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Avicenne et Averroès - 14e partie : Karl Marx sur Aristote et contre la « création » du monde

[Karl Marx a synthétisé le matérialisme et permis l’avènement du matérialisme dialectique. Voici comment il pose, dans les Manuscrits de 1844, la question de l’éternité du monde, question centrale pour Aristote (dans son interprétation par Averroès).]

« Un être ne commence à se tenir pour indépendant que dès qu’il se tient sur ses propres pieds, et il ne tient sur ses propres pieds que lorsqu’il doit son existence immédiate à soi-même.

Un être humain qui vit de la grâce d’un autre se considère comme un être dépendant. Mais je vis entièrement de la grâce d’un autre, si non seulement je lui dois l’entretien de ma vie, mais encore si en outre il a amené ma vie à exister, s’il est la source de ma vie, et ma vie a nécessairement un semblable fondement en dehors d’elle si elle n’est pas ma propre création.

C’est pourquoi la création est une conception très difficile à chasser de la conscience populaire.

Le fait que la nature et l’être humain soient par eux-mêmes est incompréhensible au peuple, parce que cela contredit toutes les évidences sous la main de la vie pratique.

La création de la terre a été puissamment ébranlée par la géognosie, c’est-à-dire par la science qui représente la formation du globe, le devenir de la terre, comme un processus, un auto-engendrement.

La generatio aequivoca [génération spontanée] est la seule réfutation pratique de la théorie de la création.

Il est certes facile de dire à l’individu isolé ce qu’Aristote a dit déjà : « Tu es engendré par ton père et ta mère, c’est donc l’accouplement de deux êtres humains, c’est donc un accouplement de l’humain qui produit l’humain.

Tu vois donc que même physiquement l’être humain doit sa vie à l’être humain. Tu ne dois par conséquent pas garder la vue fixée sur un aspect seulement, sur la progression à l’infini à propos de laquelle tu continues à poser des questions : qui a engendré mon père, qui a engendré son grand-père ?..., etc.

Tu dois [en effet] aussi garder la vue fixée sur le mouvement cyclique qui est concrètement visible dans cette progression et qui fait que l’être humain, dans la procréation, se répète lui-même, et donc que l’être humain homme reste toujours sujet.

Mais tu répondras : si je t’accorde ce mouvement cyclique, accorde-moi la progression qui me fait remonter de plus en plus haut jusqu’à ce que je pose la question : qui a engendré le premier être humain et la nature en général ?

Je ne puis que te répondre : ta question est elle-même un produit de l’abstraction.

Demande-toi comment tu en arrives à cette question ; demande-toi si ta question n’est pas posée en partant d’un point de vue auquel je ne puis répondre parce qu’il est absurde ? Demande-toi si cette progression existe en tant que telle pour une pensée raisonnable ?

Si tu poses la question de la création de la nature et de l’être humain, tu fais donc abstraction de l’être humain et de la nature.

Tu les poses comme n’existant pas et tu veux pourtant que je te démontre qu’ils sont existants.

Je te dis alors : abandonne ton abstraction et tu abandonneras aussi ta question, ou bien si tu veux t’en tenir à ton abstraction, alors sois conséquent, et si, bien que tu penses l’être humain et la nature comme n’étant pas, alors pense-toi toi-même comme n’étant pas, puisqu’aussi bien tu es nature et être humain.

Ne pense pas, ne m’interroge pas, car dès que tu penses et que tu m’interroges, ta façon de faire abstraction de l’être de la nature et de l’être humain n’a aucun sens. Ou bien es-tu à ce point égoïste que tu poses tout comme néant et que tu veuilles toi-même être ?

Tu peux me répliquer : je ne veux pas poser le néant de la nature, etc. ; je te pose la question de l’acte de sa naissance comme j’interroge l’anatomiste sur les formations osseuses, etc.

Mais comme pour l’être humain socialiste, toute la dénommée histoire universelle n’est rien d’autre que l’engendrement de l’être humain par le travail humain, que le devenir de la nature pour l’être humain ; il a donc la preuve visible et irréfutable de sa naissance par lui-même, du processus de formation.

Dans la mesure où sont devenus visibles pratiquement, par les sens, la réalité essentielle de l’être humain et de la nature, l’être humain pour l’être humain comme existence immédiate de la nature, et la nature pour l’être humain comme existence immédiate de l’être humain, la question d’un être étranger, d’une essence placée au-dessus de la nature et de l’être humain, est devenue pratiquement impossible - cette question impliquant l’aveu de l’inessentialité de la nature et de l’homme.

L’athéisme, dans la mesure où il nie cette inessentialité, n’a plus de sens, car l’athéisme est une négation de Dieu et par cette négation il pose l’existence immédiate de l’être humain ; mais le socialisme en tant que socialisme n’a plus besoin de ce moyen terme.

Il part de la conscience théoriquement et pratiquement sensible de l’être humain et de la nature comme de l’essence.

Il est la conscience de soi positive de l’être humain, qui n’est plus conscience par le moyen terme de l’abolition de la religion, tout comme la vie réelle est la réalité positive de l’être humain qui n’est plus réalité de l’être humain par le moyen terme de l’abolition de la propriété privée, le communisme.

Le communisme est la position comme négation de la négation, et ainsi le moment nécessaire pour le développement à venir de l’histoire, en tant que moment réel de l’émancipation et de la reprise de soi de l’être humain.

Le communisme est la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain, mais le communisme n’est pas en tant que tel le but du développement humain, - la forme de la société humaine. »