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Avicenne et Averroès - 12e partie : l’averroïsme latin – Ibi statur !

La découverte de certaines œuvres d’Averroès par des intellectuels en Europe a eu un effet majeur sur les penseurs pré-matérialistes. L’averroïsme est devenu un drapeau, étant donné qu’Averroès est clairement apparu comme le plus important philosophe pré-matérialiste de l’époque.

Néanmoins, ce drapeau n’a pas pu être soulevé par les pré-matérialistes eux-mêmes, en raison de la pression de la réaction chrétienne. Par conséquent, cela a été la réaction elle-même qui a hissé le drapeau de l’averroïsme, appelant à une offensive générale contre lui comme « tendance. »

Pour cette raison, de nos jours, les chercheurs bourgeois sont incapables d’expliquer l’averroïsme. Ils voient qu’au XIIIe siècle, il y avait une offensive chrétienne générale contre l’averroïsme dans les universités, mais ils sont incapables de trouver les « averroïstes. »

Ce qu’ils voient, ce sont des gens qui sont des semi-averroïstes, des gens ne prétendant pas être averroïstes, etc. Ils comprennent que les averroïstes ne pouvaient pas ouvertement se désigner comme disciples d’Averroès, mais en raison de leur barrière de classe bourgeoise, ils ne comprennent pas le sens réel des oeuvres apparaissant comme ayant une « double vérité », c’est à dire expliquant une conception averroïste d’un côté, mais avec la fin du document disant que tout cela est mauvais, contre les principes de la religion, etc

Ils comprennent cette « double vérité », mais ne peuvent venir qu’à la conclusion que l’averroïsme n’existe pas, que les pré-materialistes étaient en réalité d’un côté vraiment acceptant la religion et de l’autre la rejetant ! Une contradiction qui est absurde.

Le terme de « averroïste » a, il est vrai, été inventé par Thomas d’Aquin dans son document classique contre l’averroïsme. Personne à ce moment ne se définissait comme « averroïste ». Ce n’était simplement pas possible en face de la terrible répression.

Mais l’averroïsme existait, parce qu’il était le matérialisme. Il s’agissait d’une tendance historique, parallèlement à la montée des forces productives, et Averroès était une arme. Si nous voyons cette évolution à travers les lentilles du matérialisme dialectique, tout est très clair.

Averroès a été poussé vers l’avant par des penseurs qui ont compris sa signification. Il a été traduit par Michel Scot, Herman l’Allemand, Guillaume de Luna, Pierre de Gallego, Michel Scot a joué un rôle important sous le règne de Frédéric II, empereur romain germanique qui parlait latin, sicilien, allemand, français, grec et arabe, et était un important ami de la science.

Cela a permis d’autres penseurs européens de connaître la pensée d’Averroès. Le résultat immédiat parle pour lui-même, avec la condamnation en 1277 de 219 thèses « averroïstes » par Etienne Tempier, archevêque et chancelier de l’Université de Paris.

En ce sens, Siger de Brabant est une figure européenne majeure, un héros de la lutte qui ouvre la route vers le matérialisme dialectique.

Banni par l’église qui l’a amené à Rome pour le surveiller, il a été assassiné par son secrétaire qui est censé être devenu « fou », mais la tradition catholique dit que, assassiné avec un stylo, il a été assassiné là où il a péché.

Siger de Brabant a été le véritable activiste de la première vague de l’averroïsme en Europe. Selon lui, « L’intellect humain est, comme le monde, un produit éternel » de la Cause première.

L’univers est donc purement logique :

« Rien n’empêche ce qui est nécessaire et éternel d’avoir une cause de sa nécessité et de son éternité. »

(De anima intellectiva)

Et les humains ne pensent pas ; leur pensée est un produit de la réalité globale :

« L’âme intellective est dans une mesure cas unie au corps et dans une autre séparée de celui-ci. »

(De anima intellectiva)

Toutes ces thèses représentent le matérialisme. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. Et son De anima intellectiva était si difficile à trouver après la condamnation, que même les averroïstes suivants ne connaîtront pas cette oeuvre.

Et l’importance de cela est également souligné par l’importance acquise par Thomas d’Aquin, qui devint le penseur principal du christianisme à travers ses œuvres contre l’averroïsme (voir Avicenne et Averroès : la réaction chrétienne par Thomas d’Aquin).

Rappelons ici comment Thomas d’Aquin a exprimé son point de vue, dans De unitate intellectus contra Averroistas, où il prétend « revenir » à Aristote, pour en fait attaquer les matérialistes sur leur propre domaine :

« Les averroïstes, sur la base de certains des mots suivants (dans le De anima d’Aristote, 429 a 13ff), veulent maintenir que, selon l’opinion d’Aristote, l’intellect n’est pas l’âme qui est l’actualisation du corps, ni une partie de l’âme et, par conséquent, nous devons étudier soigneusement les passages qui en découlent chez Aristote. »

L’attaque de Thomas d’Aquin est une attaque directe contre une pensée et contre le principe même de la pensée - c’est l’aspect principal, parce qu’en tant que matérialistes dialectiques, nous avons compris la valeur historique de cette question.

Thomas d’Aquin a voulu écraser la possibilité de la mise au point complète de l’averroïsme, de l’affirmation complète de l’être humain raisonnable. La religion a joué ici un rôle réactionnaire après son rôle positif contre la barbarie.

Voici comment un averroïste, Aubry de Reims, a expliqué la conception averroïste, à la fin du XIIIe siècle :

« Qui ignore la philosophie n’est pas un homme, sinon en un sens équivoque. Car comme l’a écrit Averroès dans son Prologue sur le livre VIII de la Physique (...) le nom d’homme se dit équivoquement d’un homme rendu parfait par les sciences théorétiques et des autres hommes, tout comme le mot animal se dit équivoquement d’un animal vivant et d’un animal peint en fresque sur un mur. »

Aubry de Reims a également mis en avant le principe de « Ibi statur ! », qui signifie restons-en là, c’est-à-dire dans la philosophie, sans aller à l’idéalisme religieux.

Comme il l’a dit :

« Quand on sait qu’on est parvenu au terme, il n’y a plus qu’à le savourer et y goûter le plaisir. C’est cela qu’on appelle la sagesse. Cette saveur qu’on a su trouver peut être aimée pour elle-même : c’est la philosophie. C’est là qu’il faut s’arrêter. »

C’était le concept de la philosophie - celle de la falsafa, celle de l’averroïsme latin.

Voici comment Boèce de Dacie a expliqué cela :

« Le souverain bien pour l’homme devrait être le sien en termes de sa plus haute puissance, et non pas en fonction de l’âme végétative, qui est également trouvée dans les plantes, ni selon l’âme sensible, qui se trouve également chez les animaux et à partir de laquelle leurs plaisirs sensuels se posent.

Car la plus grande puissance de l’homme est sa raison et l’intellect. Parce que c’est le directeur suprême de la vie humaine à la fois dans l’ordre de la spéculation et dans l’ordre de l’action.

Par conséquent, le souverain bien atteignable par l’homme doit être le sien par les moyens de son intelligence. Par conséquent, les hommes qui sont tellement alourdis par les plaisirs des sens qu’ils perdent leurs biens intellectuels devraient se plaindre. Car ils n’atteignent jamais leur bien suprême.

Car aucun homme n’est juste sauf s’il prend plaisir à des actes de justice. La même chose doit être dit des actes des autres vertus morales. De ce qui a été dit, on peut évidemment conclure que le souverain bien ouvert à l’homme est de connaître le vrai, de faire le bien, et de prendre plaisir aux deux. Et parce que le plus grand bien possible pour l’homme est le bonheur, il s’ensuit que le bonheur humain consiste à connaître le vrai, faire le bien, et prendre plaisir aux deux. »

Cette première vague de l’averroïsme, principalement présent à Paris, produit une perspective révolutionnaire dans le domaine de la science. Nombreux sont les auteurs liés à l’averroïsme latin, avançant de manière plus ou moins masquée contre l’idéologie dominante.

A la fin du XIIIe siècle, on trouve par exemple Gilles d’Orléans (avec des œuvres sur la physique, l’éthique ...) et Ferrand d’Espagne (Commentaire sur la Métaphysique, Commentaire sur l’économie, une étude intitulée De Specie Intelligibli), nous trouvons aussi Jean de Göttingen, avec son « Sophysma de intellectu » de 1305.

Tout cela a permis la deuxième vague, principalement en Italie.

Nous trouvons par exemple Siger de Brabant dans le Paradis de Dante, dans la Divine Comédie :

« Celui-ci, de qui ton regard revient à moi,

est la lumière d’un esprit auquel

la mort parut tardive.

C’est l’éternelle lumière de Siger,

qui, enseignant dans la rue au Fouarre,

syllogisa des vérités dérangeantes. »

Les travaux d’Averroès qui ont été traduits en latin ont d’abord été imprimés comme œuvre globale en 1472 à Padoue. Cette ville devint en effet le principal pôle averroïste en Europe, après avoir déjà joué un rôle important en donnant naissance à un certain averroïsme latin politique.

En effet, incapable de soulever les masses en faveur de la raison, une forme d’averroïsme s’est tournée en direction du soutien aux rois contre le pape.

Nous trouvons en particulier Marsile de Padoue (environ 1275 - environ 1342), qui a pris une position politique contre l’hégémonie du pape, aidé ici par un averroïste ouvert, Jean de Jandun (environ 1285-1323), dont le commentaire sur le De anima d’Aristote a été publié à plusieurs reprises au XVIe siècle.

Nous avons une ici une répétition directe de ce qui se passera avec Martin Luther.

Cela a ouvert un chemin pour la ville de Padoue, dans la faculté des arts de laquelle nous trouvons notamment Taddeo de Parme, Angelo d’Arezzo, Matteao da Gubbio, Giacomo da Piacenza.

Ceux-ci, parmi d’autres (comme Anselmus de Cumis, Cambiolus de Bologne, Jacobus de Plaisance, Jourdain de Tridentia), ont développé la logique de l’averroïsme dans un contexte politique allant en de nombreux domaines en faveur du progrès, contre la culture du Moyen-Âge.

Paolo Nicoletti, également connu sous le nom de Paul de Venise (ou Paulus Venetus) (1368-1428), a joué ici un rôle important avec sa Summa naturalium.

Mais il est à noter que la tendance était de plus en plus à s’éloigner de Averroès, pour revenir à Aristote. La tendance était de voir une possibilité de triomphe sans casser totalement avec l’idéologie dominante.

Nous trouvons par conséquent Alessandro Achillini (1463 – 1512), qui a été appelé le second Aristote, ou Pietro Pomponazzi (1462 - 1525), son adversaire direct, qui est allé plus loin dans la critique d’Averroès.

Nous pouvons voir aussi des gens comme Nicoletto Vernia (environ 1420-1499), qui a continué cette perspective, mais s’est par la suite rétracté, comme l’a fait Agostino Nifo (environ 1470 - 1538), qui a néanmoins par la suite publié... les œuvres d’Averroès, même si accompagnées de commentaires en faveur du christianisme.

Toutes ces contradictions expriment le développement du matérialisme. La rupture avec Averroès - et Aristote - était une nécessité. Ce sera Baruch Spinoza qui clôturera la période, par la production d’un averroïsme sans Averroès.

La pensée d’Aristote était idéaliste, mais reconnaissait l’existence du mouvement, et cette compréhension du mouvement conduisit au matérialisme. Mais l’affirmation du matérialisme nécessitait de mettre de côté l’existence d’un « moteur » déplaçant dans le monde, et donc du mouvement lui-même. De cette façon, nous sommes passés d’Aristote à Averroès, d’Averroès à Baruch Spinoza, de l’idéalisme avec le mouvement au pré-matérialisme avec le mouvement, du pré-matérialisme avec le mouvement au matérialisme (sans mouvement).

Ensuite, G.W.F. Hegel va ramener le mouvement (au détriment du matérialisme) et Karl Marx va produire la synthèse, dépassant le matérialisme sans mouvement (Épicure, Lucrèce, Baruch Spinoza) et purgeant la compréhension du mouvement de tout idéalisme.