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Avicenne et Averroès - 5e partie : la conception d’Avicenne

Le système d’Avicenne est un pré-matérialisme où la matière « pense » par elle-même au moyen d’une sorte d’ordinateur central, les humains n’étant que des sortes de composantes.

Au sens strict, chez Avicenne il y a un Dieu qui donne naissance à « l’ordinateur central » permettant à la matière de prendre forme.

Mais ce Dieu est étonnamment inactif pour un Dieu, et qui plus il ne connaît pas les éléments matériels en détail, il ne connaît que les « programmes » les faisant fonctionner... Dans un monde, qui plus est, qui est éternel !

Voilà qui est matérialiste, ou plus exactement pré-matérialiste, car Avicenne, pour des raisons historiques, ne dit pas que la matière se meut elle-même.

A son époque, il ne pouvait se passer de Dieu non seulement pour ne pas se faire tuer, mais même intellectuellement, en raison de la nécessité d’avoir un « moteur » à la vie. La dialectique de la matière n’était pas encore connue – seule la classe ouvrière permettra de comprendre celle-ci.

Avicenne, donc, conçoit Dieu comme un « Donateur de l’Intelligence. » Cette Intelligence est ce qui donne le « programme » aux formes qui se saisissent de la matière pour exister.

Le programme ne meurt pas, par contre la forme matérielle qu’il a utilisé peut disparaître. Et ce programme, Avicenne l’appelle l’âme.

Le programme peut toujours être relancé pour prendre forme, par conséquent il est éternel. L’âme est un principe éternel. Il dit ainsi :

« Lorsque l’âme vient à l’existence, et comme elle est une substance, elle subsiste parce que le principe de son existence subsiste. Lorsque son organe est détruit et comme elle ne subsiste ni par cet organe ni dans cet organe, elle n’est pas détruite.

Certes, ses facultés organiques – telles que la sensation, l’imagination, le désir, la colère et autres facultés analogues – se séparent d’elle et sont détruites par suite de la destruction de l’organe. »

(Avicenne, Le livre de la science)

Reste donc à définir la nature de cette intelligence qui fait, en quelque sorte, fonctionner les « robots » humains, ce superordinateur central éternel qui fait tourner les unités centrales humaines en leur confiant un programme qui se matérialise :

« Comme les intelligibles sont en puissance dans l’âme, puis viennent à l’acte, il faut qu’il y ait une entité intelligente qui les fasse passer de la puissance à l’acte.

Il n’est pas douteux que cette entité est une des intelligences dont nous avons parlé en métaphysique – particulièrement celle qui est la plus proche de ce bas-monde et qu’on nomme : intelligence active – celle qui agit sur nos intelligences pour les faire passer de la puissance à l’acte.

Mais tant que tout d’abord les sensations et les imaginations n’existent pas, notre intelligence ne vient pas à l’acte.

Et quand les sensations et les imaginations viennent à l’existence, les formes se mêlent à des accidents qui leurs sont étrangers, et elles sont alors voilées comme les choses qui se trouvent dans l’obscurité.

Mais ensuite les rayonnements de l’intelligence active tombe sur les imaginations, de même que celui du soleil tombe sur les formes qui se trouvent dans l’obscurité.

Puis, partant de ces imaginations, les formes abstraites se présentent à l’intelligence, de même qu’à cause de la lumière les formes visibles se présentent dans le miroir ou dans l’oeil : comme ces formes sont abstraites, elles sont universelles ; en effet, si tu retranches de la perception d’humanité les parties superflues, il en reste le concept général, tandis que les particularités individuelles disparaissent.

Ainsi l’intelligence distingue l’un de l’autre l’essentiel et l’accidentel, et les sujets et prédicats apparaissent ; tout prédicat lié à un sujet sans l’aide d’un intermédiaire se présente à l’intelligence, et tout prédicat auquel il faut un intermédiaire [pour que son lien à un sujet soit conçu] se conçoit au moyen de la réflexion.

Lorsque l’âme humaine prend connaissance des intelligibles isolés de la matière, lorsque le besoin de percevoir par les sens disparaît et que la séparation de l’âme et du corps intervient, [alors] l’union de l’âme au rayonnement suprême s’accomplit. »

(Avicenne, Le livre de la science)

Ainsi, les humains sont heureux quand ils comprennent que ce qui est pensé est conforme au programme ayant abouti à leur existence. Ce n’est pas la matière brute qui est l’aspect principal, mais le programme qui a fait que la matière brute prenne la forme d’un être humain.

C’est lourd de conséquences et préfigure le matérialisme dialectique, car tout ce qui est pensé correctement est « vrai » et continue d’exister en tant que vérité, même si on meurt et qu’on ne le pense par conséquent plus.

Et même, tous les êtres humains vont le penser de la même manière. On a ici une conception matérialiste rejetant le relativisme individualiste qui considère que les humains sont fondamentalement différents les uns des autres.

Tous les êtres humains tendant à vivre sagement, comme bonheur authentique conforme à leur nature :

« Etant donné que la cause du perfectionnement de l’âme est l’intelligence active (laquelle est éternelle et d’un rayon constant), que l’âme reçoit [les intelligibles] par elle-même et non par un organe, et que l’âme est éternelle, donc l’union de l’âme à l’intelligence active et son perfectionnement par elle sont perpétuels, et l’âme ne subit ni obstacle ni altération ni destruction.

Il est devenu évident que le plaisir de chaque faculté consiste en la perception de la chose pour laquelle cette faculté est réceptacle naturel.

Il est aussi devenu évident que rien n’est plus délectable que les concepts intelligibles. »

(Avicenne, Le livre de la science)

Dieu et la religion ne sont que des prétextes pour l’établissement d’une morale qui, elle, est philosophique et non religieuse. Et cette philosophie est athée : elle considère Dieu comme un moteur permettant une existence qui doit être naturelle, et donc non pas matérialiste vulgaire, fétichisant la réalité, mais prenant en compte la totalité de la réalité.

Cette totalité de la réalité est appelée Dieu, mais elle est en réalité l’univers. L’univers qui « pense » sous la forme d’une intelligence qui est la vérité suprême, mais est statique, pas en mouvement (cela sera exactement ce que reprochera G.W.F. Hegel à Baruch Spinoza).

Mais dans la conception d’un monde statique (=non dialectique), alors on peut accepter un « Dieu » étant en réalité l’univers qui se pense lui-même, et donne à la matière des formes qui tentent de comprendre la nature de l’univers et sont joyeuses lorsqu’elles comprennent leur statut.

Le Dieu-moteur est purement unique et passif, il est moteur de l’intelligence dont profitent des humains robots et passifs sur le plan intellectuel en fait :

« La pensée première est savoir, du fait qu’elle est commencement et cause de la production des formes intelligibles – ce qui fait d’elle une connaissance active.

Quant au second [c’est-à-dire les formes], c’est aussi une connaissance, du fait qu’il est un réceptacle de multiples formes intelligibles – mais une connaissance passive ; dans ce dernier cas, de multiples formes apparaissent chez le [sujet] connaissant – ce qui nécessite pluralité, parce que là il y a relation à des formes multiples qui procèdent d’une seule forme tandis que l’autre cas ne nécessite point pluralité. »

Dieu=l’univers donne donc naissance au principe « être humain », qui est une forme (prenant matière), mais c’est l’intellect=l’univers pensant qui permet la réalisation de ces formes dans la matière, donnant naissance à de multiples êtres humains au caractère unique quant à leur fond.

Dieu reste donc « un » et ne connaît pas le multiple ; les humains sont multiples mais n’ont qu’un seul « moule ». Ce moule réussissant plus ou moins bien selon la matière, les humains sont différents en apparence.

Seulement voilà, la conséquence logique est qu’alors Dieu ne connaît pas les « particuliers »... Il est l’univers pensant et donnant naissance à des formes, mais il ne connaît que le moule primordial de ce moule, pas les différentes réalisations.

Il ne saurait donc intervenir dans le monde, n’étant qu’un moule à formes. Or, c’est en contradiction flagrante avec la religion et sa conception d’un Dieu « individu »... Et c’est bien un authentique système pré-matérialiste.