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Baroque et contre-réforme - 5e partie : le rapport entre forme et contenu

Les vanités ne forment qu’une approche du baroque et de l’esprit de la Contre-Réforme. Il ne suffisait pas de montrer que toute activité intellectuelle était vaine : il fallait également, pour les forces réactionnaires, présenter le monde comme directement incompréhensible.

De la même manière que la bourgeoisie, au XXe siècle, a utilisé les principes de l’existentialisme, de la phénoménologie, la micro-économie, la mécanique quantique, etc., au XVIIe siècle la réaction cléricale et aristocratique a cherché à présenter le monde comme sans cesse changeant, comme insaisissable, comme incompréhensible.

C’est cela qui explique que les formes du baroque relèvent du bizarre, de l’excessif, de l’artificiellement surchargé, du boursouflé ; tout part dans toutes les directions, comme expression du caractère incompréhensible du réel.

Le terme de baroque a été choisi au XIXe siècle par des artistes justement pour désigner cette approche, puisqu’il est issu de la joaillerie et désigne, à partir du portugais barocco, une perle irrégulière.

Le baroque n’existe ainsi que comme expression irrégulière, et l’irrégularité même tend toujours à une atmosphère froide : il ne s’agit pas ici de chercher des formes agréables ou de faire des expériences créatives, il s’agit de toujours briser la moindre possibilité de compréhension rationnelle.

Il va cependant y avoir ici un paradoxe : du contenu rationnel va être apporté au baroque. Des pays vont en effet se fonder nationalement précisément à l’époque où le baroque va prédominer, et ne parviendront pas à échapper à sa domination.

Des pays comme la France et l’Angleterre possédaient une monarchie absolue, évitant le baroque, et la Hollande avait échappé au catholicisme par le protestantisme. Mais inversement, des pays sont nés par le baroque, en tant que produit de l’intervention catholique : c’est par exemple le cas de la Belgique, pays né d’un arrachement catholique effectué aux Pays-Bas. C’est également le cas de l’Autriche, qui se fonde nationalement en opposition à la Bohème hussite et à ce qui deviendra l’Allemagne.

En Autriche et en Belgique, le baroque a directement deux aspects : le premier est clérical-réactionnaire, le second national. C’est cela qui rend très difficile la question nationale dans ces pays, la dimension religieuse étant incontournable dans sa fondation et nécessitant par conséquent une réponse démocratique adaptée.

Le symbolisme et l’art nouveau furent précisément puissants en Belgique et en Autriche comme expression bourgeoise de cette composante culturelle baroque-nationale. Le parallèle est ici absolument flagrant.

En France, le baroque a été strictement encadré, subordonné aux valeurs dominantes de la monarchie absolue, avec ce qui a été appelé le classicisme. On peut trouver parfois des éléments baroques, notamment dans le parc du château de Versailles, dans des pièces comme Dom Juan de Molière (à la toute fin) ou bien L’illusion comique de Pierre Corneille, mais c’est simplement sur le plan de la forme et non pas sur le plan du contenu, et c’est toujours anecdotique.

On est là à l’opposé de l’esprit « total » du baroque comme apologie de la religion catholique. Voici un exemple de poème baroque, écrit par Jean-Baptiste Chassignet (1571-1635), extrait de Mespris de la vie et consolation contre la mort et typique de l’esprit « total » du baroque et où l’on voit facilement la différence avec le ton triomphal prédominant à l’époque de Louis XIV.

Cest Océan battu de tempeste et d’orage
Me venant à dedain, et le desvoyement
De mon foible estomach prompt au vomissement
Me faisoit desja perdre, et couleur, et courage,

Quant pour me deslivrer des perils du naufrage,
D’un plus petit batteau je passay vistement
Dans un vaisseau plus grand, tenant asseurement
Que plus seur, et gaillard, je viendrois au rivage :

Mais las ce sont tousjours les mesmes cours des vens,
Tousjours les mesmes flos, qui se vont elevans,
Tousjours la mesme mer qui me trouble, et moleste.

Ô mort, si tu ne prens ma requeste à dedain,
Tire moy des hasars de tant d’ecueil mondain,
Repoussant mon esquif dedans le port celeste.

On a ici l’extravagant en mouvement, associé à l’esprit morbide du catholicisme, totalement différent du style national français du XVIIe siècle. Tout est question de rapport entre la forme et le contenu.

mercredi 13 décembre 2017


Baroque et Contre-Réforme