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Baroque et contre-réforme - 14e partie : un baroque français comme parenthèse royale

Le culte des saints était dans l’intérêt des monarchies, puisque cela renforçait la religion et le statut du « roi de droit divin ». Cependant les rois, lorsqu’ils parvenaient à élaborer les bases de la monarchie absolue, tendaient à rejeter l’influence par trop massive de l’Église, et on retrouve la même opposition dans l’aristocratie.

On a ainsi un style artistique royal qui existe, qui « évite » le contenu du baroque. Si l’on regarde le château de Versailles, l’hôtel des Invalides, l’église Saint-Sulpice, la chapelle de la Sorbonne, le château de Vaux-le-Vicomte, le palais du Luxembourg, le château de Maisons-Laffitte ou encore la place des Vosges, on n’y voit ainsi rien de baroque.

Au contraire même, on y retrouve toujours le fameux principe « classique » français de la symétrie. La place des Vosges, à la base place royale, fait 127 mètres sur 140, en étant délimitée par des habitations de deux étages de même couleur et de même hauteur, sauf pour le pavillon du roi et le pavillon de la reine, au sud et au nord.

Pour comprendre cet esprit, on peut regarder la saline royale d’Arc-et-Senans en Franche-Comté, qui est construite un peu plus de dix ans avant la révolution française. L’endroit, consacré à la production de sel, fut organisé par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806).

Si ses plans furent parfois refusés, ce qu’il produisit témoigne d’une démarche relevant d’une sorte de « planification » classique, au point qu’après la révolution française il tenta d’élaborer le plan d’une « cité idéale » à côté de la saline, dans « L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des moeurs et de la législation ».




C’est-à-dire que la France a connu un baroque dont le contenu religieux a été « oublié », ce qui a amené des formes épurées, des espaces largement vides. Le classicisme français n’est pas un anti-baroque, comme le prétendent les commentateurs bourgeois, c’est un baroque français, conséquence de l’hégémonie royale et du rôle subordonné de l’Église catholique en France.

Ce qui révèle tout à fait cela, c’est le rococo, qui est un baroque royal, décadent. Lorsque la monarchie absolue était progressiste, elle portait une logique de « planification » s’exprimant à travers le baroque, et contre lui.

Lorsqu’elle est devenue décadente, elle a cessé le « classicisme » (qui n’aura existé que sous Louis XIV en tant que tel), pour passer dans le baroque, mais toujours en mode royal, ce qui a donné naissance au terrible « kitsch » qu’on a appelé « rococo ».

Inversement, la bourgeoisie française a quant à elle assumé le classicisme, ouvrant la voie à un « néo-classicisme » s’inspirant, bien entendu, de Rome.

Cela va de soi, des éléments pré-rococo existaient déjà auparavant, principalement dans les « jardins à la française », où le roi devait pouvoir se divertir dans une sorte d’apologie de lui-même. Ces jardins sont néanmoins des exercices de style seulement, ce sont des manœuvres « délirantes » mais contrôlées.

Les jardins de Versailles possédaient par exemple une grotte artificielle, dite « de Téthys ». Sous forme de statues disposées en trois groupes, Apollon y côtoyait des chevaux et des nymphes, alors que le décor était composé d’incrustations (coquillages, galets, pierres colorées...), de rocailles et de jeux d’eau.

Cette grotte, détruite dès la fin du XVIIe siècle, fut décrite par Jean de La Fontaine dans Les Amours de Psyché et de Cupidon. Voici ce qu’il en dit, dans un éloge totalement baroque mais, et c’est le paradoxe, totalement découplé de la religion catholique.

« Du château ils passèrent dans les jardins, et prièrent celui qui les conduisait de les laisser dans la grotte jusqu’à ce que la chaleur fût adoucie ; ils avaient fait apporter des sièges. Leur billet venait de si bonne part qu’on leur accorda ce qu’ils demandaient : même, afin de rendre le lieu plus frais, on en fit jouer les eaux.

La face de cette grotte est composée, en dehors, de trois arcades, qui font autant de portes grillées. Au milieu d’une des arcades est un soleil, de qui les rayons servent de barreaux aux portes : il ne s’est jamais rien inventé de si à propos, ni de si plein d’art. Au-dessus sont trois bas-reliefs.

Dans l’un, le dieu du jour achève sa carrière.
Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière,
Ces rayons dont l’éclat, dont les airs s’épanchant,
Peint d’un si riche émail les portes du couchant.
On voit aux deux côtés le peuple d’Amathonte
Préparer le chemin sur deux dauphins qu’il monte :
Chaque Amour à l’envi semble se réjouir
De l’approche du dieu dont Thétys va jouir ;
Des troupes de Zéphyrs dans les airs se promènent,
Les Tritons empressés sur les flots vont et viennent.
Le dedans de la grotte est tel que les regard,
Incertains de leur choix, courent de toutes parts.
Tant d’ornements divers, tous capables de plaire,
Font accorder le prix tantôt au statuaire,
Et tantôt à celui dont l’art industrieux
Des trésors d’Amphitrite a revêtu ces lieux.
La voûte et le pavé sont d’un rare assemblage :
Ces cailloux que la mer pousse sur son rivage,
Ou qu’enferme en son sein le terrestre élément,
Différents en couleur, font maint compartiment.
Au haut de six piliers d’une égale structure,
Six masques de rocaille, à grotesque figure,
Songes de l’art, démons bizarrement forgés,
Au-dessus d’une niche en face sont rangés.
De mille raretés la niche est toute pleine :
Un Triton d’un côté, de l’autre une Sirène,
Ont chacun une conque en leurs mains de rocher ;
Leur souffle pousse un jet qui va loin s’épancher.
Au haut de chaque niche, un bassin répand l’onde ;
Le masque la vomit de sa gorge profonde ;
Elle retombe en nappe et compose un tissu
Qu’un autre bassin rend sitôt qu’il l’a reçu.
Le bruit, l’éclat de l’eau, sa blancheur transparente,
D’un voile de cristal alors peu différente,
Font goûter un plaisir de cent plaisirs mêlé.
Quand l’eau cesse, et qu’on voit son cristal écoulé,
La nacre et le corail en réparent l’absence :
Morceaux pétrifiés, coquillage, croissance,
Caprices infinis du hasard et des eaux,
Reparaissent aux yeux plus brillants et plus beaux.
Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie
De marbres à qui l’art a donné de la vie.
Le dieu de ces rochers, sur une urne penché,
Goûte un morne repos, en son antre couché.
L’urne verse un torrent ; tout l’antre s’en abreuve ;
L’eau retombe en glacis, et fait un large fleuve.
J’ai pu jusqu’à présent exprimer quelques traits
De ceux que l’on admire en ce moite palais :
Le reste est au-dessus de mon faible génie.
Toi qui lui peux donner une force infinie,
Dieu des vers et du jour, Phébus, inspire-moi :
Aussi bien désormais faut-il parler de toi.
Quand le Soleil est las, et qu’il a fait sa tâche,
Il descend chez Thétys, et prend quelque relâche.
C’est ainsi que Louis s’en va se délasser
D’un soin que tous les jours il faut recommencer.
Si j’étais plus savant en l’art de bien écrire,
Je peindrais ce monarque étendant son empire :
Il lancerait la foudre ; on verrait à ses pieds
Des peuples abattus, d’autres humiliés.
Je laisse ces sujets aux maîtres du Parnasse ;
Et pendant que Louis, peint en dieu de la Thrace,
Fera bruire en leurs vers tout le sacré vallon,
Je le célébrerai sous le nom d’Apollon. »

dimanche 31 décembre 2017


Baroque et Contre-Réforme