Centre MLM de belgique

Avicenne et Averroès - 13e partie : Aristote au Mont Saint-Michel

Publié en 2008 par Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel est un ouvrage important, car il représente le point de la ligne « identitaire » occidentaliste dans son offensive contre la falsafa et Averroès.

Le sous-titre de l’oeuvre est d’ailleurs explicite : «  Les racines grecques de l’Europe chrétienne  ». On a là une démarche qui vise à « justifier » la vision du monde « occidentaliste » comme quoi « l’Europe » serait « pure » d’influences extérieures et ne doit rien à personne ; on a idéologiquement la même démarche « autarcique » que Breivik et les « identitaires » ethno-différencialistes.

L’ouvrage, publié en gros caractères et visant un large public, a d’ailleurs profondément choqué la sphère universitaire qui, si elle est bourgeoise et en décadence, n’en est pas encore prête à accepter une vision du monde aussi « ultra » et niant purement et simplement la valeur culturelle et scientifique de l’Islam au même moment où l’Europe connaissait les affres du Moyen-Âge.

Une large pétition a même été publiée et signée par des étudiants et des chercheurs, paniqués par cette « politisation » imposée par un de leurs collègues à leur « institution » (elle est reproduite à la fin de l’article). En pratique, la plus large partie de la communauté universitaire a rejeté l’ouvrage comme n’étant pas sérieux, à la fois par refus d’un occidentalisme aussi ouvert et par défense des « traditions », des « méthodes », etc.

En réalité et pourtant, c’est cette même communauté universitaire qui a produit Sylvain Gouguenheim, qui a été maître de conférences à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et membre du LAMOP (Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris), puis professeur des universités à l’ENS Fontenay-Saint-Cloud (ENS LSH de Lyon) de Lyon 3.

Elle ne l’a pas produit que culturellement, au niveau de la formation, elle l’a également produit intellectuellement et idéologiquement. Car il existe une contradiction énorme dans l’idéologie dominante bourgeoise.

D’un côté en effet, elle assume parfaitement, rationnellement, l’influence majeure de la civilisation arabo-persane, le plus souvent appelée arabo-islamique, ou islamique, etc. Tant les cursus universitaires que les manuels scolaires l’attestent.

Le problème est qu’absolument jamais le contenu de cette influence n’est expliquée.

De plus, dans la mesure où Thomas d’Aquin a réinterprété Aristote contre Averroès, alors inévitablement il y aura des chrétiens « sincères » pour dire qu’Averroès n’a été qu’un « accident » de parcours.

On aurait alors une « gauche » bourgeoise reconnaissant qu’Averroès a interprété Aristote et que cela a produit un débat fructueux aidant la Renaissance, et une « droite » considérant cela comme un détail relativement anecdotique.

Mais dans les deux cas, et c’est cela qui nous intéresse, on a une négation de la signification de l’averroïsme, en tant que courant matérialiste permettant l’humanisme au XVIe siècle, les libertins au XVIIe siècle, les matérialistes au XVIIIe siècle (et donc le matérialisme dialectique au XIXe siècle).

C’est là le cœur du problème et le noyau dur de la réalité de Sylvain Gouguenheim et de son « Aristote au Mont Saint-Michel. »

Dans cette œuvre, l’auteur s’évertue à trouver des « voies » pour qu’Aristote puisse arriver à l’Europe sans passer par la civilisation arabo-persane.

Ce qui est possible, mais totalement secondaire, car ce qui a compté ce n’est pas simplement « Aristote », ni même comme le pense la « gauche » bourgeoise dont nous avons parlé plus haut, que ce serait « Aristote » interprété de manière plus ou moins « créative » par Averroès.

Non, ce qui compte, c’est l’averroéïsme, c’est cela le véritable détonateur. C’est cela que tente de nier Sylvain Gouguenheim, en réactionnaire en croisade contre le matérialisme dialectique.

Peu importe donc les querelles d’érudits au sujet de différents manuscrits ; cela a son importance, mais pas dans le cadre des mouvements d’idées et des luttes de classe dans le cadre de la Renaissance.

Même si bien sûr, en « inventant » une tradition scientifique au Moyen-Âge, Sylvain Gouguenheim tente surtout idéologiquement de présenter celui-ci comme un paradis chrétien, ce qui est une position romantique tout à fait traditionnelle, au cœur même du grand classique romantique « Europe ou la Chrétienté » de l’allemand Novalis.

Les fantasmes sur le Moyen-Âge sont d’ailleurs de plus en plus courants dans cette période de décadence, et le refus de la falsafa, de l’apport d’Averroès au matérialisme, s’illustre aussi par les fantasmes « nationaux » de « paradis perdus » que serait la Bretagne, l’Occitanie, etc.

On a là un irrationalisme romantique du XIXe siècle qui est purement et simplement réactivé.

Sylvain Gouguenheim se situe dans cette tradition romantique à un point que son « islamophobie » a sauté aux yeux des commentateurs bourgeois. En réalité, il n’est pas « islamophobe », terme ne voulant rien dire par ailleurs, mais simplement unilatéral : il ne comprend pas les luttes de classes au sein de la civilisation islamique, il ne prend en compte que les réactionnaires et nie totalement l’existence du courant humaniste – matérialiste (dont nous avons parlé justement dans notre série d’articles sur la falsafa arabo-persane).

Ouvrir la page web du dossier La signification historique de la falsafaEt il ne comprend justement pas que l’averroéïsme a été une synthèse de tout un courant au sein d’une époque, et que si objectivement ce courant n’a pas réussi à se développer en raison de la situation objective de la féodalité arabo-persane, il n’en est pas moins devenu le drapeau de la bourgeoisie embryonnaire et progressiste en Europe.

Cependant et bien évidemment, Sylvain Gouguenheim n’est intéressé que par Aristote interprété par Thomas d’Aquin, c’est-à-dire réinterprété dans le sens anti-matérialiste, anti-Falsafa, anti-Averroès (voir notre explication : Avicenne et Averroès : la réaction chrétienne par Thomas d’Aquin).

Peu lui importe donc l’existence même d’Averroès, de la falsafa, de la dimension matérialiste chez Aristote.

Et c’est ce qui fait justement l’intérêt idéologique-culturel de notre long et documenté travail sur la Falsafa, sur Avicenne, sur Averroès : il s’agit de préserver les fondements même du matérialisme dialectique, et principalement de la dimension matérialiste, avec l’éternité du monde, la pensée humaine n’existant pas à part comme reflet de la réalité, et la mise de côté d’un Dieu « personnel » au profit d’un « Dieu » assimilé à l’univers impersonnel.

Sylvain Gouguenheim fait d’ailleurs figure d’escroc intellectuel surtout parce qu’il utilise de manière éhontée la « double vérité » d’Averroès tentant de sauver la peau de la philosophie face à l’obscurantisme religieux afin de prétendre montrer un Averroès qui, « véritablement », serait un « bon musulman », respectant totalement la religion, etc.

Cela montre que Sylvain Gouguenheim ne connaît ni Averroès, ni l’averroïsme et il faut bien voir que même au sein de l’université bourgeoise il n’a pas connu ceux-ci, car pour voir Averroès et l’averroïsme, il faut être armé du matérialisme dialectique.


Si d’ailleurs nos recherches avancées sont conformes au matérialisme dialectique à l’époque du marxisme-léninisme-maoïsme, il n’en reste pas moins que la considération comme quoi Avicenne et Averroès sont des penseurs pré-matérialistes est une considération « classique », déjà et évidemment comprise à l’époque de l’URSS.

En affirmant que les documents d’Aristote sont arrivés en effet en Europe par des traductions faites à l’abbaye du Mont Saint-Michel, c’est ainsi bien le matérialisme que vise Sylvain Gouguenheim, pas l’Islam. Et lorsqu’il met en avant les « Grecs » comme à la source d’une « Europe chrétienne », c’est le rôle historique et libérateur de la classe ouvrière qu’il essaie de nier.

Il le perçoit lui-même d’ailleurs lorsqu’il explique benoîtement :

Mais si les Grecs n’ont pas inspiré fondamentalement « l’esprit même de notre civilisation d’Occident » [Marcel Detienne, Les Grecs et nous], qui d’autre l’aurait fait ?

Il faudrait admettre qu’il n’y a pas de civilisation occidentale, ou que les civilisations n’ont pas de racines.

Voilà bien un correct pressentiment de la part d’un idéaliste.

Enfin, et pour finir, il faut noter la position de Rémi Brague. Grande figure universitaire, c’est un catholique réactionnaire « spécialiste » du Moyen-Âge, de Platon et d’Aristote, de la philosophie médiévale arabe et juive.

Fort logiquement, il est également un commentateur de Heidegger : on a là le profil typique de l’universitaire français ultra-réactionnaire, pétri de catholicisme et d’Aristote à la sauce Thomas d’Aquin, avec des questionnements métaphysiques ultra-idéalistes à la Heidegger.

Un Heidegger qui justement fonde sa démarche sur une lecture mystique d’Aristote...

On ne sera nullement étonné que Rémi Brague n’a nullement descendu en flammes l’ultra-réactionnaire Sylvain Gouguenheim, pour au contraire essayer de temporiser, de préserver les institutions, le ton « universitaire », etc.

Il dit ainsi par exemple :

J’ai bien des réserves sur le livre, mais j’ai refusé de me joindre au lynchage de l’auteur. Personne n’a jamais nié que la culture arabe ait apporté sa pierre à la civilisation européenne, et Gouguenheim non plus. Il arrête son enquête au XIIe siècle. Il montre qu’il y a eu aussi une transmission directe de la pensée grecque entre le monde byzantin et l’Occident. En quoi est-ce un crime ? (Rémi Brague, Assez d’illusions sur l’Islam, mai 2010)

Ce qui est une escroquerie, car Gouguenheim vise de manière explicite à nier tout apport arabe en quelque domaine que ce soit...

Mais Rémi Brague est obligé de nier les contradictions inter-bourgeoises, cela afin de, bien entendu, préserver surtout un aspect essentiel l’idéologie dominante datant de l’absolutisme de Louis XIV et jouant un rôle essentiel pour le catholicisme (français) : la centralité de la culture gréco-romaine.

Voici ce que dit Rémi Brague, dans une véritable tentative de mystification comme quoi l’Europe entière aurait été biberonnée à la Grèce antique (A propos d’une polémique récente, octobre 2008).

Il commence par une thèse semi-correcte pour mettre en place le dispositif idéologique franco-français, absolutiste-catholique, de la centralité de la culture gréco-romaine :

L’hellénisme n’a été en terre d’islam que le fait d’individus comme les « philosophes » (falâsifa), intellectuellement des génies, mais socialement des amateurs privés de relais institutionnel.

Ce n’est qu’en Europe qu’il a pris la forme d’un phénomène, sinon de masse, du moins de vaste envergure, puisqu’il concernait l’ensemble de l’élite intellectuelle.

Et pourtant, le phénomène capital n’est peut-être pas encore là. Pour ma part, je le situerais dans le fait que les érudits européens ne se sont pas contentés de traduire à partir du grec. Ils se sont, si l’on peut dire, avant tout « traduits » eux-mêmes vers le grec.

Ce n’est qu’en Europe que l’on a appris le grec de façon systématique. Ce n’est qu’en Europe que, le plus concrètement du monde, le grec est devenu matière obligatoire dans l’enseignement secondaire — en gros, selon les pays, jusqu’au milieu du XXe siècle.

On reconnaît bien la dimension bourgeoise élitiste de l’auteur, car bien évidemment les larges masses n’ont jamais appris le grec ; quant aux pays protestants, le grec était étudié pour connaître le texte original du « nouveau Testament ».

De toutes manières, les masses n’ont pas du tout été influencées par la « culture gréco-romaine », mais par l’humanisme et les Lumières, par le romantisme national (qui pouvait s’appuyer sur des éléments gréco-romains, mais pas unilatéralement ni obligatoirement), puis l’idéologie socialiste et le communisme.

Finalement, ce qu’ont en commun Rémi Brague et Sylvain Gouguenheim, c’est la haine du protestantisme en tant que courant bourgeois catholique.

Voici par exemple ce qu’écrit Sylvain Gouguenheim dans son ouvrage ; ce qu’il dit de l’Islam serait tout à fait valable pour le protestantisme :

Le christianisme est peu ritualisé, l’islam l’est à l’extrême : il en résulte des différences centrales dans l’organisation des sociétés.

Des mots identiques n’ont donc pas le même sens. Ainsi, le terme de « piété » désigne chez un chrétien l’adoration intérieure, l’accomplissement des œuvres de miséricorde ou l’assistance à la messe, mais pour un musulman, la piété réside dans l’obéissance à la Loi.

Les œuvres, en Islam, sont des pratiques codifiées, collectives et communautaires ; la spiritualité musulmane consiste en premier lieu à se préserver de la moindre souillure, de toute impureté, en respectant les règles instituées dès les origines. L’islam est une orthopraxie.

C’est une composante très importante du fascisme français que cet anti-protestantisme de type catholique. Ce qui est visé, c’est l’être humain rationnel, obéissant à une loi qu’il a choisi et reconnu comme étant naturel, comme étant sienne, comme étant conforme à sa nature.

C’est également cela qu’il faut voir dans l’attaque contre la Falsafa, contre Averroès, contre l’avérroïsme, contre le matérialisme dialectique.