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Augustin – 9e partie : Platon et la Bible, Platon ou la Bible

Il est évident qu’il était compliqué pour Augustin d’affirmer à ce point la valeur du platonisme, un courant païen, aussi a-t-il dû justifier « comment Platon a pu autant approcher de la doctrine chrétienne » qui est, faut-il le rappeler, une révélation.

Il précise par conséquent à ce sujet :

« Parmi ceux qui nous sont unis dans la grâce de Jésus-Christ, quelques-uns s’étonnent d’entendre attribuer à Platon ces idées sur la Divinité, qu’ils trouvent singulièrement conformes à la véritable religion.

Aussi cette ressemblance a-t-elle fait croire à plus d’un chrétien que Platon, lors de son voyage en Egypte, avait entendu le prophète Jérémie ou lu les livres des Prophètes. J’ai moi-même admis cette opinion dans quelques-uns de mes ouvrages ; mais une étude approfondie de la chronologie démontre que la naissance de Platon est postérieure d’environ cent ans à l’époque où prophétisa Jérémie ; et Platon ayant vécu quatre-vingt-un ans, entre le moment de sa mort et celui de la traduction des Ecritures demandée par Ptolémée, roi d’Egypte, à soixante-dix Juifs versés dans la langue grecque , il s’est écoulé environ soixante années.

Platon, par conséquent, n’a pu, pendant son voyage, ni voir Jérémie, mort depuis si longtemps, ni lire en cette langue grecque, où il excellait, une version des Ecritures qui n’était pas encore faite ; à moins que, poussé par sa passion de savoir, il n’ait connu les livres hébreux comme il avait fait les livres égyptiens, à l’aide d’un interprète, non sans doute en se les faisant traduire, ce qui n’appartient qu’à un roi puissant comme Ptolémée par les bienfaits et par la crainte, mais en mettant à profit la conversation de quelques Juifs pour comprendre autant que possible la doctrine contenue dans l’Ancien Testament.

Ce qui favorise cette conjecture, c’est le début de la Genèse : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre. Et la terre était une masse confuse et informe, et les ténèbres couvraient la surface de l’abîme, et « l’esprit de Dieu était porté sur les eaux ».

Or, Platon, dans le Timée, où il décrit la formation du monde, dit que Dieu a commencé son ouvrage en unissant la terre avec le feu ; et comme il est manifeste que le feu tient ici la place du ciel, cette opinion a quelque analogie avec la parole de l’Ecriture : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ». —Platon ajoute que l’eau et l’air furent les deux moyens de jonction qui servirent à unir les deux extrêmes, la terre et le feu ; on a vu là une interprétation de ce passage de l’Ecriture : « Et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux ».

Platon ne prenant pas garde au sens du mot esprit de Dieu dans l’Ecriture, où l’air est souvent appelé esprit, semble avoir cru qu’il est question dans ce passage des quatre éléments.

Quant à cette doctrine de Platon, que le philosophe est celui qui aime Dieu, les saintes Ecritures ne respirent pas autre chose.

Mais ce qui me fait surtout pencher de ce côté, ce qui me déciderait presque à affirmer que Platon n’a pas été étranger aux livres saints, c’est la réponse faite à Moïse, quand il demande à l’ange le nom de celui qui lui ordonne de délivrer le. peuple hébreux captif en Egypte : « Je suis Celui qui suis », dit la Bible, « et vous direz aux enfants d’Israël : « Celui qui est m’a envoyé vers vous ».

Par où il faut entendre que les choses créées et changeantes sont comme si elles n’étaient pas, au prix de Celui qui est véritablement, parce qu’il est immuable.

Or, voilà ce que Platon a soutenu avec force, et ce qu’il s’est attaché soigneusement à inculquer à ses disciples. Je ne sais si on trouverait cette pensée dans aucun monument antérieur à Platon, excepté le livre où il est écrit : « Je suis Celui qui suis ; et vous leur direz : Celui qui est m’envoie vers vous ».

Mais ne déterminons pas de quelle façon Platon a connu ces vérités, soit qu’il les ait puisées dans les livres de ceux qui l’ont précédé, soit que, comme dit l’Apôtre, « les sages a aient connu avec évidence ce qui peut être « connu de Dieu, Dieu lui-même le leur ayant rendu manifeste. Car depuis la création du monde les perfections invisibles de Dieu, sa vertu et sa divinité éternelles, sont devenues saisissables et visibles par ses ouvrages ». »

Ce que dit Augustin ne tient pas debout une seconde ; il est obligé de reconnaître que Platon n’a pas connu la Bible hébraïque, et pourtant il tente de contorsionner le raisonnement.

Ce qu’il ne veut pas voir, c’est que l’idéalisme est de l’idéalisme et que son contenu est le même ; en Inde, d’ailleurs, la même conception s’est développée.

Pour Augustin, qui considère qu’il y a eu incarnation de la vérité par les prophètes et Jésus, cela pose un souci : comment Platon a-t-il pu constituer tout seul la même approche idéaliste ?

Il ne peut résoudre le problème qu’en affirmant que la révélation est une tendance historique, qui se lit toujours davantage, les platoniciens ayant été les plus à l’écoute parmi les païens.

Cela va être d’une conséquence historique très importante. Cela signifie, en effet, qu’il existe une présence du divin, une inspiration générale, qui par contre doit toujours être encadrée par l’Église, seule dépositaire de la tradition et de la révélation. On en revient au concept de la Cité de Dieu.

On ne saurait sur-estimer cet apect, car il amène avec lui une tendance à l’interventionnisme général dans les domaine des idées et de la culture. Le christianisme se pose ici comme le grand révélateur du sens du monde ; il ne se pose pas comme unique (comme l’Islam), ni comme authentique et à part (comme le judaïsme), mais comme central, comme plaque tournante, comme portail.

Cela provient de sa nature initiale d’accompagnateur de l’effondrement de Rome et du système esclavagiste.

Et c’est cela qui amène l’accent mis sur la révélation, aux dépens de la raison, l’Eglise portant véritablement la vérité, dans la mesure où elle est portail. Si Augustin met en rapport Platon et la Bible, il n’hésite pas à dire qu’entre Platon ou la Bible, il faut choisir l’absence de réflexion.

Dans De la grandeur de l’âme, on trouve un chapitre intitulé

« Pour découvrir la vérité, la voie d’autorité est plus courte, et la plupart temps plus sûre, que la voie de la raison. »

On y lit :

« Autre chose est de croire l’autorité, et autre chose de s’en rapporter à la raison.

Croire l’autorité, est un moyen beaucoup plus court et qui ne demande aucun travail ; tu pourras même, s’il te plaît, lire sur les questions qui nous occupent, beaucoup de réflexions que de grands et saints personnages ont jugées nécessaires et qu’ils ont écrites comme d’inspiration en faveur des ignorants. Ils ont même voulu être crus sur parole, par ceux dont l’esprit trop lent ou trop embarrassé n’avait pas d’autre moyen de salut.

Si ces derniers, qui forment de beaucoup le plus grand nombre, voulaient arriver à la vérité par la raison, ils seraient facilement trompés par l’analogie des raisonnements, et se jetteraient dans des opinions diverses et nuisibles, au point de ne pouvoir en sortir jamais, ou que très-difficilement.

Pour eux, il est donc très-utile de s’en rapporter à une autorité supérieure, et d’y conformer leur vie. Si tu crois même que c’est là le plus sûr, je suis si loin de te contredire, que je te donne une complète approbation.

Si néanmoins tu ne peux maîtriser le désir qui te porte à rechercher la vérité par la raison, il te faut passer par de longs et nombreux circuits, afin de ne suivre que la raison qui mérite ce nom, c’est-à-dire la raison véritable. Il faut que cette raison soit non-seulement véritable, mais tellement certaine, tellement étrangère à toute apparence de fausseté, si toutefois l’homme peut s’élever jusques-là, que nulle argumentation fausse ou captieuse, ne puisse t’en séparer. »

Par la suite, Thomas d’Aquin privilégiera inversement la raison, en apparence du moins afin d’être en mesure de contrer l’offensive matérialiste de l’averroïsme. L’Eglise catholique romaine, depuis, la fin du moyen-âge, s’appuie sur ce compromis entre les factions augustinienne et aquinienne.