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Avicenne et Averroès - 10e partie : la réaction chrétienne par Thomas d’Aquin

L’une des questions les plus importantes pour nous est de savoir comment on est passé de l’Averroès historique à l’Averroïsme latin.

En fait, Averroès vit de 1126 à 1198, en Andalousie. Et entre la date où Averroès met en avant ses écrits et la panique générale au sein de l’Eglise dans toute l’Europe, il ne se déroule que quelques décennies.

Les documents du monde arabo-persan arrivaient en effet en Europe, notamment grâce à Frédéric II du Saint-Empire (1194-1250) qui était également roi de Sicile et se procurait des documents et les faisait traduire en latin. En 1240, la plupart des commentaires d’Averroès étaient disponibles en latin.

La religion chrétienne a réagi tout comme l’Islam et a immédiatement saisi l’ampleur de la menace représenté par la philosophie d’Averroès. Il fallait pour elle à tout prix stopper le développement de cette philosophie au sein des différentes facultés d’Europe.

Cette tâche va être effectué par l’italien Thomas d’Aquin, qui sera remercié pour ce travail en devenant la plus haute figure théorique de l’Église chrétienne.

Penser le catholicisme aujourd’hui, c’est penser « Saint Thomas » ; d’ailleurs, en 1879, le pape Léon XIII a déclaré doctrine officielle de l’Église catholique l’œuvre de Thomas d’Aquin.

Thomas d’Aquin joue un rôle central, car sa tactique a été particulièrement originale. Thomas d’Aquin ne s’est pas contenté de réfuter Averroès comme opposé aux enseignements de l’église.

Il a, en effet, tenté de réinterpréter Aristote et d’expliquer qu’Averroès mettait en avant des thèses erronées. L’idée, tactiquement brillante, était d’enlever le sol même de l’averroïsme.

Qui était les averroïstes, nous l’étudierons par la suite en détail, mais leur existence était suffisamment puissante pour que dès 1269 Thomas d’Aquin publie « De unitate intellectus contra Averroistas » (« De l’unité de l’intellect contre les averroïstes »).

Au sens strict, personne ne se revendiquait encore ouvertement d’Averroès et le terme « averroïste » a été forgé par Thomas d’Aquin lui-même.

Mais de nombreuses thèses mises en avant à cette époque étaient considérées comme correspondant exactement à celles d’Averroès, et l’Eglise voyait clairement qu’un averroïsme s’affirmait, sapant ses fondations.

Ainsi, l’évêque de Paris promulgua une première condamnation en 1270, condamnation visant 13 propositions averroïstes, traditionnellement regroupés en quatre grandes catégories (qui remettraient Dieu en cause de par leur nature même) : l’éternité du monde, la négation de la providence, l’unité chez les individus de l’intelligence, l’intuition et l’émotion, et enfin le déterminisme absolu du cours du monde.

Cette condamnation fut réitérée en 1277, dans un décret de 219 articles.

Et il faut noter que le fait de se revendiquer d’Aristote a posé problème aux yeux de l’Eglise ; certaines thèses de Thomas d’Aquin – on parle du « thomisme » - ont été condamnées aussi.

Mais par la suite, donc, Thomas d’Aquin fut considéré comme la meilleure arme contre Averroès et le matérialisme qu’il transportait dans sa matrice.

Voici justement comment, au début de son œuvre contre les averroïstes, celui qui deviendra « Saint Thomas » présente le danger représenté par Averroès :

« Or, cela fait quelques temps qu’une erreur sur l’intellect a commencé de se répandre.

Elle tire son origine des thèses d’Averroès, qui tente de soutenir que l’intellect qu’Aristote appelle « possible » et qu’il désigne, lui, improprement, du nom de « matériel », est une substance séparée du corps selon l’être, qui n’est d’aucune façon unie au corps comme forme.

Il soutient en outre que l’intellect possible est unique pour tous les hommes. »

La conception d’Averroès est que dans le monde éternel, la pensée humaine ne soit qu’un reflet de la logique universelle. Les êtres humains ne sont que de la matière avec des sens ; s’ils pensent rationnellement, leur pensée se confond alors nécessairement avec la logique universelle.

Dans cette logique, il y a des individus différents qui ressentent mais il n’y a pas d’individus différents qui pensent. Une seule pensée est logique et possible.

Cette thèse sera appelée le « monopsychisme » ; il n’est pas difficile de voir que l’Eglise a compris cela comme un matérialisme, la pensée humaine n’étant qu’un simple reflet de la matière globale et éternelle.

L’existence de Dieu et des âmes était ouvertement niée. Les êtres humains n’étaient plus que de la matière « pilotée » par la logique universelle (et pour nous aujourd’hui suivant le matérialisme dialectique, par le mouvement éternel de la matière).

Thomas d’Aquin contre-attaque donc, en prétendant s’appuyer sur Aristote :

« Donc, une fois établi que l’âme est caractérisée par l’activité végétative, sensitive, intellective et par le mouvement, il entreprend de montrer que, dans toutes ces parties, l’âme n’est pas unie au corps comme le pilote au navire, mais comme une forme. »

En fait et précisément, le fond du problème est le suivant.

Pour Averroès, l’organe de pensée de l’être humain n’existe pas, il n’est que le reflet d’une unique « intelligence. » Toute pensée rationnelle de l’être humain n’est que le reflet de cette intelligence.

Donc, les humains ne pensent pas ; ce sont des êtres avec des sens, comme les animaux, à ceci près qu’ils peuvent se « connecter » à l’intelligence pour, finalement, comprendre ce qui se passe, puisque cette intelligence est le « sens » du monde lui-même (et, pour nous, le mouvement éternel de la matière).

L’objectif de « Saint Thomas » est de sauver ce qui peut être sauvé. Il doit reconnaître au moins en partie le matérialisme présent chez Aristote, mais autant que possible le ramener vers l’idéalisme (et donc, vers Platon).

Il explique donc que la pensée humaine a bien un « organe » : c’est l’âme. Ainsi, les humains pensent parce qu’ils ont une âme, et chaque âme est unique, même si elle est reliée à Dieu.

Voici sa démonstration (ou pseudo démonstration) :

« [Aristote dit :] « La faculté sensitive n’est pas sans le corps, mais l’intellect, lui, est séparé. »

Or, c’est surtout cette phrase que [les averroïstes] invoquent pour donner un fondement à leur erreur.

Grâce à elle, ils croient pouvoir conclure que l’intellect n’est ni une âme ni une partie de l’âme, mais une certaine substance séparée.

Mais c’est parce qu’ils oublient tout de suite ce qu’Aristote a dit un peu plus haut : en effet, s’il dit maintenant que « la faculté sensitive n’est pas sans le corps, mais que l’intellect est séparé », c’est exactement au sens où il a dit d’abord que l’intellect « deviendrait d’une qualité déterminée, ou chaud ou froid si, comme à la faculté sensitive, lui revenait quelque organe. »

Ce raisonnement prouve donc une seule chose : que la faculté sensitive n’est pas sans le corps et que l’intellect est séparé, parce que le sens possède un organe, mais pas l’intellect.

Les paroles d’Aristote indiquent ainsi de la façon la plus claire et la plus indubitable que sa doctrine de l’intellect possible fait de l’intellect quelque chose de l’âme qui est l’acte d’un corps, ce, toutefois, de telle manière que cet intellect de l’âme ne soit doté d’aucun organe corporel comme en possèdent les autres puissances de l’âme. »

Ce que cela signifie, c’est que :

- chez Averroès, la forme prend la matière et la façonne en corps, corps qui a une connexion avec la logique entière du monde : l’intellect (ou intelligence)

- chez Thomas d’Aquin, l’âme amène une forme à prendre la matière pour former un corps.

Thomas d’Aquin assimile donc directement la pensée d’Aristote au christianisme.

A ses yeux, l’école d’Aristote (dite péripatéticienne) a une logique conforme avec les enseignements de l’Eglise, et Averroès serait un mauvais « commentateur » (« commentateur » est le surnom donné à Averroès, de par ses explications de la pensée d’Aristote).

Thomas d’Aquin place donc plusieurs « comme l’expliquent perversement le Commentateur et ses partisans » et n’hésite pas à affirmer :

« Averroès, qui ne fut pas tant péripatéticien que dépravateur de la philosophie péripatéticienne. »

Il y a donc deux interprétations d’Aristote : celle d’Averroès et celle de Thomas d’Aquin. D’un côté, il y a la théorie de la pensée humaine comme reflet d’une seule réalité universelle, de l’autre l’affirmation individualiste d’âmes différentes les unes des autres.

C’est déjà un affrontement communisme/libéralisme. Selon le communisme, il y a une seule humanité et tous les humains doivent aller vers la raison en tant qu’êtres sensibles, assumant tous forcément le matérialisme dialectique.

Alors que selon le libéralisme, les individus sont tous libres et différents et indépendants et uniques, etc.

Si Aristote était plus proche d’Averroès concernant la théorie de la pensée, sur le plan social il correspondait à l’individualisme des maîtres face aux esclaves.

Il considérait donc que chaque « individu » cherchait son propre bonheur particulier (et unique). Il aurait donc, au prix d’une contradiction dans sa pensée, accepté la conception qui est celle de Thomas d’Aquin :

« Si donc l’intellect de tous [les êtres humains] est unique, il s’ensuit nécessairement qu’il n’y a qu’un seul pensant et, par conséquent, un seul voulant et un seul utilisateur, pour l’arbitre de sa volonté, de tout ce qui distingue les hommes les uns des autres.

Et il en résulte en outre que si l’intellect, dans lequel seul résident la principauté et le pouvoir de tout utiliser, est identique et indivis en tous les hommes, il n’y a aucune différence entre eux quant au libre choix de la volonté et qu’elle est identique en tous.

Ce qui est manifestement faux et impossible : c’est en effet contraire aux phénomènes et cela détruit toute science morale et tout ce qui relève de la société politique, qui est naturelle à l’homme, comme le dit Aristote. »

Le mérite d’Averroès est justement de rejeter l’individualisme d’Aristote et d’assumer le matérialisme sur le plan de l’humanité en général (et non plus aussi, voire surtout, les individus en particulier). Aristote oscillait entre le particulier et le général.

Et en levant le drapeau comme quoi les humains n’ont pas de « libre-arbitre » mais pensent ce que la réalité universelle leur fait penser, il annonce clairement et magistralement le matérialisme dialectique, par l’intermédiaire de Baruch Spinoza et G.W.F. Hegel.