autre. Ne dis rien...

Elle s’arrête de nouveau, et recommence tout.

Ne dis pas que tu n’es pas changé, tu l’es ! La semaine dernière, tu as trouvé, en toute objectivité, que le pourcentage de savants juifs n’était pas tellement élevé. Ça commence toujours par l’objectivité. Et pourquoi, maintenant, ne cesses-tu pas de me répéter que je n’ai jamais fait preuve d’un tel nationalisme juif ? Evidemment, je deviens nationaliste, c’est un mal contagieux. Oh, Fritz, qu’est-ce qui nous est arrivé !

Elle s’arrête de nouveau, et recommence tout.

Je ne te l’ai pas dit que je voulais partir, que je voulais partir depuis longtemps, parce que je ne peux pas te parler quand je te regarde, Fritz. Cela me semble alors tellement inutile, de parler. Tout est déjà réglé. Mais qu’est-ce qui leur a pris ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce que je leur fais ? Je ne me suis pourtant jamais occupée de politique ? Est-ce que j’ai été pour Thaelmann ? Ne suis-je pas l’une de ces femmes de la bourgeoisie qui ont un train de maison, etc ?... Et tout d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre ainsi ? Ces derniers temps, j’ai souvent pensé à ce que tu me disais, il y a des années, qu’il y avait des individus précieux et des individus moins précieux, et que les uns, en cas de diabète, avaient droit à l’insuline et les autres pas. Et j’approuvais, imbécile que j’étais ! Ils ont fait aujourd’hui une nouvelle classification de ce genre, et maintenant je suis de ceux qui valent moins que rien. Je l’ai bien mérité.

Elle s’arrête à nouveau, et recommence tout.

Oui, je fais mes bagages. Ne fais pas comme si tu ne t’étais aperçu de rien ces derniers jours. Fritz, j’admets tout, sauf une chose, que nous ne nous regardions pas en face pendant la dernière heure qui nous reste. Ils n’ont pas le droit d’obtenir cela de nous, ces menteurs qui contraignent tout le monde au mensonge. Une fois, il y a dix ans, quelqu’un avait fait la réflexion que je n’avais pas le type juif, tu avais dit aussitôt : si, elle l’a. Et cela me plaisait ; c’était clair. Aujourd’hui, pourquoi tergiverser ? Je fais mes bagages parce que, sinon, ils ne te laisseront plus médecin-chef. Et parce que déjà, dans ta clinique, ils ne te saluent plus, parce que déjà, la nuit, tu n’arrives plus à dormir. Je ne veux pas que tu me dises que je ne dois pas partir. Et je fais vite, pour ne pas t’entendre me dire que je dois partir. C’est une question de temps. Le caractère, c’est une question de temps. Ça tient plus ou moins longtemps, comme les gants. Il y en a de bons, qui tiennent longtemps. Mais ils ne tiennent pas éternellement. D’ailleurs, je ne suis pas en colère. Si, je le suis. Pourquoi dirais-je toujours amen ? Qu’est-ce qu’il y a de mal dans la forme de mon nez et dans la couleur de mes cheveux ? Je dois quitter cette ville, où je suis née, pour qu’ils n’aient pas à me donner ma ration de beurre. Quels hommes êtes-vous donc, oui, toi aussi ? Vous inventez la théorie des quanta et vous vous laissez commander par des brutes qui vous donnent le monde à conquérir, mais qui vous retirent le droit de choisir votre femme. Respiration artificielle et gaz asphyxiants ! Vous êtes des monstres ou des larbins de monstres. Oui, je ne suis pas raisonnable, mais dans un monde pareil à quoi sert la raison ? Tu es assis là, et tu vois ta femme faire ses bagages, et tu ne dis rien. Les murs ont des oreilles, n’est-ce pas ? Mais vous ne dites rien, vous ! Les uns écoutent, et les autres se taisent. Moi aussi, je devrais me taire. Si je t’aimais, je me tairais. Je t’aime vraiment. Donne-moi ce linge là-bas. C’est de la lingerie de luxe. J’en aurai besoin. J’ai trente-six ans, ce n’est pas trop vieux, mais je ne peux plus me permettre beaucoup d’expériences. Dans le prochain pays où j’irai, cela ne devra plus se passer ainsi. Le prochain homme que j’aurai devra avoir le droit de me garder. Et ne dis pas que tu m’enverras de l’argent, tu sais bien que c’est impossible. Et ne fais pas non plus comme si c’était seulement pour trois semaines. Les choses, ici, dureront plus de trois semaines. Tu le sais et je le sais aussi. Alors, ne dis pas : en somme, c’est l’affaire de quelques semaines, en me donnant le manteau de fourrure dont je n’aurai besoin que l’autre hiver. Et ne disons pas que c’est un malheur. Disons que c’est une honte. Oh, Fritz !

Elle s’arrête. On entend une porte. Elle s’arrange en hâte. Entre son mari.

LE MARI. − Qu’est-ce que tu fais ? Tu ranges ?

LA FEMME. − Non.

LE MARI. − Pourquoi ces bagages ?

LA FEMME. − Je veux m’en aller.

LE MARI. − Qu’est-ce que cela veut dire ?

LA FEMME. − Nous l’avons déjà envisagé, que je partirais pour quelque temps. Ce n’est pas très agréable ici.

LE MARI. − Mais c’est absurde.

LA FEMME. − Alors, je reste ?

LE MARI. − Où veux-tu aller ?

LA FEMME. − A Amsterdam. Simplement pour partir d’ici.

LE MARI. − Mais tu ne connais personne là-bas.

LA FEMME. − Non.

LE MARI. − Pourquoi veux-tu partir d’ici ? Si c’est à cause de moi, tu n’as aucune raison.

LA FEMME. − Non.

LE MARI. − Tu sais bien que je n’ai pas changé, tu le sais, Judith ?

LA FEMME. − Oui.

Il la prend dans ses bras. Ils restent silencieux, debout au milieu des bagages.

LE MARI. − Et tu n’as pas d’autre raison ?

LA FEMME. − Tu le sais bien.

LE MARI. − Ce n’est peut-être pas si bête. Tu as besoin de respirer un peu. Ici on étouffe. J’irai te chercher. Dès que j’aurai passé la frontière, je me sentirai déjà mieux.

LA FEMME. − Oui, c’est ce que tu devrais faire.

LE MARI. − Ça ne durera plus longtemps ici. D’une façon ou d’une autre, ça va changer. C’est comme une inflammation, ça élance... Mais quel malheur.

LA FEMME. − Sûrement. Tu as vu Schoek ?

LE MARI. − Oui, c’est-à-dire, sur l’escalier. Je crois qu’il déplore déjà qu’on nous ait humiliés. Il était très confus. A la longue, ils ne pourront pas nous mépriser à ce point, nous, le bétail intellectuel. Ce n’est pas avec des carcasses sans colonne vertébrale qu’ils peuvent faire la guerre. Les gens ne s’esquivent pas si facilement, quand on les regarde en face. A quelle heure est ton train ?

LA FEMME. − Neuf heures quinze.

LE MARI. − Et où devrai-je t’envoyer l’argent ?

LA FEMME. − Peut-être poste restante, à Amsterdam.

LE MARI. − Je me ferai délivrer une autorisation exceptionnelle. Que diable, je ne peux pourtant pas envoyer ma femme vivre à l’étranger avec dix marks par mois ! Saloperie que tout cela ! Je me sens affreusement déprimé.

LA FEMME. − Si tu viens me chercher, cela te fera du bien.

LE MARI. − Lire une fois un journal où il y ait quelque chose...

LA FEMME. − J’ai téléphoné à Gertrude. Elle viendra te voir.

LE MARI. − Tout à fait superflu. Pour quelques semaines.

LA FEMME, qui a recommencé à faire ses bagages. − Passe-moi maintenant le manteau de fourrure, veux-tu ?

LE MARI, le lui donne. − En somme, c’est l’affaire de quelques semaines.

10
LE MOUCHARD

Voici Messieurs les Professeurs. Les prenant par l’oreille,
L’avorton leur enseigne à bomber le torse.
Tout écolier est un mouchard. Connaitre
Les choses de la terre et du ciel, pas question. Mais par contre
Qui pourrait me dire quelque chose sur quelqu’un ?

Voici donc les chers enfants qui vont chercher
Les bourreaux, les conduisent à la maison,
Montrent leur père, et l’appellent traître :
Il est emmené pieds et poings liés.

Cologne, 1935. Un dimanche après-midi pluvieux. Le père, la mère et le garçon sortent de table. Entre la bonne.

LA BONNE. − Monsieur et Madame Klimbtsch demandent si Monsieur et Madame sont à la maison ?

LE PÈRE, grognant. − Non. La bonne sort.

LA MÈRE. − Tu aurais dû aller toi-même au téléphone. Ils savent bien que nous ne pouvons pas encore être sortis.

LE PÈRE. − Pourquoi ne pouvons-nous pas être sortis ?

LA MÈRE. − Parce qu’il pleut.

LE PÈRE. − Ce n’est pas une raison.

LA MÈRE. − Où serions-nous allés ? C’est ce qu’ils vont tout de suite se demander.

LE PÈRE. − Il y a une foule d’endroits.

LA MÈRE. − Alors pourquoi ne sortons-nous pas ?

LE PÈRE. − Où irions-nous ?

LA MÈRE. − Enfin, s’il ne pleuvait pas...

LE PÈRE. − Et où irait-on s’il ne pleuvait pas ?

LA MÈRE. − Autrefois on pouvait au moins aller chez l’un ou chez l’autre. (Un temps.) C’est une erreur de ne pas être allé au téléphone. Maintenant ils savent que nous ne voulons pas d’eux à la maison.

LE PÈRE. − Et quand ils le sauraient !

LA MÈRE. − Rompre avec eux au moment où tout le monde en fait autant, ce n’est pas très élégant.

LE PÈRE. − Nous n’avons pas rompu avec eux.

LA MÈRE. − Alors pourquoi ne viendraient-ils pas ?

LE PÈRE. − Parce que ce Klimbtsch m’ennuie à mourir.

LA MÈRE. − Autrefois il ne t’ennuyait pas.

LE PÈRE. − Autrefois ! Ne m’énerve pas avec ton éternel « autrefois » !

LA MÈRE. − En tout cas, rompre avec lui parce qu’il est l’objet d’une enquête de l’inspection scolaire, autrefois tu ne l’aurais pas fait.

LE PÈRE. − Alors tu veux dire que je suis lâche ? (Un temps.) Rappelle-les, dis-leur que nous rentrons à l’instant, à cause de la pluie.

LA MÈRE, reste assise. − Est-ce que nous demandons aux Lemke de venir ?

LE PÈRE. – Pour qu’ils nous prouvent une fois de plus que manquons d’enthousiasme pour la défense passive...

LA MÈRE, au garçon. – Henri ! Ne touche pas à la radio !

Le garçon se rabat sur les journaux.

LE PÈRE. – Qu’il pleuve aujourd’hui, c’est une catastrophe. Mais justement dans un pays où quand il pleut c’est une catastrophe, la vie n’est pas possible.

LA MÈRE. – Est-ce que tu crois que c’est raisonnable de faire des réflexions pareilles à haute voix ?

LE PÈRE. – Entre mes quatre murs, je fais les réflexions qui me plaisent. Dans ma propre maison, je ne me laisserai pas imposer silence...

On l’interrompt : la bonne entre avec le service à café. Silence tant qu’elle est dans la pièce.

LE PÈRE. – Faut-il absolument que nous ayons une bonne dont le père est gardien d’immeuble ?

LA MÈRE. – Nous en avons assez parlé, il me semble. Tu disais finalement que cela avait ses avantages.

LE PÈRE. – Tout ce que je peux avoir dit ! Répètes-en un seul mot, même à ta mère, et nous voilà dans de beaux draps.

LA MÈRE. – Ce que je peux dire à...

La bonne apporte le café.

LA MÈRE. – Laissez, Erna, vous pouvez sortir, je m’en occupe.

LA BONNE, - Merci beaucoup, Madame.

Elle sort.

LE GARÇON, montrant un article du journal. – Tous les ecclésiastiques font ces choses-là, papa ?

LE PÈRE. – Quoi ?

LE GARÇON. – Ce qu’il y a là ?

LE PÈRE. – Qu’est-ce que tu es en train de lire ?

Il lui arrache le journal des mains.

LE GARÇON. – Mais notre chef de groupe a dit que nous pouvions tous lire ce journal-là.

LE PÈRE. – Je n’ai pas à tenir compte de ce que le chef de groupe a dit. Ce que tu peux lire et ce que tu ne peux pas lire, c’est à moi seul d’en décider.

LA MÈRE. – Voici dix pfennigs, Henri. Va en face et achète-toi quelque chose.

LE GARÇON. – Mais tu vois bien qu’il pleut.

Il s’appuie avec irrésolution contre les vitres.

LE PÈRE. – Si ces articles sur les procès des prêtres ne cessent pas, je résilie mon abonnement.

LA MÈRE. – A quel journal t’abonneras-tu ? Ils en parlent tous.

LE PÈRE. – Si tous les journaux publient de pareilles cochonneries, eh bien je n’en lirai plus aucun. J’en saurai d’ailleurs tout autant sur ce qui se passe dans le monde.

LA MÈRE. – Ce n’est pas si mauvais cette épuration.

LE PÈRE. – Épuration ? Tout cela est pure politique.

LA MÈRE. – En tout cas, ça ne nous touche pas. Après tout, nous sommes évangélistes.

LE PÈRE. – Pour le peuple, ce n’est pas sans importance de ne plus pouvoir penser à une sacristie sans penser à ces horreurs.

LA MÈRE. – Qu’est-ce qu’ils peuvent donc faire du moment que ces choses-là se produisent ?

LE PÈRE. – Ce qu’ils peuvent faire ? Peut-être balayer une fois devant leur porte. Dans leur Maison Brune non plus, tout n’est pas si propre, d’après ce qu’on dit.

LA MÈRE. – Mais tu as pourtant là une preuve, Charles, que des mesures d’hygiène sont prises pour le bien de notre peuple !

LE PÈRE. – Hygiène ! belle hygiène ! si c’est ça la santé, je préfère la maladie.

LA MÈRE. – Tu es bien nerveux, aujourd’hui. Il s’est passé quelque chose à l’école ?

LE PÈRE. – Qu’est-ce qu’il aurait pu se passer à l’école ? Et je t’en prie, ne dis pas sans arrêt que je suis nerveux. Ça ne peut avancer à rien, qu’à me rendre vraiment nerveux.

LA MÈRE. – Nous ne devrions pas nous disputer tout le temps, Charles. Autrefois...

LE PÈRE. − J’attendais ça. Autrefois ! Ni autrefois, ni aujourd’hui, je n’ai envie qu’on empoisonne l’esprit de mon enfant.

LA MÈRE. − Mais où est-il ?

LE PÈRE. − Comment le saurais-je ?

LA MÈRE. − Tu l’as vu sortir ?

LE PÈRE. − Non.

LA MÈRE. − Je ne vois pas où il a pu aller. (Elle appelle :) Henri ! (Elle sort en courant ; on l’entend appeler ; elle revient.) Il est vraiment sorti !

LE PÈRE. − Pourquoi ne serait-il pas sorti ?

LA MÈRE. − Mais il pleut à torrents !

LE PÈRE. − Pourquoi t’énerver comme ça parce que le petit est sorti ?

LA MÈRE. − Qu’est-ce que nous avons dit ?

LE PÈRE. − Quel rapport ?

LA MÈRE. − Tu es si peu maître de toi, ces derniers temps.

LE PÈRE. − Je suis parfaitement maître de moi ces derniers temps, mais quand bien même je ne serais pas maître de moi, quel rapport est-ce que ça peut avoir avec le fait que le petit soit sorti ?

LA MÈRE. − Mais tu sais bien que les enfants sont toujours à écouter ce qu’on dit.

LE PÈRE. − Et alors ?

LA MÈRE. − Et alors ! Et s’il se met à le raconter autour de lui ? Tu sais pourtant ce qu’on leur rabâche sans arrêt aux Jeunesses Hitlériennes. On les pousse carrément à tout rapporter. C’est curieux qu’il soit sorti aussi discrètement.

LE PÈRE. − Absurde.

LA MÈRE. − Et alors ! Et s’il se met à le raconter autour de lui ?

LE PÈRE. − Il est resté un bon moment, le nez collé à fa fenêtre.

LA MÈRE. − Je voudrais savoir ce qu’il a entendu de notre conversation.

LE PÈRE. − Mais il sait ce qu’il arrive quand on dénonce les gens.

LA MÈRE. − Et ce petit dont nous parlaient les Schmulke ? Son père doit être encore en camp de concentration. Si seulement nous savions à quel moment il a quitté la pièce.

LE PÈRE. − Tout cela est parfaitement absurde !

Il court dans les autres pièces en appelant le garçon.

LA MÈRE. − Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’Henri ait pu s’en aller n’importe où, sans dire un mot. Il n’est pas comme ça.

LE PÈRE. − Il est peut-être allé chez un camarade d’école ?

LA MÈRE. − Alors, ça ne peut être que chez les Mummermann. Je vais téléphoner.
Elle téléphone.

LE PÈRE. − A mon avis, tout cela n’est qu’une fausse alerte.

LA MÈRE, au téléphone. − Ici madame Furcke, le professeur Furcke. Bonjour madame Mummermann. Henri est-il chez vous ?... Non ? ... Alors je ne vois pas du tout où il peut être... Dites-moi, Madame Mummermann, est-ce que le local des Jeunesses Hitlériennes est ouvert le dimanche après-midi ?... Oui ?... Merci beaucoup. Je vais me renseigner là-bas.

Elle raccroche. Tous deux sont assis et se taisent.

LE PÈRE. − Qu’est-ce qu’il a pu entendre ?

LA MÈRE. − Tu as parlé du journal. Ce que tu as dit sur la Maison Brune, tu n’aurais pas dû le dire. Il a des sentiments si nationaux.

LE PÈRE. − Qu’est-ce que j’ai bien pu dire sur la Maison Brune ?

LA MÈRE. − Mais rappelle-toi ! que tout n’y était pas propre.

LE PÈRE. − Il n’est tout de même pas possible d’interpréter ça comme une attaque. Dire que tout n’est pas propre, ou plutôt, comme je disais, avec une idée d’atténuation : que tout n’est pas entièrement propre, ce qui déjà entraîne une différence, et même une différence considérable, c’est tout ou plus faire une remarque sur le ton de la plaisanterie populaire, sur le ton pour ainsi dire du langage familier, cela ne signifie pas plus que de dire : même là-bas, il est probable que certaines choses ne vont pas toujours, dans toutes les circonstances, comme le veut le Führer. Ce caractère de pure probabilité, je l’ai d’ailleurs intentionnellement exprimé quand j’ai dit, je m’en souviens nettement : là-bas non plus tout ne doit pas être entièrement − entièrement dans un sens d’atténuation − propre. Ne doit pas être ! Et non : n’est pas ! Je ne peux pas dire que là-bas quelque chose n’est pas propre, je n’en ai pas la moindre preuve. Là où il y a des hommes, il y a des imperfections. Je n’en ai pas donné plus à entendre, et encore l’ai-je fait sous une forme très atténuée. Et qui plus est, le Führer lui-même, à un certain moment, a formulé des critiques semblables d’une manière incomparablement plus vigoureuse.

LA MÈRE. − Je ne comprends pas. Tu n’as pas besoin de parler comme ça avec moi.

LE PÈRE. − Je voudrais ne pas en avoir besoin ! Je ne suis pas sûr que toi-même, en bavardant, tu n’ailles pas raconter partout ce qu’il nous arrive de dire ici, entre ces quatre murs, dans le flou de la conversation, Comprends-moi bien, je ne t’accuse pas, loin de là, de propager par étourderie je ne sais quel bruit contre ton mari, de même que je ne suppose pas un seul instant que le petit puisse faire quoi que ce soit contre son père. Mais entre faire du mal et savoir qu’on en fait, il y a, hélas, une énorme différence.

LA MÈRE. − Maintenant, ça suffit ! Tu ferais mieux de tenir ta langue. Je me casse la tête à essayer de me rappeler si c’est avant ou après la Maison Brune que tu as dit qu’on ne peut pas vivre dans l’Allemagne d’Hitler.

LE PÈRE. − Je n’ai absolument pas dit ça.

LA MÈRE. − Tu fais exactement comme si j’étais la police ! Si je me creuse la cervelle, c’est pour savoir ce que le petit a pu entendre.

LE PÈRE. − L’expression « Allemagne d’Hitler » n’appartient pas à mon vocabulaire.

LA MÈRE. − Et ce que tu as dit sur le gardien d’immeuble, et sur les journaux qui sont pleins de mensonges, et en dernier lieu sur la défense passive, de tout ce que le petit a pu entendre là, il n’y a rien de positif ! Rien de sain pour une âme d’enfant qui ne peut qu’en être désagrégée, alors que le Führer ne manque jamais de rappeler que la jeunesse de l’Allemagne, c’est l’avenir de l’Allemagne. A vrai dire, le petit n’est pas du tout comme ça, il n’irait pas dénoncer quelqu’un. Je me sens très mal.

LE PÈRE. − II est rancunier.

LA MÈRE. − De quoi pourrait-il se venger ?

LE PÈRE. − Le diable le sait, il y a toujours quelque chose. Peut-être parce que je lui ni enlevé sa grenouille verte.

LA MÈRE. − Mais ça fait déjà une semaine.

LE PÈRE. − Ces choses-là, il les retient.

LA MÈRE. − Pourquoi aussi la lui avoir enlevée ?

LE PÈRE. − Il ne lui attrapait plus de mouches. Il la laissait crever de faim.

LA MÈRE. − Il a quand même énormément de travail.

LE PÈRE. − La grenouille n’y est pour rien.

LA MÈRE. − Mais il n’en a plus du tout reparlé, et je venais de lui donner dix pfennigs. Il a pourtant tout ce qu’il veut.

LE PÈRE. − Oui, il est acheté.

LA MÈRE. − Qu’est-ce que tu veux dire ?

LE PÈRE. − Tout ! il n’y a plus de limites ! Grands dieux, et il faut encore être professeur ! Éduquer la jeunesse ! Mais elle me fait peur, la jeunesse !

LA MÈRE. − Mais il n’y a rien contre toi ?

LE PÈRE. − Contre tout le monde, il y a quelque chose. Tout le monde est suspect. Et puis il suffit que la suspicion existe pour que n’importe qui devienne suspect.

LA MÈRE. − Mais un enfant n’est pas un témoin digne de foi. Un enfant ne sait pas du tout ce qu’il raconte.

LE PÈRE. − Que tu dis. Mais depuis quand leur faut-il des témoins ?

LA MÈRE. − Est-ce que nous ne pouvons pas convenir de ce que tu as pu penser, quand tu as fait tes remarques ? Ce que je veux dire, c’est qu’alors il t’aurait mal compris.

LE PÈRE. − Qu’est-ce que j’ai bien pu dire ? Je n’arrive même plus à me le rappeler. C’est cette maudite pluie qui est cause de tout. Qui vous met de mauvaise humeur. Mais enfin, je serais pourtant le dernier à trouver à redire à ce grand élan spirituel qui soulève aujourd’hui le peuple allemand. Dès la fin de 1932, j’avais déjà tout prédit.

LA MÈRE. − Charles, nous n’avons pas le temps de parler de cela. Nous devons surtout nous mettre d’accord, exactement et tout de suite. Il n’y a pas une minute à perdre.

LE PÈRE. − Je ne peux pas imaginer cela d’Henri.

LA MÈRE. − D’abord, la Maison Brune et les cochonneries.

LE PÈRE. − Je n’ai jamais parlé de cochonneries.

LA MÈRE. − Tu as dit que le journal était plein de cochonneries, et que tu allais résilier ton abonnement.

LE PÈRE. − Le journal, oui ! Mais pas la Maison Brune !

LA MÈRE. − Ne peux-tu pas avoir dit, par exemple, que tu désapprouves ces cochonneries dans les sacristies ? Et qu’à ton avis, il est fort possible que ces gens, qui aujourd’hui passent en justice, sont les mêmes qui à l’époque répandaient ces fables monstrueuses sur la Maison Brune, disant que tout n’y était pas si propre ? Et que depuis longtemps déjà ils auraient mieux fait de balayer devant leur porte ? Et ce qui est sûr, c’est que tu as dit au petit de laisser la radio et de prendre le journal, parce que ton opinion est que la jeunesse du Troisième Reich doit ouvrir les yeux sur ce qui se passe autour d’elle.

LE PÈRE. − Tout cela ne sert à rien.

LA MÈRE. − Charles, tu ne vas pas te laisser abattre ! Soit fort comme le Führer le répète à chaque...

LE PÈRE. − Je ne peux tout de même pas me présenter devant le tribunal et voir à la barre ma propre chair, mon propre sang témoigner contre moi.

LA MÈRE. − Ne prends donc pas les chose comme ça.

LE PÈRE. − C’était une grosse imprudence de fréquenter les Klimbtsch.

LA MÈRE. − Mais pourtant, il ne lui est rien arrivé à Klimbtsch.

LE PÈRE. − D’accord, mais il fait l’objet d’une enquête.

LA MÈRE. − Si tous ceux qui à un moment donné ont fait l’objet d’une enquête s’étaient mis à désespérer !...

LE PÈRE. − Est-ce que tu crois que le gardien d’immeuble a quelque chose contre nous ?

LA MÈRE. − Tu veux dire au cas où on l’interrogerait ? D’abord, il a déjà eu pour son anniversaire une boîte de cigares, et pour le Nouvel An des étrennes royales.

LE PÈRE. − Le Gauff, à côté, ont donné quinze marks !

LA MÈRE. − Mais n’oublie pas qu’en 32 ils lisaient encore le Vorwärts et qu’en mai 33, quatre mois après la prise du pouvoir, ils pavoisaient encore en noir-blanc-rouge !

Sonnerie du téléphone.

LE PÈRE. − Le téléphone !

LA MÈRE. − Je réponds ?

LE PÈRE. − Je ne sais pas.

LA MÈRE. − Qui est-ce que ça peut être ?

LE PÈRE. − Attends un moment. Si ça sonne encore une fois, tu répondras.

Ils attendent. Le téléphone ne sonne plus.

LE PÈRE. − Ce n’est plus une vie !

LA MÈRE. − Charles !

LE PÈRE. − C’est un Judas que tu m’as mis au monde ! Il est là, assis à la table, et il écoute tout, en avalant la soupe que nous lui donnons, et ce que nous disons, nous, ses parents, il en prend note, le mouchard !

LA MÈRE. − Je te défends de parler ainsi ! (Un temps.) Alors, tu penses que nous devons prendre des dispositions, préparer quelque chose ?

LE PÈRE. − Tu crois qu’ils vont revenir tout de suite avec lui ?

LA MÈRE. − C’est quand même possible ?

LE PÈRE. − Je devrais peut-être mettre ma Croix de fer ?

LA MÈRE. − Il le faut, Charles ! (Il va chercher la croix qu’il épingle avec des mains tremblantes.) Mais pourtant, on n’a rien à te reprocher à l’école ?

LE PÈRE. − Comment veux-tu que je le sache ? Je suis prêt à enseigner tout ce qu’ils veulent, mais qu’est-ce qu’ils veulent ? Si seulement je le savais ! Qu’est-ce que je sais sur la manière dont ils veulent qu’on présente Bismarck, quand ils mettent tant de temps à sortir les nouveaux livres de classe ! Est-ce que tu ne peux pas donner encore dix marks à la bonne ? Elle passe son temps à nous écouter.

LA MÈRE, approuvant de la tête. − Et le portrait d’Hitler, si nous l’accrochions au-dessus de ton bureau ? Cela fera mieux.

LE PÈRE. − Oui, fais-le. (La mère va pour le faire.) Mais si le petit allait dire que nous l’avons changé de place exprès, on en conclurait que nous avons mauvaise conscience.

La mère raccroche le portrait à l’ancienne place.

LE PÈRE. − On n’a pas ouvert la porte ?

LA MÈRE. − Je n’ai rien entendu.

LE PÈRE. − Mais si !

LA MÈRE. − Charles !

Elle l’étreint.

LE PÈRE. − Calme-toi. Fais-moi un petit paquet de linge.

On entend la porte s’ouvrir. Le père et la mère, interdits, sont debout l’un contre l’autre dans un coin de la pièce. La porte s’ouvre. Le garçon entre, un petit sac en papier à la main. Un temps.

LE GARÇON. − Qu’est-ce que vous avez ?

LA MÈRE. − Où étais-tu ?

Le garçon montre son petit sac de chocolateries.

LA MÈRE. − Tu as acheté du chocolat, c’est tout ce que tu as fait ?

LE GARÇON. − Qu’est-ce que j’aurais fait ? Oui, c’est tout.

Il traverse la chambre en mangeant. Ses parents le suivent avec un regard scrutateur.

LE PÈRE. − Tu crois qu’il dit la vérité ?

La mère hausse les épaules.

11
LES SOULIERS NOIRS

Voici les orphelins et les veuves. A eux aussi, on leur promet
De beaux jours. Il faut d’abord
Se sacrifier, payer l’impôt.
Pendant ce temps, la viande augmente.
Les beaux jours ne sont pas pour demain.

Bitterfeld, 1935. La cuisine d’un logement ouvrier. La mère épluche des pommes de terre. Sa fille, âgée de treize ans, fait ses devoirs.

LA FILLE. − Maman, je les aurai les deux pfennigs ?

LA MÈRE. − Pour la Jeunesse Hitlérienne ?

LA FILLE. − Oui.

LA MÈRE. − Je n’ai pourtant pas d’argent de trop.

LA FILLE. − Mais si je ne verse pas les deux pfennigs chaque semaine, je n’irai pas à la campagne cet été. Et la maîtresse a dit qu’Hitler veut que la ville et la campagne apprennent à se connaître. Les habitants de la ville doivent se rapprocher des paysans. Mais alors il faut que je verse les deux pfennigs.

LA MÈRE. − Je verrai comment faire pour te les donner.

LA FILLE. − C’est gentil, maman. Je vais t’aider à éplucher les pommes de terre. A la campagne, c’est bien, non ? On y mange comme il faut. La maîtresse a dit, à la gymnastique, que j’ai un ventre ballonné par les pommes de terre.

LA MÈRE. − Mais pas du tout.

LA FILLE. − Non, en ce moment non. Mais l’an dernier je l’avais. Mais pas beaucoup.

LA MÈRE. − Je pourrais peut-être avoir un peu d’abats.

LA FILLE. − Je touche quand même mon petit pain à l’école. Toi non. Berthe a dit qu’à la campagne, là où elle était, il y avait même de la graisse d’oie avec le pain. Et quelquefois de la viande. C’est bien, non ?

LA MÈRE. − Très bien.

LA FILLE. − Et le bon air...

LA MÈRE. − Mais il fallait aussi qu’elle travaille ?

LA FILLE. − Naturellement. Mais on mange beaucoup. Seulement le paysan se conduisait mal avec elle.

LA MÈRE. − Comment ça ?

LA FILLE. − Oh, rien. Il ne la laissait pas tranquille.

LA MÈRE. − Ah, oui.

LA FILLE. − Mais Berthe était plus grande que moi. Un an de plus.

LA MÈRE. − Maintenant fais tes devoirs !

Un temps.

LA FILLE. − Les vieux souliers noirs du bureau de bienfaisance, je ne serai pas forcée de les mettre ?

LA MÈRE. − Tu n’en as pas besoin. Tu as toujours l’autre paire.

LA FILLE. − Je dis ça parce que maintenant l’autre paire est trouée.

LA MÈRE. − Mais pourtant, il pleut ces temps-ci.

LA FILLE. − Je mets du papier à l’intérieur. Ça tient.

LA MÈRE. − Non, ça ne tient pas. S’ils sont troués, il faut les donner à ressemeler.

LA FILLE. − C’est tellement cher.

LA MÈRE. − Qu’est-ce que tu as contre ceux de la bienfaisance ?

LA FILLE. − Je ne peux pas les souffrir.

LA MÈRE. − A cause de leur forme ?

LA FILLE. − Tu vois, c’est ce que tu penses aussi !

LA MÈRE. − Ils sont tout simplement plus vieux.

LA FILLE. − Je serai forcée de les mettre ?

LA MÈRE. − Si tu ne peux pas les souffrir, ne les mets pas.

LA FILLE. − Mais, maman, je ne suis pas coquette, hein ?

LA MÈRE. − Non. Tu grandis.

Un temps.

LA FILLE. − Et je peux avoir les deux pfennigs, maman ? Je voudrais aller à la campagne.

LA MÈRE, lentement. − Je n’ai pas d’argent pour ça.

12
SERVICE DU TRAVAIL

Les artisans de la réconciliation des classes
Ont des milliers de pauvres dans leurs camps
Qui travaillent pour la bouffe et la paire de bottes.
Une année durant, Ils voient les fils de riches
Porter la même livrée. Ils préféreraient un salaire.

La lande de Lüneburg, 1935. Une colonne au travail. Un jeune ouvrier et un étudiant font équipe.

L’ETUDIANT. − Pourquoi ont-ils fourré en tôle le petit trapu de la troisième colonne ?

LE JEUNE OUVRIER, ricanant. − Le chef de groupe disait qu’on apprendrait ce que c’est que de travailler, et lui, a dit à mi-voix qu’il voudrait aussi apprendre ce que c’est que de toucher la paye. Ils l’ont pris de travers.

L’ETUDIANT. − Pourquoi a-t-il dit ça ?

LE JEUNE OUVRIER. − Probablement parce qu’il sait déjà ce que c’est que de travailler. A quatorze ans, il était à la mine.

L’ETUDIANT. − Attention, voilà le gros.

LE JEUNE OUVRIER. − S’il regarde par ici, je suis obligé de piocher plus d’une largeur de main.

L’ETUDIANT. − Mais je ne peux pas en pelleter plus d’une largeur.

LE JEUNE OUVRIER. − S’il me pince, je le sentirai passer.

L’ETUDIANT. − Dans ce cas, je ne te lâche plus une seule cigarette.

LE JEUNE OUVRIER. − Mais il finira par me pincer !

L’ETUDIANT. − Dis aussi que tu ne veux pas perdre ta permission. Et tu crois que je vais le payer, alors que pas une fois tu ne veux courir le risque ?

LE JEUNE OUVRIER. − Pour ce que tu me donnes...

L’ETUDIANT. − Tu n’auras plus rien.

LE CHEF DE GROUPE, entre et observe. − Alors, Monsieur le Docteur, tu vois ce que c’est que de travailler, maintenant, tu le vois ?

L’ETUDIANT. − Oui, chef.

Le jeune ouvrier ne pioche qu’une largeur de main, l’étudiant fait semblant de pelleter de toutes ses forces.

LE CHEF DE GROUPE. − C’est au Führer que tu le dois.

L’ETUDIANT. − Oui, chef.

LE CHEF DE GROUPE. − Ça signifie : épaule contre épaule et pas de vanité sociale. Dans ses camps de travail, le Führer ne veut aucune discrimination. Ce que peuvent être Messieurs les papas, aucune importance. Continuez.

Il s’en va.

L’ETUDIANT – Il y avait plus qu’une largeur de main.

LE JEUNE OUVRIER − Ce n’est pas vrai !

L’ETUDIANT – Pas de cigarette aujourd’hui. Et tu pourrais te dire aussi que des gens qui veulent des cigarettes, comme toi, il y en a beaucoup.

LE JEUNE OUVRIER, lentement – Oui, il y en a beaucoup comme moi. Il nous arrive trop souvent de l’oublier.