Centre MLM de belgique

Azita Monachipour & Djaber Kalibi : Un bref aperçu historique − 1989

Introduction à "Nos points de vue et nos positions" − Militants du nouveau mouvement communiste iranien (septembre 1985)

Note du Centre MLM : Publié pour la première fois en français dans la revue Correspondances Révolutionnaires n° 3/4 (mai - août 1989), ce texte fut rédigé par Azita Monachipour et Djaber Kalibi durant leur détention dans les prisons françaises.

Ils étaient des militants de ce que l’on appelait à l’époque le Nouveau mouvement communiste iranien dont l’idéologie était le marxisme-léninisme et qui assumait concrètement la question de la nécessité de la conquête du pouvoir par la lutte armée.

Après leur libération, ils firent un temps une halte en Belgique et entrèrent ainsi en contact avec les militants du collectif de la revue Correspondances Révolutionnaires. De cette rencontre est née la possibilité/nécessité de réaliser un numéro double « Spécial Iran » de Correspondances Révolutionnaires dédié pour l’essentiel aux points de vue et positions du nouveau mouvement communiste iranien.

L’objectif était de faire connaitre aux communistes européens la situation sociale, économique, politique de l’Iran avant l’instauration de la République islamique (dont les exégètes « anti-impérialistes » commémorent ces jours-ci le 40ème anniversaire), ainsi que les causes de la prise du pouvoir politique par une fraction religieuse de la bourgeoisie bureaucratique iranienne avec l’assentiment de puissances impérialistes.


Voici que les bouchers
S’installent au carrefour
Avec le billot et la hache sanglante
drôle de temps, ami
Ils procèdent à l’ablation du sourire
Sur les lèvres
Et du chant
Dans la gorge
Il faut cacher l’enthousiasme dans le cagibi
 
Ahmad Chamlou
juillet 1979

L’Iran avant la deuxième guerre mondiale

L’Iran était avant la deuxième guerre mondiale un pays semi-féodal semi-colonial. La bourgeoisie naissante du début du vingtième siècle ne fut jamais assez puissante pour contrer la politique coloniale des deux grandes puissances rivales en Iran : la Grande-Bretagne et la Russie tsariste.

La tentative de révolution bourgeoise et anti-coloniale de 1906, appelée « Révolution constitutionnelle », grandement influencée par la situation révolutionnaire de la Russie à l’époque, prit fin en 1911 avec le bombardement des insurgés assiégés de Tabriz, par l’armée du Tsar venue à la rescousse de la dynastie Ghadjar. Le parlement fut renvoyé et la monarchie absolue rétablie.

Les communistes iraniens avaient joué un rôle politique et militaire considérable durant la Révolution constitutionnelle. Leurs rangs étaient composés d’intellectuels ainsi que de nombreux ouvriers émigrés à Bakou, en Russie, pour y travailler dans les exploitations pétrolières.

Ils furent dans un premier temps organisés au sein du Parti Social-Démocrate russe, puis fondèrent le Parti Communiste d’Iran, en 1920. Ce parti envoya cent quatre-vingt-douze représentants au Congrès des Peuples d’Orient à Bakou en septembre de la même année.

C’est également en 1920 que fut instaurée la République de Guilan dans le nord de l’Iran. Le gouvernement de coalition rassemblait les communistes et un mouvement de guérilla comprenant des éléments de la petite-bourgeoisie radicale dirigé par Kutchik Khan.

Cette république, qui fut la première république soviétique de l’Asie en dehors du territoire soviétique, vécut durant seize mois, tant que dura la présence de l’Armée Rouge, et fut écrasée en 1921.

Cette année-là, face au danger que représentaient les divers mouvements de dissidence régionaux et la République de Guilan, les Anglais fomentèrent un coup d’Etat et placèrent au pouvoir leur homme de main, Reza Khan, colonel de la Division Cosaque (corps militaire créé par les officiers du Tsar et qui se distingua notamment par le bombardement du parlement en 1908. La Division passa aux mains des Anglais après la Révolution d’Octobre).

Les Anglais réussirent ainsi à établir un pouvoir central fort en Iran et à y établir leur hégémonie, le rival russe étant hors-jeu depuis 1917.

En octobre 1925, Reza Khan qui était jusqu’alors Commandant de l’Armée et Ministre de la Guerre, déposa le dernier Chah Ghadjar et monta sur le trône.

Reza Khan avait écrasé la République de Guilan. Il s’attela ensuite à la tâche de construire un Etat central puissant, en matant les mouvements régionaux, tous les opposants, et surtout les communistes.

Sous son règne, le pays se dota de quelques infrastructures telles que les routes et les chemins de fer, dont les tracés étaient décidés plus en fonction des visées stratégiques des Anglais que des intérêts économiques de l’Iran.

Il pacifia aussi la région du Khouzestan, région pétrolifère du sud, pour permettre à l’Anglo-Iranian Oil Company, compagnie pétrolière anglaise, de piller aisément le pétrole iranien.

La deuxième guerre mondiale et l’intronisation de Mohammad Reza Chah

En août 1941, sous le prétexte d’approvisionner l’armée soviétique dans la guerre contre l’Allemagne, les alliés occupèrent l’Iran. Les Anglais destituèrent Reza Khan dont les sympathies pro-nazies devenaient par trop gênantes, et l’exilèrent à l’île Maurice, où il mourut. Ils installèrent son fils Mohammad-Reza sur le trône. Churchill résuma bien la situation en parlant de Reza Chah : « Nous l’avons amené, nous l’avons remmené ».

Le relâchement momentané de la dictature, le climat de lutte anti-fasciste et la présence des Soviétiques en Iran favorisèrent le développement du mouvement ouvrier et communiste trop longtemps étouffé par la dictature brutale de Reza Khan.

Le Parti Toudeh fut fondé en octobre 1941 par d’anciens membres du Parti Communiste démantelé sous le règne de Reza Chah et par des intellectuels antifascistes. Généralement considéré en Europe comme un parti communiste, le Parti Toudeh (parti « des masses ») ne se proclama pourtant pas comme tel.

Il se voulait plutôt un front composé d’intellectuels, de commerçants, d’ouvriers, d’étudiants. Son schéma était celui des fronts anti-fascistes prônés par la IIIème Internationale, une sorte d’alliance inter-classiste contre la monarchie absolue. Son plus grand souhait était l’instauration d’une monarchie parlementaire respectant les libertés démocratiques.

Au lieu d’être un parti prolétarien, il fonctionna durant toute son existence comme le porte-parole de l’U.R.S.S. On peut lire dans son organe :

« Sa majesté le jeune roi d’Iran a tous les moyens de se faire respecter par tous ceux qui sont épris de la démocratie, en protégeant la liberté et la constitution [...]

Notre but en politique étrangère découle de nos objectifs en politique intérieure [...]

Nous considérons que les grands Etats ont des intérêts légitimes en Iran et n’avons aucunement l’intention de dénier ces intérêts ou de les mettre en danger ». (Naméyé Mardom, « La Lettre du Peuple », organe du Toudeh, numéro 1, 5ème période, janvier 1947).

On aura compris que le Toudeh s’efforce de faire comprendre par-là aux puissances occidentales que, conformément aux directives du « grand frère » soviétique, il compte respecter la politique impérialiste en Iran.

Sa position par rapport aux réactionnaires membres du clergé chiite a toujours été très conciliatrice comme l’illustre le passage suivant :

« Le Parti Toudeh n’est non seulement pas opposé à la religion, mais il respecte la religion en général et l’islam en particulier.

Il ne voit aucune contradiction entre les méthodes du Parti et les enseignements de l’islam ; il croit au contraire qu’il oeuvre pour la réalisation des objectifs de l’islam [...]

Le Parti Toudeh d’Iran protégera sérieusement les enseignements sacrés de l’islam et ne s’y opposera en aucune façon.

Il considérera toute opposition à l’islam comme stupide et expulsera immédiatement de ses rangs quiconque affichera des tendances opposées à la religion ! » (ibid.).

Jamais au cours de sa triste histoire, ce parti ne se résolut à combattre l’aliénation religieuse, il composa toujours et en toutes occasions avec les religieux réactionnaires.

Enfin, loin d’organiser une lutte de classe du prolétariat, le Toudeh n’a jamais désiré autre chose qu’un peu de liberté pour son activité légale dans le cadre du régime monarchique.

On lit dans le même numéro de la « Lettre du Peuple » :

« Notre but concernant les transformations sociales [...]

Le Parti Toudeh d’Iran ne conteste aucunement la propriété privée (capitalisme, commerce, propriété foncière...) [...]

Le parti voudrait que les meilleurs éléments de ce pays se réunissent autour du mot d’ordre « indépendance, liberté, progrès » pour instaurer par une tactique de lutte pacifique et parlementaire, un régime progressiste, juste et correct en Iran ; nous démontrerons que ceci n’est ni mensonge, ni camouflage et que nous y croyons réellement ».

Et ceci, en effet, a été démontré magistralement par les révisionnistes du Toudeh tout au long de l’histoire du mouvement ouvrier iranien, aux dépens de cette classe constamment trahie par ce parti.

La nationalisation du pétrole et le coup d’Etat de la C.I.A.

Malgré sa ligne révisionniste, le Parti Toudeh était le seul parti regroupant les ouvriers et les intellectuels révolutionnaires iraniens de 1941 à 1953, date du coup d’Etat de la C.I.A.

Il fut beaucoup plus influent que le Front National, composé de partis et de personnalités de la bourgeoisie nationale sous l’égide de Mossadegh.

Mais sa dépendance envers la politique de Moscou était si profonde que lorsque commença la lutte du peuple iranien pour la nationalisation du pétrole, alors que le Front National lançait le mot d’ordre « Nationalisation du pétrole », le Parti Toudeh ordonnait à ses partisans de revendiquer « la nationalisation du pétrole du sud ».

Il faut savoir que si le pétrole du sud était aux mains de la compagnie britannique A.I.O.C., les Soviétiques avaient des visées sur les régions pétrolifères du nord et espéraient obtenir une promesse de participation majoritaire dans une compagnie pétrolière qui opérait dans le nord.

Le Toudeh réussit même à faire entrer trois ministres dans le gouvernement de Ghavam pendant trois mois, durant l’été 1946. Ce fut un cadeau de Ghavam au Toudeh pour le remercier d’avoir activement brisé les grèves ouvrières impressionnantes de 1944 à 1946, notamment dans l’industrie du pétrole.

Mais cet état de grâce ne dura pas longtemps, et les impérialistes, la bourgeoisie, les féodaux et, bien sûr, le clergé chiite y mirent bon ordre. Le Toudeh fut interdit en 1949. La bourgeoisie nationale prit le relais dans le mouvement pour la nationalisation du pétrole sous l’égide du député Mossadegh.

En mars 1951, le parlement adopta une résolution réclamant la nationalisation du pétrole à l’initiative de Mossadegh, constamment épaulé et poussé par le Docteur Fatemi, républicain farouche.

Des grèves générales et des manifestations populaires de solidarité eurent lieu chez les ouvriers du pétrole et dans les autres villes. Le Chah fut obligé, sous la pression populaire, de nommer Mossadegh Premier Ministre en avril 1951.

Le 30 avril 1951, la nationalisation du pétrole fut votée à l’unanimité et la Compagnie Nationale Iranienne des Pétroles fut créée. Ce fut une victoire éclatante du peuple iranien et de Mossadegh sur le colonialisme britannique et cet événement influença grandement les autres mouvements nationaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Les Anglais n’apprécièrent évidemment pas d’être évincés de l’Iran de cette façon. Les autres compagnies pétrolières impérialistes se déclarèrent solidaires de la British Petroleum (qui exploitait le pétrole en Iran sous le nom de l’A.I.O.C.), et mirent l’Iran sous embargo.

Pendant deux années, Mossadegh et son gouvernement défièrent toutes les puissances impérialistes en gouvernant un pays sous blocus. Le peuple tout entier soutenait Mossadegh.

Le Toudeh, qui jusque-là n’avait pas soutenu Mossadegh, revint sur scène et collabora avec le Front National.

Le Chah voyait son autorité s’effriter et, épaulé par la Cour et les mollahs effrayés de la montée en force du Toudeh et du prolétariat, tenta de saboter l’œuvre de Mossadegh.

Celui-ci, ainsi que les autres membres du Front National, n’étaient pas très rassurés et redoutaient les communistes. C’est une des raisons pour lesquelles Mossadegh, malgré les conseils du républicain Fatemi, hésita toujours à s’opposer radicalement au Chah.

En juillet 1953, le Toudeh mobilisait dix fois plus de manifestants que le Front National. Alors, la C.I.A. organisa un coup d’Etat exécuté par le Général Zahedi, le 19 août 1953, conseillé par l’ambassadeur américain et financé par celui-ci.

Le Chah revint de Rome où il s’était réfugié. Les milliers de membres et de sympathisants du Toudeh étaient prêts à prendre les armes pour empêcher le coup d’Etat. Le Toudeh possédait dans ses rangs six cents officiers supérieurs dont plusieurs adjudants du Chah. Pourtant, rien ne se passa.

Les dirigeants du parti s’enfuirent à Moscou et dans d’autres pays de l’Est, laissant dans les rues des milliers de militants hébétés, sans directives, regarder passer quelques camions remplis de voyous et de prostituées grassement payés pour crier « Vive le Chah ! ».

Cette trahison du Parti Toudeh, dictée par les intérêts des Soviétiques qui ne voulaient pas heurter les Américains, provoqua un tel ressentiment dans le peuple iranien que les communistes iraniens sincères durent faire les plus grands sacrifices, durant plusieurs décennies, pour obtenir la confiance des travailleurs pour qui, depuis lors, communisme rimait avec trahison et avanie.

La consolidation de la dictature et la « Révolution Blanche »

Le coup d’Etat de 1953 et la période qui suivit étouffèrent provisoirement le mouvement ouvrier et communiste, grâce à l’instauration d’une dictature violente et au démantèlement de toute l’organisation du Toudeh.

Ce coup d’Etat permit à l’impérialisme américain de supplanter les Britanniques en Iran et de prendre le contrôle de l’exploitation du pétrole. Un consortium de compagnies pétrolières fut constitué. Les compagnies américaines y détenaient 40% des parts. Le pillage du pétrole iranien reprit de plus belle.

Pour permettre le développement du capitalisme en Iran − qui restait un pays essentiellement féodal − et faciliter les investissements des capitaux impérialistes, le Chah procéda, au début des années 1960, à une série de réformes conformes à un programme mis au point par les Américains et appelé « Révolution Blanche » (ce qui signifiait : « sans effusion de sang »).

Ce programme comportait principalement une série de réformes agraires dans les campagnes arriérées, où le mode de production féodal constituait un sérieux obstacle à l’infiltration des capitaux impérialistes. Les terres des grands féodaux furent vendues aux paysans, et les féodaux furent indemnisés en recevant des actions dans les industries.

Une grande majorité des paysans, journaliers et sans terre, ne furent pas concernés par ces mesures et la plupart de ceux qui avaient acquis des terres firent très rapidement faillite lorsqu’ils se trouvèrent dans l’incapacité de régler leurs dettes (eau, semences, terre,...) aux banques et aux coopératives impérialistes.

Une grande masse de paysans privés de terre afflua vers les villes et alimenta en main d’œuvre bon marché les nouvelles industries, principalement de montage, créées avec les investissements impérialistes et les capitaux de la bourgeoisie compradore. En 1968, une loi supplémentaire permit l’expulsion des paysans pour créer de grandes exploitations agricoles de type capitaliste.

Ces changements brutaux et le fait qu’une très grande partie des paysans iraniens avaient été à jamais privés de terre, ainsi que la reconversion des grandes exploitations agricoles dans des cultures comme le pavot, la betterave sucrière, etc., portèrent un coup fatal à l’agriculture traditionnelle, et dès le milieu des années 1960, l’Iran commença à devenir entièrement dépendant des importations pour la fourniture de denrées alimentaires de base comme le blé, le riz, la viande... achetés avec les devises obtenues par la vente du pétrole.

L’annonce des réformes de la « Révolution Blanche » provoqua un tollé dans le clergé chiite. Depuis le début du siècle, les religieux chiites avaient toujours joué un rôle rétrograde et conservateur dans tous les événements politiques et sociaux en Iran. Les intérêts du clergé étaient étroitement liés à ceux des féodaux, car la plupart des grands religieux étaient eux-mêmes des propriétaires fonciers ou vivaient du bénéfice des donations et des impôts religieux.

Les réformes impérialistes constituaient donc une menace sérieuse pour le clergé chiite, dans deux domaines principalement. D’abord dans le domaine économique, car le système féodal tendait à disparaître et, avec lui, tous les avantages et privilèges dont jouissait le clergé. Ensuite, dans le domaine moral et politique : la reprise en mains par l’Etat des institutions dirigées jusque-là par les religieux, des réformes telles que l’octroi du droit de vote aux femmes, les nouvelles lois sur la famille et d’autres lois visant à adapter le pays au système capitaliste mondial, sapaient l’autorité dominante du clergé.

La révolte du 15 juin 1963 contre la « Révolution Blanche » du Chah fut organisée et menée par le religieux qui avaient de grandes possibilités pour organiser les fidèles.

Pour la première fois, on entendit parler de Khomeiny qui, propriétaire foncier lui-même, et opposé au droit de vote des femmes, fut l’un des plus virulents pourfendeurs du Chah. La révolte fut écrasée, Khomeiny arrêté et expulsé en Turquie d’où il s’exila en Irak.

Vers le milieu des années 1960, les communistes, les intellectuels petits-bourgeois et les travailleurs conscients commencèrent à se regrouper et à se réorganiser pour lutter contre la monarchie et l’impérialisme.

La bourgeoisie nationale avait disparu progressivement en tant que classe à la suite de l’intégration de l’Iran dans le système capitaliste mondial, et les anciens membres du Front National avaient abandonné toute velléité de lutte contre le Chah, pour ne pas perdre une miette de la vaste entreprise d’exploitation et de rapine orchestrée par les impérialistes. Les classes révolutionnaires et anti-impérialistes n’étaient plus composées que du prolétariat, des paysans et des couches défavorisées de la petite-bourgeoisie.

Des organisations marxistes-léninistes pratiquant la lutte armée comme l’Organisation des Guérilléros Fedayins du Peuple Iranien apparurent en même temps que des organisations représentant les aspirations de le petite-bourgeoisie anti-impérialiste, comme l’Organisation des Mojahedins du Peuple Iranien.

Le Parti Toudeh n’avait plus aucune existence officielle et ses cadres et dirigeants vivaient bien sagement à l’étranger pour ne pas altérer les bonnes relations politiques et économiques entre le régime Pahlavi et l’U.R.S.S.

La montée de la contestation populaire et la chute du régime du Chah

Sous le régime du Chah, l’Iran était devenu un pays entièrement dépendant de l’impérialisme, notamment de l’impérialisme américain, dans les domaines militaire, économique et politique.

Les compagnies occidentales et les multinationales réalisaient des bénéfices faramineux, faisant aussi profiter de cette vaste entreprise d’exploitation la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie dépendantes.

Avec le temps, le pétrole est devenu la principale ressource du pays, les autres exportations étant devenues insignifiantes. L’agriculture était presque entièrement détruite et l’industrie n’était qu’une industrie de montage.

L’imposante bureaucratie − propre à tous les pays dépendants dont l’économie est basée sur une seule ressource, le pétrole dans le cas de l’Iran − était minée par la corruption. Les pots de vin, les privilèges, la concussion étaient partie intégrante du système.

L’armée « impériale » était entièrement équipée et entraînée par les Américains, dont quarante mille conseillers militaires résidaient en Iran. Cette armée était devenue le gendarme du Golfe et l’un de ses « exploits » contre-révolutionnaires fut l’écrasement des guérilléros révolutionnaires du Dhofar en Oman, en 1975.

Toutes les activités politiques, les partis et les syndicats, hormis ceux inféodés au régime, étaient interdits. La Savak, police politique puissante, arrêtait, torturait et assassinait, conseillée et supervisée par la C.I.A. et le Mossad. Le nombre des prisonniers politiques ne cessait d’augmenter, les grèves et les manifestations d’ouvriers et d’étudiants étaient réprimées dans le sang.

A côté de cela, la situation économique des classes moyennes et défavorisées ne cessait d’empirer. A partir du milieu des années ’70, la baisse des exportations de pétrole et l’accélération de l’inflation provoquèrent la hausse vertigineuse des prix et l’arrêt de plusieurs grands projets, faute d’argent. Ce fut une autre cause de l’augmentation du chômage.

Hormis les classes populaires, d’autres couches sociales plus aisées avaient des raisons d’être mécontentes du régime. Une partie de la bourgeoisie du secteur privé, notamment la bourgeoisie commerçante, avait le sentiment d’être privée de la manne pétrolière. Les religieux chiites étaient de leur côté également mécontents : les réformes entreprises par le Chah privaient de plus en plus le clergé de ses prérogatives morales et économiques.

C’est à cette époque de crise économique et de mécontentement populaire politique en Iran que Jimmy Carter fut élu Président des Etats-Unis. L’administration Carter s’engagea dans une nouvelle politique vis-à-vis des pays dépendants gouvernés par des dictatures comme l’Iran, les Philippines, l’Argentine...

Elle consistait à mettre en avant « les droits de l’homme » en tant que soupape de sécurité pour ces pays où l’explosion populaire devenait imminente et où la menace du communisme devenait sérieuse. Ceci était d’autant plus vrai pour l’Iran que ce pays possède deux mille cinq cents kilomètres de frontière commune avec l’U.R.S.S.

Peu à peu, encouragés et indirectement soutenus par Carter et ses « Droits de l’Homme », des intellectuels iraniens et des membres de la bourgeoisie qui étaient fatigués de la dictature exprimèrent le désir de voir s’établir certaines libertés, l’application de la Constitution, la légalité et les « Droits de l’Homme ». Mehdi Bazargan, premier Premier Ministre de Khomeiny, faisait par exemple partie du lot.

Des lettres ouvertes furent envoyées au Chah, et pour la première fois, leurs auteurs ne furent pas inquiétés par sa redoutable police politique. Des intellectuels organisèrent des soirées de poésie libre à l’institut culturel allemand de Téhéran.

Mais la pression avait été trop grande et avait trop duré. Ce qui ne devait être que des changements d’apparence « démocratique » se transforma en une véritable explosion populaire car, contrairement aux prévisions impérialistes, les masses révolutionnaires entrèrent en scène.

Dès l’été 1977, les nombreux bidonvilles qui entourent Téhéran s’embrasèrent et devinrent le terrain de batailles rangées entre leurs habitants pauvres et les forces de l’ordre et les bulldozers qui venaient les déloger. Puis les universités se mirent en grève, et on assista à une montée des grèves ouvrières dans tous les secteurs de l’industrie.

La classe ouvrière iranienne s’était beaucoup développée, mais c’était un prolétariat de formation assez récente qui, pour une grande part, n’avait connu que la dictature et ne possédait pas une grande expérience d’organisation.

Cette montée des luttes populaires eut lieu à un moment où les organisations communistes et anti-impérialistes avaient été disloquées et se trouvaient dans un état de faiblesse extrême, suite aux coups portés par la répression policière. L’organisation des luttes était spontanée et sans coordination d’un secteur à l’autre.

Les dirigeants du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier agissaient plus sous l’influence des résultats du combat des organisations politico-militaires durant les années précédentes que par la participation directe de ces organisations. La seule force politique structurée et organisée était celle du clergé qui possédait un réseau dans tout le pays.

C’est alors que, le 7 janvier 1978, un article injurieux à l’égard de Khomeiny parut dans le quotidien officiel « Ettela’at », dont la source semble bien avoir été le Ministre de l’Information du Chah.

Ceci mit le feu aux poudres dans les milieux intégristes, qui se soulevèrent à Qom. L’armée mitrailla les étudiants en théologie. Un cycle de manifestations et de deuils commença dans les grandes villes comme Téhéran, Tabriz, Machad, Esfahan...

La bourgeoisie qui s’était contentée de demander l’application des « Droits de l’Homme » était dépassée, et la gauche était démantelée et impuissante. Les travailleurs rejoignirent progressivement les rangs des protestataires religieux, faute de mieux. L’armée intervint de plus en plus fréquemment pour mater les manifestations populaires.

Puis, en août 1978, un incendie criminel dans un cinéma d’Abadan provoqua la mort de cinq cents personnes. Il fut attribué à la police politique (il s’avéra plus tard que les vrais responsables de l’incendie étaient des activistes islamiques qui accédèrent ensuite à des postes de responsabilité importants dans le régime islamique, et bien que connus de tous, ils ne furent jamais punis).

Cet incendie eut une grande répercussion en Iran, mais aussi à l’étranger, et les premiers slogans de « Mort au Chah » apparurent dans les rues et les manifestations. Le Chah tentait vainement de calmer la situation en changeant constamment de premier ministre, mais il était trop tard.

Le 8 septembre 1978, la loi martiale fut décrétée. Le Général Oveyssi, qui avait acquis ses galons en écrasant la révolte du 15 juin 1963, devint le gouverneur militaire de Téhéran et fit tirer sur les manifestants place Jaleh. Ce jour-là, on dénombra, rien qu’à Téhéran, entre deux et quatre mille tués parmi les manifestants. Ces manifestants scandaient désormais : « Chah, nous te tuerons ! ».

Un peu partout, des aciéries d’Esfahan aux usines de tracteurs de Tabriz, les ouvriers se mettent en grève. Partout les revendications sont politiques : libération des prisonniers politiques, arrestation des responsables des massacres, voire dissolution de la Savak. Le 18 octobre, c’est au tour des ouvriers de la raffinerie d’Abadan, la plus grande raffinerie du monde, de cesser le travail.

Cette grève massive qui dura, avec quelques interruptions, jusqu’au départ du Chah, fut le coup de grâce pour son régime.

Au lieu de tenter d’organiser la classe ouvrière pour lui permettre d’imposer sa politique et sa direction au mouvement, les organisations comme le Toudeh, les Fedayins et les Mojahedins se rangèrent derrière le leadership de Khomeiny.

Alors que dans les rues, les militants communistes étaient pourchassés par les forces de l’ordre et agressés par les militants islamiques qui les accusaient de « briser l’unité », les dirigeants conseillèrent à leurs militants de se soumettre à Khomeiny !

La campagne de propagande et de mystification au profit de Khomeiny fut encouragée par les révisionnistes. Un soir, le bruit courut que le visage de Khomeiny était apparu sur la lune. Loin de dénoncer cette duperie, le Toudeh écrivit :

« Nos masses laborieuses en lutte contre l’impérialisme dévorant conduit par les Etats-Unis assoiffés de sang, ont vu le visage de leur bien-aimé Imam et guide, Khomeiny le briseur d’idoles, apparaître dans la lune.

Ce ne sont pas quelques grincheux qui pourront nier ce que toute une nation a vu de ses propres yeux » !

Entre-temps, Khomeiny avait été expulsé d’Irak et accueilli à bras ouverts en France par Giscard d’Estaing, et les médias occidentaux entamaient une vaste campagne de propagande à son profit.

Des bourgeois représentant les anciens du Front National, et qui ne s’étaient pas trop ouvertement compromis avec le Chah, comme Sanjabi, ou Mehdi Bazargan, leader du Mouvement de Libération de l’Iran, organisation religieuse bourgeoise, rencontrèrent Khomeiny à Paris pour fonder les bases d’un gouvernement respectant les principes de l’islam et empêchant la montée du communisme.

Des émissaires américains comme Ramsey Clarke participaient à ces entretiens secrets car les impérialistes étaient convaincus que le Chah ne pouvait plus rester en Iran.

Début janvier 1979, le Chah nomma Chapour Bakhtiar, ancien membre du Front National, Premier Ministre. Parallèlement, les négociations secrètes entre Khomeiny et les émissaires américains allaient bon train. La tenue de la Conférence des pays industrialisés en Guadeloupe, début 1979, scella définitivement le destin du Chah.

Giscard d’Estaing, l’hôte de Khomeiny, émit la crainte d’une guerre civile en Iran, qui se terminerait au profit des communistes. Le départ du Chah et son remplacement par Khomeiny et Bazargan furent décidés à cette conférence.

Le Général Huyzer, adjoint du Général Haig, commandant de l’O.T.A.N. à Bruxelles, partit pour Téhéran afin d’obtenir la promesse de la neutralité des officiers supérieurs de l’armée dont certains membres demeuraient fidèles au Chah.

La caisse de la police politique fut remise à Bazargan. Khomeiny attendait le feu vert de l’armée pour entrer à Téhéran. Le 11 janvier, Washington annonce que le Chah va prendre des vacances à l’étranger. Celui-ci s’en va effectivement le 16.

Tout est prêt pour le retour triomphal de Khomeiny, qui arrive dans un avion de Air France à Téhéran, prêt à effectuer la passation pacifique du pouvoir. Personne n’avait perdu les deux journées insurrectionnelles de février.

Le 22 janvier, les Fedayins organisèrent pour la première fois une manifestation indépendante des religieux, rassemblant environ dix mille personnes. Les manifestants furent attaqués par les fier-à-bras islamiques qui criaient : « Un seul parti, le parti de Dieu ». C’était la naissance officielle du Hezbollah (Parti de Dieu) qui fit ses premiers pas par la répression d’une manifestation communiste.

Khomeiny rentré en Iran prononça un discours rassurant pour l’armée, ainsi que cela avait été prévu au cours des négociations secrètes avec l’O.T.A.N.

Le 9 février, alors qu’une foule immense participe, dans l’enceinte de l’université de Téhéran, à la célébration du 8ème anniversaire de la fondation de l’Organisation des Guérilléros Fedayins du Peuple Iranien, des soldats de la Garde Impériale organisent une expédition punitive contre une caserne de cadets de l’armée de l’air aux sympathies prokhomeinystes.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans la ville. Le meeting est suspendu et les guérilléros et la foule partent vers la caserne attaquée. Les autres casernes de la ville sont attaquées par la foule qui prend les armes. L’insurrection dure deux jours, les 10 et 11 février.

Pendant ces deux journées, alors que le peuple se bat contre l’armée « impériale » les armes à la main, les Mollahs de Khomeiny parcourent la ville avec des mégaphones et ordonnent aux insurgés de déposer les armes car « l’Imam n’a pas encore donné l’ordre du Jihad » (guerre sainte). Plus personne ne les écoute, pas plus qu’on ne respecte le couvre-feu instauré par l’armée.

Sans direction et dépourvue d’organisation, cette insurrection spontanée rapprocha le peuple en armes des communistes et des organisations anti-impérialistes mais n’aboutit pas à l’instauration du pouvoir populaire.

Le 12 février, Khomeiny prit précipitamment le pouvoir. Quelques officiers fidèles au Chah, mécontents de la façon dont s’étaient déroulés les événements, furent rapidement exécutés pour éviter qu’ils dévoilent les négociations secrètes.

La République Islamique fut proclamée, ainsi que la fin de l’insurrection. Le nouveau régime procéda au désarmement de la population, aidé en cela par les révisionnistes du Toudeh et la majorité des dirigeants des Fedayins.

Les Mojahedins, eux, formaient les cadres du régime et soutenaient inconditionnellement Khomeiny et sa clique. Les révisionnistes faisaient tout pour isoler les militants qui protestaient contre le désarmement et l’instauration de la République Islamique. Ils appelèrent à voter « oui » au référendum pour l’instauration de la République Islamique et ne tarirent pas d’éloges à l’égard de Khomeiny qu’ils appelaient « ’Imam anti-impérialiste ».

Le régime islamique s’appliqua, dès son arrivée au pouvoir, à normaliser la situation et à effacer les atteintes portées au système capitaliste par l’insurrection populaire. Les ouvriers qui occupaient les usines revendiquaient le droit de contrôler la vie économique et politique. Les usines étaient dirigées par des soviets d’ouvriers.

Ils furent immédiatement interdits et démantelés par le régime islamique qui les remplaça par les « conseils islamiques » dépendants du régime.

La première manifestation de mécontentement populaire fut la manifestation des femmes le 8 mars, contre le port obligatoire du voile. Elle fut réprimée.

Dès le mois de mars, l’armée impériale et le corps des Pasdarans (corps des « Gardiens de la Révolution » créé pour contrebalancer d’éventuelles tentatives de rébellion d’officiers de l’armée) attaquèrent le peuple kurde qui revendiquait le droit à l’auto-détermination.

Puis ils attaquèrent les paysans du Turkmène-Sahra, région de plaines fertiles du nord, qui s’étaient organisés dans des « soviets de paysans » pour cultiver collectivement les terres confisquées aux grands propriétaires. Leurs dirigeants furent kidnappés et assassinés, et leur mouvement réprimé dans le sang.

Vinrent ensuite la censure et l’interdiction totale de la presse non officielle et de la presse et des publications militantes, puis la fermeture et l’islamisation des universités, les purges massives dans les universités et les administrations, et la chasse aux communistes et aux militants anti-impérialistes.

Moins d’un an après leur accession au pouvoir, les dirigeants de la République Islamique réussirent à rétablir l’ordre capitaliste un moment mis en péril par l’insurrection populaire de février.

Même si la forme actuelle du régime n’est pas idéale pour les puissances impérialistes, il a accompli depuis dix ans ce qu’aucun autre régime n’aurait été capable de faire : écraser le mouvement révolutionnaire et ouvrier en Iran, pourchasser et assassiner les communistes, enfoncer les masses laborieuses et surtout la jeunesse dans l’aliénation religieuse, meilleur moyen préventif contre la révolution.

En cela, la République Islamique d’Iran est, depuis une décennie, le meilleur allié de l’impérialisme et le meilleur garant de la continuité de l’exploitation capitaliste en Iran et dans la région du Moyen-Orient.

Azita Monachipour et Djaber Kalibi
juillet 1989

lundi 4 février 2019


International