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Avicenne et Averroès - 3e partie : leurs perspectives matérialistes

Lorsque nous parlons d’Avicenne et Averroès, il faut voir comment il y a un progrès, comment la compréhension d’Avicenne conduit à la conception d’Averroès. Le matérialisme progresse : pour Avicenne, Dieu était justifié par la métaphysique, et la métaphysique justifiait la physique. Mais dans la pensée d’Averroès, Dieu est justifié par la physique, et non par la métaphysique.

C’est en effet un mouvement important. Avicenne considère ainsi que toutes les causes doivent avoir une source, une cause de la cause. Donc, Dieu « doit » exister, comme la cause première, qui est sans cause. C’est une conception conforme aux enseignements d’Aristote.

Averroès, de son côté, va plus loin. Son dieu est « passif », comme dans la conception de Baruch Spinoza par la suite. Donc, comme il est éternel - comme le monde -, il existe.

Avicenne promeut une conception pré-matérialiste en utilisant un Dieu actif. Averroès a essayé de construire le matérialisme par un Dieu éternel passif.

En faisant cela, Averroès purges l’aristotélisme des éléments venant non pas d’Aristote, mais de Platon et qui ont été combinés d’une façon erronée au début du premier millénaire.

Averroès attaque directement le concept d’un Dieu envoyant une sorte d’énergie, des « émanations » : il ne croit pas que Dieu est une unité, un « un » qui émane la pluralité, à partir de laquelle, à la fin, il y a notre monde.

Averroès sépare radicalement Dieu du monde - et, ce faisant, il met Dieu dans le monde, comme un moteur simple. Il s’agit d’un système matérialiste masqué par un système religieux. Voici sa critique de la falsafa avant lui :

« À propos de cette déclaration que, du un ne procède que le un - tous les philosophes de l’antiquité en ont convenu.

Quand ils enquêté sur le premier principe du monde d’une manière dialectique, ils confondirent cette enquête, cependant, avec une démonstration réelle et ils sont tous venus à la conclusion que le premier principe est l’un et le même pour chaque chose et qu’à partir du un seul un peut procéder...

Mais quand les philosophes de notre religion, comme al-Fârâbi et Avicenne [les deux autres principales figures de la falsafa arabo-persane], avait une fois concédé à leurs adversaires que l’agent dans le monde divin est comme l’agent dans le monde empirique et que d’un agent il ne peut naître qu’un seul objet (et selon tous le Premier était l’unité absolument simple), il est devenu difficile pour eux d’expliquer comment pluralité pourrait en découler...

Ils ont déclaré que, du Premier, qui est un existant simple, procède le mobile de la plus haute sphère, et de ce moteur, comme il est d’une nature composite, car il pense à la fois lui-même et le Premier, la plus haute sphère, et le moteur de la seconde sphère, la sphère sous la plus haute, peut survenir.

Ceci, cependant, est une erreur, selon l’enseignement philosophique, car le penseur et la pensée sont une chose identique...

Cela n’affecte pas la théorie d’Aristote, car l’agent individuel dans le monde empirique, à partir duquel ne peut y procéder qu’un seul acte, ne peut que d’une manière équivoque être comparé à l’agent premier.

Comme le premier agent dans le monde divin est un agent absolu, tandis que l’agent dans le monde empirique est un agent relatif, et comme de l’agent absolu ne peut procéder seulement qu’un acte absolu qui n’a pas d’objet individuel spécial. »

(Averroes, Tahafut al-tahafut)

Donc, il n’y a qu’un seul Dieu, comme le concept de Dieu ne peut être qu’un, comme un ne peut être qu’un et ne donner qu’un. Donc, logiquement, Dieu ne crée pas le monde, il est le monde pour Baruch Spinoza, et entre-temps historiquement, il est le moteur du monde.

Baruch a Spinoza supprimé l’existence de Dieu comme séparé du monde : dans sa pensée de Dieu est la Nature, et non un moteur. Mais ce faisant, il a supprimé le mouvement, et G.W.F. Hegel a théorisé cette élément manquant.

Mais, de manière intéressante, on trouve encore le mouvement dans la pensée d’Averroès, étant donné que Dieu est un moteur qui permet à des formes d’exister à travers la matière. Par exemple, un être humain est une forme qui forme la matière comme humain, c’est son objectif.

La réalisation de cet objectif est bon : chaque forme a un but, et sa réalisation est bonne ; le moteur est heureux de cette réalisation, comme il est final en soi, et ainsi la bonté suprême. C’est la conception d’Aristote.

Averroès utilise toujours cette compréhension, qui est idéaliste en raison du principe de cause - conséquence.

Alors, comment voit-il le « mouvement » ? Comme il rejette la matière existante pour elle-même - la matière n’est rien si une forme ne vient pas la « former » - alors, il doit le justifier ailleurs.

Et comme son Dieu n’est pas « actif », il ne peut pas, comme Avicenne, non plus le mettre en Dieu.

Ainsi, il a essayé de trouver une autre façon ; voici ce qu’il dit :

« La non-existence est l’opposé de l’existence, et chacun des deux est remplacé par l’autre, et quand la non-existence d’une chose disparaît, elle est suivie par sa non-existence.

Comme la non-existence par elle-même ne peut pas se changer en existence, et comme l’existence par elle-même ne peut pas se transformer en non-existence, il doit y avoir une troisième entité qui est le destinataire (al-qabil) pour chacun d’eux, et c’est ce qui est décrit par « possibilité » (imkan) et « devenir » (takawwun) et « changement (intiqâl) de la qualité de la non-existence à la qualité de l’existence. »

Comme la non-existence elle-même n’est pas décrite par « devenir » ou « changement », et comme la chose qui est devenue réelle n’est pas non plus décrite de cette façon, comme ce qui devient perd la qualité de devenant, de changement, et de possibilité quand il est devenu réel.

Par conséquent, il doit nécessairement y avoir quelque chose qui peut être décrit par « devenir » et « changement » et « passage de la non-existence à l’existence », comme il arrive dans le passage des contraires en contraires, c’est-à-dire, il doit y avoir une strate pour eux où ils peuvent s’inter-changer - avec cette seule différence, toutefois, que cette strate existe dans l’échange de tous les accidents dans la réalité, alors que dans la substance, elle existe en puissance [= comme potentialité]. »

(Averroes, Tahafut al-tahafut)

La clé de la transformation des contraires recherchée par Averroès est la dialectique de la matière, le « quelque chose » décrit comme « devenir » et « changement » et « passage de la non-existence à l’existence » est l’univers comme un oignon selon le matérialisme dialectique.